‹ La vigneChapitre 99 sur 176 · A I DONS EST TE · texte numérisé non relu

A I DONS EST TE

Nous descendons de voiture, pendant que l’on dételle la Braize et qu’on la conduit à la salle à manger de ses rêves.

Et nous regardons le père Saunier.

Cest un petit homme à cheveux gris, tout tanné, cuit et recuit par le soleil ; son visage est ridé comme une grappe de raisin sec. Sa figure, fine et taillée en museau de renard, comme certaines figures normandes, est éclairée par de petits yeux gris clair, brillants d'intelligence et de volonté.

Il est vêtu d’une grosse chemise de toile grise dont le col, sans cravate, remonte hardiment sur les oreilles; d’un vieux gilet de couleur douteuse, qui n’est pas boutonné et flotte au hasard, et d’un vieux pantalon d’un ton bizarre produit par la poussière , le soleil et la pluie; ce pantalon tombe en plis fantaisistes sur de gros souliers ferrés, gris de poussière et de terre labourée. Un chapeau de grosse paille complète l'ajustement.

Le père Saunier, évidemment, n’est pas un client de Chevreuil ou de Dusautoy, et il n’y tient guère.

— Heureusement que je viens de m’habiller, dit-il en souriant.

Je me disais à part moi : — Voici un bonhomme qui s’est éreinté toute sa vie à tailler la vigne, à charrier du fumier, à sarcler et Jlabourer ; il doit avoir quelque part, à Paris, un fils qui fait danser la farandole aux écus paternels, et s'occupe à charrier à travers le bois des cocottes, de la Cascade à la Maison Dorée, et de la Maison Dorée à la Cascade.

— Monsieur Jules, voilà justement le fils qui rentre, dit le père Saunier.

Une charrette, attelée de deux vigoureux chevaux blancs, chargée de bottes de paille, rentrait dans la ferme et traversait le porche en frôlant bruyamment les piliers.

Le jeune homme s’avança vers nous, en remettant son fouet à un homme d'écurie.

— Heureux de vous voir, monsieur Jules, enchanté de vous recevoir, Vous el vos amis.

Nous regardons le jeune Saunier. Le costume marche bien parallèlement avec celui du père. Il est naturellement un peu moins vieux et vermoulu x voilà tout; même figure fine et intelligente, même expression saine et laborieuse du regard.

— Allons, pensais-je en moi-même, le père Saunier a de Ja veine; voilà un

fils qui ne le lâchera pas.

On nous fit entrer dans l'habitation. Une belle et grande jeune femme était là, vêtue à la paysanne, d’une robe de toile commune à raies bleues, les manches retroussées, laissant voir de beaux bras vigoureux, d’une belle forme, hâlés par le grand air et le soleil. Elle était occupée à ranger, dans une vaste armoire, le linge de la dernière lessive.

— Bravo, madame Saunier! fit M. Curlier, toujours au travail!

— Dame, monsieur Jules, voyez-vous, pour le linge, je ne m’en rapporte qu'à moi. On sait au moins ce qu’on fait et où sont les choses.

— Vous avez bien raison.

— Tout le monde va bien à Jarnac, n’est-ce pas, les dames et les enfants?

— Tout est à merveille.

— Comme c’est aimable de venir nous voir! J'espère que, cette fois, vous allez prendre quelque chose, et surtout que vous allez goûter à mon cassis. Vous savez que c’est mon triomphe.

— Mais certainement, et avec grand plaisir.

On nous fit asseoir autour de la grande table. En un clin d’œil la jeune femme avait chargé elle-même cette table de fruits, de verres et de flacons variés, parmi lesquels celui de cassis, son triomphe.

On cause de tout : de la récolte, des progrès du phylloxera, des dernières vendanges et de celles à venir.

— Maintenant, père Saunier, vous allez bien nous montrer, ou du moins montrer à ces messieurs votre pressoir, votre alambic, vos celliers ?

— Tout ça n’est pas bien curieux, monsieur Jules; mais si vous le désirez, je ne demande pas mieux.

Vous savez, mon bon monsieur Jules, que le phylloxera gagne cette année; nous n'avons qu'une demi-récolte, et l’an prochain, qui sait?

Remettons-nous à la volonté du Ciel.

Les engins de la ferme ne sont pas luxueux. Dans une grande salle, un peu sombre, se trouvent d’un côté le pressoir, de la forme ordinaire, muni d’une presse à la vieille mode, et quelques cuves pour recevoir le vin de presse; de

l’autre côté, l’alambic destiné à traiter le vin obtenu, lorsqu'il a opéré sa fermentation, et à en tirer l’eau-de-vie,

Tout cela est antique, recouvert de la patine due à un long usage; ces grands vases et ces grandes cornues, ces formes bizarres, à demi noyées dans l'ombre, entourées d’objets étranges et pittoresques, seraient un motif intéressant à peindre.

— Voilà comme nous nous y prenons tous au pays. Le vin une fois fermenté à notre idée, nous le brülons. On le verse à mesure dans cette grande cornue placée sur le fourneau; l’évaporation se produit; le tuyau que vous voyez conduit les vapeurs dans le réfrigérant à l’intérieur’; ce gros cylindre contient un serpentin ou tube en spirale qui plonge dans l’eau froide venant du dehors; l’action de cette eau froide agit sur les vapeurs, qui se condensent et prennent l’état liquide.

Nous avons notre eau-de-vie.

Suivant les circonstances, la volonté ou les désirs du commerce, on passe deux fois ce liquide à l’alambic, pour en augmenter le degré.

Ce n’est pas plus malin que cela de faire de la bonne eau-de-vie. Il ne s’agit que d’avoir de la bonne vendange, de bons cépages, venant dans un bon terrain.

— Ajoutons ceci, dit M. Curlier; pour que ce soit tout à fait bon, il faut que cela nous passe par les mains, et que le travail se complète.

— D'accord, mon bon monsieur Jules; or, chacun sa part, rien de plus juste. |

— Eh bien! voyons, mon père Saunier, pour que j'aie cette part, faisonsnous une affaire aujourd’hui ?

— Nous ne sommes pas pressés, vous ne voudriez pas que le papa Saunier n'obtienne pas ce qu'il a droit d'obtenir. Les eaux-de-vie ont augmenté cette année, vous le savez. L'année prochaine, celles que j'ai là se vendront plus cher encore. Si le phylloxera aggrave encore plus ses attaques, les prix hausseront encore davantage. Si par malheur la vigne est dévastée, comme des deux côtés de la route de Jarnac à Cognac, ces eaux-de-vie-là se vendront ce qu'on voudra. Vous ne voudriez pas faire perdre un ami. Je ne vous donne rien aujourd’hui.

— Allons, père Saunier, ne soyez pas si dur, et montrez-nous, ainsi qu’à ces messieurs, votre petite collection,

— Les voilà, mes pensionnaires, dit le cultivateur en contemplant d’un œil paternel les rangs de tonneaux dont les derniers se perdaient dans la pénombre du hangar.

— Et vous ne voulez pas, décidément, en mettre quelques-uns en pension chez moi?

— Non, mon ami, non; ils sont bien ici, ils s’y plaisent.

— Vous savez, ce que vous avez là, dans ce cellier, j'en connais là quantité. Si vous en voulez trois cent cinquante mille francs, envoyez cela à Jarnac, aujourd’hui, vous aurez vos trois cent cinquante mille francs demain !

— Bien obligé, monsieur Jules! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de votre argent? Gardez votre argent, je garde mes tierçcons. Et puis, qui est-ce qui sait si dans deux ou trois ans vous ou quelque autre ne voudrez pas m'en offrir cinq cent mille?

— Allons, terrible papa Saunier, puisque c’est comme ca, restons bons amis, ne nous fàchons pas, et allons manger vos raisins et boire le cassis de votre belle-fille.

Et, ma foi, le cassis préparé par la maîtresse du logis était excellent.

— Et vous n’allez pas souvent à Paris, monsieur Saunier ?

— À Paris, j'y ai été une fois, il y a dix ans. J'ai trouvé ça beau, certainement, mais ça m'étourdit et me fatigue; je n’ai pas l’idée dy aller de nouveau; j'y avais été pour tâcher de repêcher trois gas du pays auxquels je m’intéressais, et qui étaient partis de l'endroit après avoir fait des sottises et avoir mal tourné. C’est comme ca chez nous, du reste : quand un garçon ou une fille sont fainéants, débauchés ou voleurs, ca file du pays sur Paris ou même sur Rochefort, et on ne les voit plus. |

On ne vous envoie d’ici chez vous que ce qu’il y a de pire.

J'ai pu, par bonheur, mettre la main sur un d’eux, que j'ai ramené de force, et dont j'ai pu arriver à grand’peine à faire un travailleur passable, en l’aidant, en le mariant à une brave et laborieuse fille.

Les deux autres m'ont envoyé promener et m'ont fichu des sottises pardessus le marché. L’un d’eux a été fédéré pendant la Commune et a été fusillé au moment où il se sauvait avec des objets volés dans un hôtel; l’autre, qui était comme lui dans les communards, a été pris les armes à la main, a passé un an sur les pontons, et maintenant cultive je ne sais quoi en Australie, à Nouméa ou à l’île des Pins.

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