‹ La vigneChapitre 81 sur 176 · CHATEAU-GUIRAUD · texte numérisé non relu

CHATEAU-GUIRAUD

Tour en conduisant son cheval, M. Poncet-Deville continuait son aimable office de guide.

— Vous voyez, nous dit-il, ce petit château modeste ici à droite, entre Yquem et le bourg de Sauternes; c’est le château Guiraud, un premier cru de Sauternes. Il appartient maintenant à M. Bernard, un excellent homme, qui continue, comme ses prédécesseurs, à posséder de bonnes vignes et à faire d’excellent vin.

Un autre de ces Hébreux modernes, habiles à découvrir des terres promises et à planter leur tente au meilleur endroit, avait précédé le dieu Osiris en ce pays, qui, vous le verrez, se trouvera quelque jour, comme les grands crus du Médoc, aux mains de ces intelligents et riches réfugiés de Jérusalem.

M. Félix Solar, au moment de la prospérité que M. Mirès avait fait naître autour de lui, avait acheté le château Guiraud, dans la persuasion qu’il était de Pavenir exceptionnel réservé à notre coin de terre, par suite des communications nouvelles et des rapports nouveaux des peuples entre eux.

M. Félix Solar était un gourmet de toutes facons, gourmet de lettres,

gourmet de victuailles choisies et d'excellents vins; sa cave était aménagée avec un soin jaloux, aussi bien que sa bibliothèque.

Il avait, par suite, de nombreux amis, qui venaient en foule le visiter, regarder curieusement ses livres aux reliures des plus grands crus, et feuilleter ses plus précieuses bouteilles.

Un certain jour, un vilain nuage noircit l’horizon, un mauvais vent souffla sur M. Solar, sur sa fortune, sur ses livres, sur ses bouteilles, sur son chàteau.

Ses amis s’envolèrent et disparurent comme des corbeaux effarouchés.

Le propriétaire, qui savait ses auteurs, a pu dire comme le poëte latin dans la patrie duquel il est allé mourir :

Donec eris Felix, multos numerabis amicos.

Tempora si fuerint nubila, Solar eris.

Voilà comment M. Osiris n’est pas le premier, comme il ne sera pas le dernier de sa race qui se soit rendu ou qui se rendra maître d’un coin de ce bon pays, et voilà comment le château Guiraud tomba de Solar en Bernard.

Quant au vin, il est insoucieux de tout cela, et il continue d’être parmi les meilleurs.

Chäteau-Peyraguey (comte Tanneguy-Duchätel).

CHATEAU-PEYRAGUEY

QueLques tours de roue nous amènent au château Peyraguey. Nous sommes sur le territoire de la commune de Bommes, rivale de celle de Sauternes. C'est non loin de là que nous avons apercu, en venant, le château de M. de Pontac, ce fameux château Vigneau qui remplace ou vient appuyer Château-Yquem dans les luttes courtoises aux grandes Expositions.

— Le château Peyraguey se pique de pouvoir aussi remplacer le château Vigneau , dans le cas où l’on aurait recours à ses services.

Nous retrouvons là, du reste, un régisseur de premier ordre qui vient gracieusement nous faire les honneurs de l'endroit. C’est M. Galos, celui-là même que nous avons déjà rencontré en Médoc, à Mouton-Rothschild, et qui mène, en même temps que l’administration de ce cru rouge si célèbre, celle de ce cru blanc de Peyraguey, qui marche à l’égal de Mouton dans l’écrin vinicole de Bommes et Sauternes.

M. Galos est un habile et intelligent collectionneur.

Il va sans dire que M. Poncet-Deville est toujours accueilli comme un maître, et que, là comme ailleurs, on écoute ses observations et ses avis avec l’attention la plus déférante,

Quant à nous, nous procédons naturellement aux dégustations obligées, et

nous applaudissons en chœur. Notre jeune ami Gontran continue à être ravi.

— Cest charmant, monsieur Galos, ©’est charmant; par exemple, vous appelez ça château Peyraguey. Pourquoi donc? |

Ceci est une mosquée, un harem, un palais si vous voulez. Mais, par Mahomet! ce n’est pas un château, et, du reste, cela fait son éloge. Dans ce bon pays girondin, il y a tant de soi-disant châteaux que cela fait bien de rencontrer ce petit palais oriental. Ça repose. Quand je verrai Tanneguy- Duchâtel Pacha à Paris, je lui en ferai mon sincère compliment.

Avec quelques sultanes et pas mal de négresses qui les suivraient dans ces allées, en les abritant de grands parasols rouge et or, ce serait une merveille. Mais ca manque de palmiers.

Nous avons visité l’intérieur dans tous ses détails. Rien n’est négligé pour donner à l’ensemble le caractère oriental comme architecture, décoration, ameublement.

Il semble que l’on soit à Tunis ou bien au Caire.

— Parfait, délicieux ! ajoute Gontran; quel dommage que la belle princesse Fatmé, ou bien encore Nourmahal la Rousse, ne figure pas sur ces merveilleux divans! ce serait complet.

En attendant, monsieur Galos, vous qui êtes un homme de tant de goût, regardez donc votre vénérable chef d'exploitation, votre chef de chai que l'on dit d’autre part si précieux à tous égards, et je m’en aperçois à vos vins. Pourquoi le laisser se promener ici en ce costume, qui ne rappelle en rien, ni par son chapeau, ni par le choix des étoffes, la coiffure et le costume des sectateurs de l'Islam? À votre place, je le prierais de laisser pousser sa barbe, je lui fourrerais un beau turban sur la tête, je lui mettrais sur le dos un costume arabe, et je le draperais dans un large burnous. Je lui donnerais quelques tonneliers, en costume de fellahs, et je lui procurerais deux ou trois nègres.

Ce qu’on pourrait faire de moins, ce serait de l’habiller comme le Turc qui vend des pastilles au Palais-Royal.

Parole d'honneur, je vous assure, comme accessoire, il détonne.

Et puis, surtout, ne l’oubliez pas!... Du reste, je soumettrai cette idée à Tanneguy-Duchâtel Pacha, quand je le verrai. Ça manque de palmiers!

Il en faut absolument, fussent-ils en zinc. À sa place, j'en emprunterais plutôt quelques-uns à Mabille,

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MAITRE DES CHAIS ET CELLIÈRS DU CHATÉÈAU PEYRAGUEY

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CHATEAU-PEYRAGUEY. 365

Aux palmiers et aux sultanes près, il n’en est pas moins vrai que cette demeure est d’une fantaisie charmante et digne de recevoir la visite d’Aaroun-

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