CHAPITRE DEUXIÈME
CHOIX DE L'EXPLACEIIENT DD VIGNOBLE, FAR RAPPORT AUX CIRCONSTANCES EXTÉRIEURES DE LA TERRE.
Nous avons déjà vu d’une manière générale, dans la seconde partie de cet ouvrage, combien les circonstances dont nous allons nous occuper encore un moment, pou-
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE
valent, dans leurs expressions les plus complètes, agir sur les climats par rapport à la vigne.
Ici nous voulons les apprécier de nouveau, mais sous un point de vue beaucoup plus restreint et dans leurs rapports les plus immédiats encore avec la viticulture locale.
Ki'altitade. — Ou élévation du sol par rapport au niveau de la mer, est une circonstance qui peut, sous nos latitudes et quand elle atteint h certaines limites, devenir exclusive de la culture de la vigne. Dans la Gironde, il eu serait ainsi sans nul doute, s’il était quelque point de ce département assez élevé pour devoir à cette particularité des températures que ne pourraient supporter la vigne, ou qui ne suffiraient plus aux exigences de son développement annuel.
Mais l’on sait que la réduction des températures, due à l’élévation des lieux au-dessus du niveau de la mer, ne procède que d’après un résultat moyen de un degré centigrade environ par 180 mètres de liauteur. Or, dans la Gironde, il n’y a pas un seul point, parmi les plus élevés, qui atteigne cette limite; et, à plus forte raison, l'ensemble de chacune des divisions principales de ce département reste-t-il de beaucoup au-dessous.
Voici du reste , des chiffres qui ne sont pas ici sans intérêt et que nous donnons d’après le beau travail de
M. Victor itaulin, déjà ds l’ Aquitaine, etc...
cité : Nivellement
barométrique
tLtVATIOIS AI-IIESSIIS >U IIVEAII DE LA MED.
Moyennes.
Extrêmes.
Vignobles du Bas-Médoc . .
2Ira
» du Haut-Médoc .
> du Blayais . . .
des graves de Bordeaux .
des graves du Giron . . .
du Gubzagais
du Bourgeais
de l’Entre-deux-Mers. . .
du Libournais
de la Bcnauge
Moyenne générale . .
D'où il suit que dans le département de la Gironde, la vigne croit d'une manière générale à une altitude de 50 mètres ; sans mentionner, il est vrai, les vignobles dits des Palus de la Garonne et de la Dordogne, qui sont souvent inondés par les grandes marées d’hiver.
Ainsi la seule influence appréciable que puisse produire l’altitude sur les vignobles du Bordelais, se réduit à l’action plus facile, là où cette altitude est plus grande, des vents régnants; aux dégâts que causent parfois ces vents, en brisant les sarments, en arrachant les écbalas, etc...
On remarquera cependant que, passé un certain point dans ces vignobles, la qualité est réellement en raison inverse de l’altitude. Déjà un savant œnologue, M. de Vergnette-Lamotte,avait constaté le même fait pour la Bourgogne. Dans cette contrée, disait-il, les premiers climats (crûs) sont tous compris entre 15 et 78 mètres de hauteur verticale au-dessus de la plaine : plus bas on récolte des vins moins délicats et plus faibles : plus au-dessus, des vins plus durs, et classés aussi comme produits de deuxième et troisième ordre (I).
M. de Gasparin croit que ces différences doivent s’expliquer par l’infiltration des eaux des collines, toujours plus abondantes, dit-il, à mesure qu’elles descendent et capables ainsi de fournir aux vins du coteau l’eau qui lui est néces-
(1) Comjrés de vignerons de Dijon, p. 342.
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saire pour une bonne maturité, et d’en donner en surabondance à celui de la plaine.
Nous conviendrons en effet que les terres basses, toutes choses égales d’ailleurs, sont plus humides que celles relativement plus élevées. Cependant, en nous appuyant sur ce qui se fait dans le Médoc, sur le soin que l’on a de composer les premiers vins avec le produit des vignes des plateaux, et les seconds et môme les troisièmes avec celui des vignes des bas-fonds, nous penserons que la composition de la terre, toujours plus grasse, toujours plus riche dans cette dernière altitude, est une des causes principales de la différence, souvent très-notable, qui existe entre ces deux ou trois sortes de vins, dans un même domaine.
Mituation. — D’une manière générale, la vigne, plus que toute autre plante cultivée, recherche le grand air, le libre accès des vents, l’abondance de la lumière, l’atteinte directe des rayons solaires. Ces tendances vraies partout, mais plus exigeantes encore dans les contrées voisines des limites de sa culture utile, font qu’ordinairement on la flxe sur les flancs des côteaux et jusque sur leurs sommets.
0& connaît à cet égard l’opinion des anciens , ainsi formulée par le poète gracieux à qui nous devons la conservation des nombreux préceptes, fruit de leur expérience et de leur observation :
Bacchus amat colles.
Et ici, remarquons que l’expression de Virgile a peut-être plus de justesse encore et de précision qu’elle ne semble en renfermer au premier coup d’œil; car ce ne sont pas effeclivemeut les lieux trop élevés, trop abruptes, les montagnes (montes) en un mot, que recherche la vigne ; mais
LA VIGNE DANS LF, IJOIIDELAIS
CCS pelltes hauteurs à pentes douces et ondulées; ces rampes, ces talus qui joignent ensemble des plaines de niveaux différents ; ehûn les sites où, sans avoir un accès trop libre, un mouvement trop vif, l’air circule facilement, entraînant avec lui les vapeurs, dont lu contact trop prolongé sur la vigne est une cause décidée d’insuccèâ pour cette dernière. En un mot les collines {colles).
Les auteurs modernes, Olivier de Serres à leur tête, qui dit : a A la qualité delà terre convient joindre la situation dont le céteau l’emporte par-dessus la plaine, » sont du môme avis.
Citons encore l’opinion du père Vannière, exprimée dans son Prœdium rusticum, et si élégamment rendue en français, par François de Neucliûteau :
Enfin sur la colline au soleil étendue,
La vigne à sea appuis doit monter suspendue :
Par sa riche verdure, au bout de longs guérets,
Bacchus termine au ioin l'horizon de Gérés.
On sait d’ailleurs, ainsi que le dit M. le comte Odart, qu’un désavantage différent, mais également regrettable, est le partage d’un raisin cueilli dans une situation trop basse ou trop haute. Dans le premier cas, il peut pourrir avant de mûrir, ou rester trop aqueux; dans le second, sa peau peut durcir par un air trop vif et toujours agité, ne renfermer qu’un suc rare et acide.
Un observateur anglais, M. Daiiïcll, s’est en outre assuré q'u’une différence très-sensible do température pouvait être constatée entre une vallée et une petite éminence, et que cette différence pouvait aller, dans la même nuit, jusqu’à plusieurs degrés du thermomètre.
Ainsi les côteaux peu élevés et tels que les offrent nos formations tertiaires; les croupes qui dominent certaines plaines, comme cela se voit notamment en Hédoc; enfin
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ces plaines elles-mêmes quand elles ne sont pas trop humides : voilà ce qui convient à la vigne, les situations qui la favorisent.
C’est ainsi encore qu’au pays latin , au canton de la Campanie, nommé pa.yshTÛ\é(Phlegrœuseampus). d’excellents vins étaient récoltés ; tant sur les céteaux que dans la plaine qui s’étendait immédiatement à leurs pieds.
Les céteaux de Formies {Formiani colles), celui de Massique (Massicus mons), appelé encore aujourd’hui Massico monte, selon Danville, et le territoire de Falerne {Falemus Ager) qui était au-dessous, sont autant d’exemples célèbres en faveur de ces principes.
Toutefois , l’observation des viticulteurs et d’autres exemples non moins célèbres, semblent prouver qu’au point de vue de la qualité, c’est de la partie intermédiaire, du flanc des céteaux, qu’il faut le plus l’espérer. Parmi ces exemples nous mentionnerons d’abord celui qui nous est offert par le célèbre.vignoble bourguignon connu sous le nom de Mont-Rachet. • Sur le céteau où l’on obtient les vins blancs de Mont-Rachet, toute la portion bien isolée donne, vers le sommet, le vin désigné sous le nom de chevalier Mont-Rachet. Dans cette situation trop élevée, le produit est moins estimé que celui obtenu immédiatement au-dessous et dans toute la région : vin délicat que l’on nomme vrai Mont-Rachet, et qui se vend beaucoup plus cher. Au-dessous de cette partie moyenne et dans toute l’étendue des plaines voisines ou contiguës, les vignes donnent un produit d’une qualité fort inférieure, appelée Mont-Rachet bâtard {i). « Les prix du reste répondent également à ces différences tranchées. Ainsi quand
'1) M. Païen, cours de chimie organique, t. Il, p. 23.
le vrai Mont-Bachet vaut 100, le chevalier est côté à 65, et le b&tard à 33 seulemeaL
Dans la même contrée, nous trouvons ainsi divisé le vignoble de Santenot. * Ce beau vignoble d’environ (2 hectares, est situé sur un plateau gui s’incline du côté du levant. La partie supérieure produit du vin blanc trèsestimé ; le milieu et le bas donne du vin rouge qu’on préfère au Volnay, surtout en vieux. Sur le reste du finage de Mursault on ne récolte que des vins dits passe-tousgrains, etc... (1). » Enûn les mêmes démarcations sont encore admises dans les crûs renommés de Pomard, Volnay, Beaune, NuUs, Vougeot, üumbertin, Bmanée, etc...
Le célèbre côteau de Uontbazillac, vis-à-vis Bergerac (Dordogne), nous offre un exemple tout à fait semblable. Le haut de ce côteau est extrêmement calcaire, son soussol est une marne verdâtre : là le vin est plus sec ; le bas est moins calcaire et plus argileux : là le vin est plus doux et plus gras. Enfin le milieu participant de ces deux natures exrêmes oiïre, de l’avis de tout la monde , le meilleur vin.
Dans le Bordelais proprement dit, il ne serait pas difficile sans doute de rencontrer de pareils faits; car comme en Bourgogne, c’est la partie intermédiaire des côteaux que l’on y considère comme éminemment propre à la vigne et cette opinion trouverait au besoin sa confirmation notamment dans les vignobles de St-Émilion, de Fronsac, de Bourg, de Ste-Groix du Hoiit, etc... Au reste, le commerce par rapport aux vins de l’Entre-deux-Mers, connaît parfaitement les différences de qualités qui séparent entr’eux les produits des Plateaux, tels que Gréon et
(1} M. Cavoi.ead : (Enologie frauçaise, p. 59.
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toute la Benauge; ceux de Palus ou des plaines et ceux des Côtes qui leur sont intermédiaires. •
Enfln dans le Médoc, ainsi que nous l’avons déjà vu, ce sont les croupes arrondies des formations diluviennes qui donnent les premiers vins, tandis que leurs dernières rampes inférieures ne produisent que des vins moins estimés et que l’on ne mêle )>as avec les premiers, au moins dans les crûs renommés.
x.’ex|io«iUoii. — Il est généralement admis que l’exposition du midi est celle qui convient spécialement à la vigne, parce que cette plante aime la chaleur, et qu’ainsi exposée le soleil la frappe plus directement.
Cependant on comprend que cette proposition, vraie en principe, peut recevoir^de nombreuses modifications causées par le climat Qui ne sait, d’ailleurs, qu’en agriculture il n’existe que très-peu de vérités absolues, et qu’il est impossible de destituer de toute influence les circonstances au milieu desquelles on se trouve placé.
Les anciens connaissaient l’influence de l’exposition sur les vignes, et selon qu’ils étaient placés plus ou moins près de l’équateur, ils donnaient la préférence à cet égard soit au nord, soit au midi.
C’est ainsi que Magon, Carthaginois, qui écrivait pour l’Afrique, conseillait l’exposition du nord, la même, du reste, que l’on assigne encore à la vigne en Egypte, aux environs d’Alexandrie.
a n s’est élevé, disait Columelle, une dispute parmi les anciens sur le côté du ciel vers lequel doivent être tournées les vignes. Saserna approuve en premier lieu le côté du lever du soleil, ensuite le midi, puis le couchant. Trémellius Scrofa prétend que la position du midi est la
meilleure. Virgile rejetle positivement celle du couchant en ces termes :
N’attends rien d'une vigne exposée an couchant.
« Démocrlte et Magon approuvent le septentrion, parce qu’ils pensent que les vignes qui sont tournées de ce côté du ciel sont les plus fertiles, quoique à la vérité leur vin ne soit pas le meilleur. Pour nous, il nous a semblé qu’il serait mieux de prescrire en général que les vignobles fussent exposés au midi dans les lieux froids, el à l’orient dans les lieux chauds, pourvu cependant que ces lieux ne fussent pas infestés par les vents du midi ou par ceux du sud-est, comme le sont les côtes maritimes de la Bétique; car, dans le cas où le pays serait sujet à ces vents, il vaudrait mieux les tourner au point du ciel d'où souffle le vent aquilon ou le vent favonius (1). Quant aux provinces brûlantes, telles que l’Égypte et la Numidie, on ne peut y exposer les vignes qu’au septentrion (2). »
Ces paroles d’un maître dont dix-huit siècles n’ont pas affaibli l’autorité, prouvent, ainsi que nous l’avons déjà dit, qu’il n’est guère possible d’établir des règles absolues sur la matière; car, indépendamment de l’action du climat à cet égard, il est encore convenable de tenir compte do la fréquence des gelées au printemps, du plus ou moins de clarté habituelle du ciel : deux circonstances dont nous comprendrons plus tard toute la valeur.
Enfin, pour ne rien négliger de ce que les anciens nous ont laissé à cet égard, nous dirons encore avec les Géoponiques grecs. « Si la température est chaude, choisissez l’exposition du nord : dans le cas contraire, préférez celle
(1) Les ancieas désignaient ainsi le vent qui souillait du point où le soleil se couche pendant l’équinoxe.
(2) Economie rurale, I. III, chap. i;i.
du midi. Si elle est douce, le levant et le couchant sont très-convenables; mais le levant est à préférer, à moins qu’il ne soit battu du vent d’autant : quelques fois aussi le vent dominant et l’éloignement de la mer font préférer le couchant (1). »
M. Odart pense que l’exposition du nord pourrait, après tout, et quand son angle d’inclinaison ne dépasse pas 20% n’être que très-peu inférieure aux autres.
On comprend, en effet, que c’est principalement à cause de cet angle qu’il peut exister des différences entre les expositions, et l’on sait que, toutes choses égales d’ailleurs, une terre aura d’autant plus de propension à s’échauffer sous l’action du soleil, que cet angle se rapprochera davantage de l’angle droit, et vice-versà.
En France, il est des vignobles renommés dont l’exposition est au nord. Tels sont ceux d’Epernay et de Mailly, en Champagne; plusieurs de ceux de l’Anjou, du Sauniurois, de la Touraine, même des bords du Rhin, etc.
Néanmoins, et malgré des faits dont le nombre, après tout, ne saurait infirmer la règle générale, c’est l’exposition du midi qui est recherchée, et dans la Champagne il y a un accroissement de valeur d’un tiers en faveur d’une vigne exposée au levant sur une autre contiguë, mais exposée au couchant.
Dans la Gironde, voici quelles sont les expositions des vignobles remarquables qu’on y rencontre :
Ceux du Médoc, au N.-E.
Ceux de Haut-Brion, au N.-E.
Ceux de Carbonnieux, à l’E.
Ceux de Barsac, Preignac, Baumes, Sauternes, à l’E.
(1) Traduction abrégée publiée par la Société d'agriculture du département de la Seine. — Mémoires, U XIII.
Ceux du Blayais et du Bourgeais, au S.-O.
Ceux de Fronsac, au S.
Ceux de Saint-Émillion, au S.-O.
Ne perdons pas de vue, au reste, que, pour nous, celte variété d’exposition s’explique surtout par le bénéfice que nous avons de nous trouver placés dans une zone extrêmement favorable à la vigne, et qu’ainsi l’exposition, qui peut décider ailleurs du succès de cette plante, n’est plus pour nous qu'une condition de convenance, dont nous devons profiter en vue de la qualité du produit, mais dont nous pouvons aussi nous passer dans une infinité de cas sans aucun danger.
tAs voi«inas«. — Les phénomènes naturels sont tellement liés entr’eux, qu’il n’en est aucun que l’on puisse étudier isolément. Tous, au contraire, sont soumis à des influences dont les origines, plus ou moins éloignées, doivent être appréciées avec soin, si l’on veut se faire une idée exacte de ces phénomènes et de leur action.
Ainsi, dans un pays où la réussite de la vigne est déjà assurée, il ne suffit pas d’être fixé sur la nature de la terre qui lui convient, sur la situation qui peut la favoriser, sur l'exposition qu’elle affectionne; il faut encore tenir compte du voisinage, c’est-à-dire de circonstances qui peuvent agir sur cette plante ^ bien que les causes soient souvent à des distances assez éloignées et de nature tout à fait différente.
Parmi ces causes, nous devons principalement citer les grandes masses d’eau, les montagnes, les forêts.
Les grandes masses d’eau, mers, lacs, fleuves, rivières, etc., exercent, comme le démontre la physique, comme nous l’avons déjà vu, et comme nous le verrons encore, sur les phénomènes météorologiques, chaleur,
ÉTABUSSKMENT BU VIGNOBI.E !l>
froid, humidité, l’action lapins directe et la plus décisive.
(I Une partie des cultivateurs dit : tout ce qui tend à favoriser l’humidité, comme le voisinage des rivières, etc., est préjudiciable à la vigne; soit parce que, en lui communiquant une sève surabondante, elle est un obstacle à la maturité de son fruit; soit parce qu’elle l’expose aux gelées, le fléau le plus fréquent et le plus redoutable auquel elle puisse être exposée. D’autres observateurs tirent de la proximité des rivières des conséquences entièrement opposées aux premières. Le peu d’humidité qui s’en exhale, disent-ils, ne peut servir qu’à l’entretien de la sève, qu’à faire partie de ia nourriture essentielle de la plante. Ces vapeurs la rafraîchissent doucement, réparent ou tempèrent les effets des grandes chaleurs, ramollissent l’enveloppe du grain, facilitent sa dilatation et disposent le muqueux à la maturité (1). »
Dans ces quelques lignes se trouvent résumées les opinions diverses et bien opposées des cultivateurs, sur l’influence que le voisinage des grandes masses d’eau peut exercer sur la vigne. Ces opinions prouvent, une fois de plus, qu’il n’est pas possible d’établir des principes absolus en agriculture, et que, s’il est des cas à l’appui de celle qui considère le voisinage des eaux comme dangereux pour la vigne, il en est également en faveur de celle qui considère ce voisinage comme favorable, particulièrement en ce qui touche à la qualité du produit, à la boulé du vin.
Nous croyons qu’il serait bien difficile de démontrer comment peut se manifester cette dernière action, et que l’observation a beaucoup à faire encore avant d’arriver à l’expliquer; néanmoins il ne semble guère possible de la
(1) Parfait riijneron.
révoquer en doute, de méconnaUre les faits nombreux qui se réunissent en sa faveur.
Déjà les anciens nous en avaient fourni quelques-uns. Comme prouvant l’effet favorable du voisinage des eaux sur la qualité des vins, Pline parle du vin nommé Pucin (l), le seul que consommait l’impératrice Livie, et auquel elle disait devoir quatre-vingt-six ans d’existence. Or, ajoutet-il, ce vin crott près du golfe Adriatique, sur un coteau pierreux qui n’cst pas éloigné de la source du Timave. Le raisin dont on le fait mûrit par les vapeurs de la mer; aussi n’en tire-t-on que quelques amphores (2).
11 dit également : « De même la ville d’ÜËnos (en Thrace) vit, lorsqu’on eut fait avancer i’Hèbre, les vignes être brûlées, ce qui n’était pas arrivé avant (3), »
Deux auteurs également recommandables, M. le comto Odard (4) et M. le comte de Gasparin (5), ont relaté ce fait curieux. Le premier dit : *... Le cours de l’Hébre s’étant éloigné de la ville d’£mos, en Thrace , les vignes des environs perdirent leur réputation.» Le second ajoute: « Le fleuve de l’Hébre, en Thrace, ayant changé son cours et s’étant éloigné de la ville d'Emos, toutes lés vignes qui s’y trouvaient se desséchèrent. »
Nous reconnaissons que le passage de Pline, emprunté par cet auteur à Théophraste, n’est pas très-clair; aussi, sans chercher à mettre d’accord les interprétations diver-
(1) Ce nom était aussi ceiui d'un chltean déjà mentionné par Piioe. an ÜT. III, chap. 19. Quant au vin qui se récoltait dans son voisinage, il conservait encore sa vogue au siècle dernier, selon Jean Candide, cité par Baccius, liv. VI, p. 328. Livie était épouse de l'empereur Auguste et mère de l'empereur Tibère.
(2) Livre XIV, chap. vi.
(3) Livre XVII, chap. iv.
(4) Manuel du Vigneron, p. 64.
(3) Cours d’ Agriculture, t. IV, p. 649.
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ses qui en ont été données, nous contenterons*nous d’en tirer, à notre tour, cette démonstration qu'il confirme effectivement, à savoir : que le voisinage des eaux peut exercer sur la vigne et sur la qualité du vin une action souvent décisive.
On lit aussi dans les Gioponiques grecs ces mots remarquables : « L’air , la chaleur, et môme les vents de mer sont avantageux aux vignes (1). » Il est vrai que le môme ouvrage ajoute qu’il n’en est pas de môme h l’égard du raisinage des rivières et surtout à l'égard de celui des marais, qui nuisent aux grains comme aux vignes, et qu’il faut se hâter d’assainir.
Maintenant, il est facile de citer grand nombre de vignobles, parmi les plus renommés, qui comptent dans leur voisinage de grandes masses d’eau.
Celui de Tokai est planté dans le basalte calciné du mont Magos-Hagy, non loin de la rivière de la Theiss, l’un des afOuents du Danube.
Celui de Porto, en Portugal, non loin de l’Océan et du Douro.
En Espagne, le vignoble de Malaga domine la Méditerranée. Il en est de môme de celui d’Alicante qui se trouve encore voisin de la rivière nommée Guadalmédina.
En Italie, le Lacryma-Christi vient sur le flanc du Vésuve, non loin du golfe de Naples.
En France, les exemples ne sont pas moins nombreux.
Le vignoble de l’Hermitage (Drôme), occupe un coteau, le fiessos, faisant partie d’une chaîne de montagnes granitiques qui s’étend sur la rive droite du Rhône, de Tain à Saint- Vallier. .
(1) Lit, V, ch. ni.
Ceux de Côte-HAtieet de Condrieux (Rhône), sont dans la même situation.
Le clos nommé Coulée de Serant, dans l’Anjou (Maineet-Loire), domine la Maine, non loin de l’embouchure de celte rivière et par conséquent de la Loire.
Les vignobles de la Moselle, ceux du Rhin, ne sont pas éloignés des grands cours d’eau dont ils empruntent les noms.
Dans la Touraine, selon M. le comte Odart, on dit généralement que le vin de l’arrière côte de la Loire, ne vaut pas celui de la côte qui borde immédiatement ce fleuve.
La côte calcaire qui traverse la Bourgogne et qui s’étend du N.-E. au S. -O., depuis Dijon jusqu’au département de Saône-et-Loire, offrant ainsi les expositions les plus favorables à la vigne, domine une plaine arrosée par la Saône et ses nombreux affluents.
Enfin, après avoir résumé les principaux faits de cette nature parvenus à sa connaissance, et tendant à démontrer l’influence salutaire du voisinage des eaux, M. le comte OJart ajoute : « Vers la fln du siècle dernier, Beguillet, auteur Bourguignon, fonde une opinion pareille d’après les observations qu’il avait faites en Bourgogne et en Champagne. >
Maintenant, si nous examinons notre pays en particulier, nous remarquerons également que toutes nos vignes renommées bordent en quelque sorte des cours d’eau importants.
D’abord c’est le long de la Gironde, et en remontant sur sa rive gauche que se voient les vignobles du Médoc. Les trois premiers crûs que renferment ces vignobles, Lafite, Latour, et Margaux, sont tellement près du fleuve que tous voient leurs vignes cesser au point où le diluvium est recouvert par l’alluvion moderne ; que tous ont des prairies dans ce dernier genre de formation.
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ImmédiatemeDt après ces grands crûs et en s’éloignant à peine du fleuve, vient une ligne presque parallèle de seconds crus : ainsi derrière Lafile, Mouton, derrière Latour, Léoville et Pichon de Longueville ; derrière Margaux, Rauzan; etc. Les troisièmes, quatrièmes et cinquièmes se succèdent dans un ordre semblable et de manière qu’effeclivement, en redescendant la croupe graveleuse pour joindre la lande qui la limite au couchant, ce ne sont plus que des crûs relativement inférieurs que l’on rencontre.
En continuant à remonter la Gironde et la Garonne, ce sont encore, sur la rive droite, les vignes les plus renommées qui se montrent les premières ; celles des coteaux deBlaye, de Bassens, de Lormont, de Gambes, de Langoiran, et successivement toutes celles que l’on qualifie de vignes de Côtes, et qui ont une supériorité dans cette catégorie. Ce sont aussi des vignes à vin blanc estimé, comme celles de Sainte-Croix-du-Mont. Sur la rive gauche , ont apparu les Graves dites de Bordeaux , et immédiatement derrière cette dernière ville, celles de Talence, les plus appréciées. Plus loin un crû de vin blanc d’une haute réputation, Chàteau-Carbonieux. Plus loin encore, les bons vignobles blancs de Barsac, Preignac et Sauternes, et, dans cette dernière commune, un peu plus loin du fleuve il est vrai, mais tout près de la petite rivière du Giron, ceux du château d’Yquem, sans rivaux dans le moirde (I).
(I) Ici nons derons placer une observation cnriense etqoi nons a sonvent frappe. La petite rivière du Ciron, d'origine landaise, après avoir traversé les grands crûs de vin- blanc dont nous venons de parler, se jette dans la Garonne entre Preignac et Barsac : deux noms qui rappellent encore de remarquables produits en ce genre. Or, vis-à-vis son embouchure, le coteau de la rive droite qui lui fait face est celui de Saiute- Croix-du-Mont, localité également renommée pour des vins blancs d'une finesse et d'une suavité tontes particulières. Et, ce qui est bien remar-
EnQn les vignes de Toulène, de Langon , etc., dont les produits bien que plus réputés autrefois , ont conservé cependant de très-précieuses qualités.
En remontant la Dordogne les observations sont les mêmes. D’abord, sur la rive droite, ce sont les vignes du Bourgeois, dont la réputation est aussi ancienne que méritée. Plus loin, ce sont celles du Fronsadais, dont le tertre semble sortir directement des flots de la Dordogne, et de ceux de l’isle. Bientôt apparaissent les vignobles do Saint-Emillion, d’une célébrité très-ancienne et très-légitime. Enfin , en continuant à suivre la Dordogne jusque dans le département auquel elle donne son nom, ce sont encore, sur la même rive, des vignes dont Bergerac a quelque raison d’apprécier le produit, et, sur la rive gauche, celles dont on obtient 1e célèbre vin blanc doux qui a fait connaître partout le nom de cette ville.
Au reste, tous les faits que nous venons de relater sont considérés, dans la Gironde , comme faisant partie des causes auxquelles on doit attribuer la supériorité des vins, et, bien qu’il ne soit pas possible, dans la pratique, de se procurer le voisinage des eaux quand ce voisinage n’existe pas, il n’est pas moins vrai qu’on doit reconnaître à cette circonstance une valeur réelle.
A l’égard du voisinage des montagnes, il n’est pas douteux non plus que des faits remarquables puissent être cités; particulièrement au point de vue restreint sous le-
quable aussi, c'est que cet avautage de production supérieure se localise sur ce point, et qu'il décroît presque iminédiatement et avant d'atteindre les coornunes voisines qui sont, au nord-4)uost Loupiac, Cadillac, etc., au sud-est Verdei.ais, Saint-llacaire, etc.
Y .inrail-ii. dans le courant d'air parallèle aux eaux du Ciron et qui doit venir se heurte^ contre le coteau de S.ainte-Croix-du-Mont, quelque chose de déterminant en laveur de la bonne qualité des via'^ blancs? De tels faits, on en conviendra, sembleraient l'indiquer.
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE lOI
quel nous envisageons maintenant ces phénomènes; mais ici les observations, au moins à notre connaissance, sont rares , et, si l’on a des exemples qui prouvent que de hautes montagnes couvertes de neige, sont des causes qui éloignent la vigne de plusieurs localités, ainsi que cela so voit, notamment dans les Hautes et Basses-Pyrénées; si l’on en cite également, établissant que, par leur abri, ces grandes masses peuvent aussi devenir, protectrices de la plante dont nous nous occupons, ces applications, nous le répétons, ces faits cessent d’avoir la même importance et de pouvoir être Invoqués.
Pour les forêts, les bols, nous en dirons autant, et le soin que l’on met à les éloigner des vignes, les exemples nombreux que l’on a, dans le Bordelais, de leur influence dangereuse par rapport aux gelées surtout, font bien voir combien est prudente cette manière d’agir.
Mais ici se présente un fait extrêmement remarqnable, surtout à cause de l’attention que lui avaient accordée lesanciens et de l’application tout à fait spéciale qui pourrait en être faite dans le département de la Gironde.
£n parlant de Bacchns et de ses attributs, dans la première partie de cet ouvrage , nous avons fait mention du thyrse, baguette couronnée d’une pomme de pin. Nous pouvons ajouter ici que, selon d’anciennes et respectables autorités, le pin lui-même tout entier aurait fait partie de ces attributs (I). Or on lit, dans Plutarque, une explication de ce dernier fait d’autant plus curieuse que, s’il était permis de la considérer comme vraie, elle trouverait encore dans notre propre pays, dans la Gironde, une démonstration nouvelle.
(I) Oa sait que déjà cet arbre appartenait à Cjbèle, et l'on connaît à cet égard la fable d'Atys.
EfTectivement, cette explication tend à présenter levoisiuagc ou mieux la proximité des forêts de pins, comme exerçant, sur le produit de la vigne, une action décisive; comme donnant particulièrement de ladouceurà ce produit.
Il est vrai que, dans le passage de l’auteur grec, il y a, relativement à la nature de la terre qu’affectionne le pin, une appréciation qui choquerait grandement nos idées locales ; car ce sont les sables surtout que nous lui voyons rechercher, bien cependant qu’il ait été possible, comme en Bretagne par exemple, de l’introduire dans l’argile, mais par le" secours de l’industrie et sans doute contre son penchant naturel.
Quoiqu’il en soit, voici les remarquablas paroles de Plutarque : «Quant à Bacchus, ils lui ont consacré le pin, comme donnant au vin une saveur douce; parce qu’on dit que dans les lieux où croit le pin, la vigne. produit un vin doux : ce que Théophraste attribue à la chaleur de la terre ; car, communément le pin croît dans les terrains argileux, et l’argile est chaude, d’où vient qu’elle aide à cuire le vin, comme aussi à rendre l’eau très-légère et très-douce (f). »
(I) Nous devons cette traduction d'un passage des Projtos (i<; tai/c, de Plutarque, à notre collègue à l'Académie, M. Üalias, doyen de la Faculté des Lettres de Bordeaux, et nous lui devons aussi la certitude que le mot an/t/e est bien dans le texte grec, et qu'Amyot en avait parfaitement fait la traduction.
Quant au pin, il a toujours été très-commun en Grèce. A cet égard encore voici ce qu’on lit dans le grand ouvrage sur l’expédition scienti- ’ flque de .Morée : Botanigiie, tome III.
« Très-commun aux régions maritimes, surtout sur les côtes orientales, a cet arbre remplit les vallons de l'Argolide, particulièrement celui que a longe la route directe d’Epidaurc à Hiéra, ainsi que le détroit de Sal.a- « mide, où sur la côte d'.tfrique on en exploite la résine dans des forêts « riveraines; il pare la plus grande partie des lies Sarronique , d’une « nuance de vert tendre et les parfume d’une odeur d’encens fort agréable • dans les grandes chaleurs ; il se couvre alors de larmes translucides U d'une térébentine très- pure.»
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE
En substituant le mot sable, sable siliceux, au mot argile que l’on vient de lire, le passage ci-dessus se trouvé exprimer une double vérité parfaitement conforme à ce qui se passe dans le département de Is^Gironde (1). Pour nous, en effet, il est constant que nos vins rouges du Médoc, qui croissent en quelque sorte à l’ombre des pins, offrent un mélange, un fondu tellement complet, de leurs précieuses qualités, que ce qui les distingue réellement c’est la douceur. Non pas cette douceur résultant uniquement do sucre , mais cette douceur résultant de l’absence de tout principe, de toute saveur dominant les autres , ne s’baipmonisaut pas complètement avec elles. Pour nous aussi il est constant que nos vins blancs des Graves de Preignae, Sommes, Sauternes, etc., qui ont le même voisinage, présentent encore, bien que dans un autre genre, ce même caractère d’barmonie et de douceur. Pour nous, enfin, il est constant, comme nous le verrons bientêt, que les terres dites des Graves, déjà si abondamment pourvues de sables siliceux, produisent des vins d’une saveur d’autant moins prononcée, d’autant plus doux, que ce principe tend à y dominer davantage , qu’il y rend facile la propagation du pin ; qu’il donne à la production et à la végétation de cet arbre, d’ailleurs si précieux, le caractère de spontanéité qu’il a dans la lande proprement dite.
AbriM. — Nous nous sommes également occupés des abris, dans la partie de cet ouvrage consacrée à la
. (1) On sait comment se sont conservés les écrits des anciens, an moyen âge, grâce aux associations religieuses. Certes, avant la découverte de l'imprimerie, les textes ont pu être altérés'par des copistes dépourvns do toutes tes connaissances spéciales qu'ils auraient réclamées. Rien donc qe serait absolument contraire à la supposition que, de la sorte et dans le passage dont il s'agit, le mot argile eût été substitué an mot sable, sable siliceux 7
météorologie de la vigne. Ici, par conséquent, nous n’avons plus à revenir sur ce sujet , si ce n’est pour dire encore combien il a do la valeur, par rapport k la plante qui nous occupe , et combien son défaut peut souvent lui être préjudiciable.
La vigne n’aime pas sans doute que des élévations de terrain, des bois trop-rapprochés et autres obstacles analogues , la privent de l’accès des rayons solaires, ou de la libre circulation de l’air. Cependant, d’un autre côté, il est notoire qu’un pays trop découvert , trop dépouillé, peut aussi manquer des conditions qu’elle recherche.
Lorsque cette plante se propagea en Guienne et dans le Bordelais , les forêts qui couvraient ce pays se reculaient pour 1 ui faire place, et c’est ainsi qu’elles finirent par ne plus occuper que les points éloignés où la culture, en général, eût été trop dispendieuse, et ceux dont les terres n’auraient pu recevoir d’autre emploi : comme l’extrême sommet des coteaux, comme les bas-fonds, comme les landes pures.
De la sorte , nos vignobles se trouvent pourvus d’abris dont on ne soupçonna peut-être pas d’abord toute l’utilité, mais que plus tard on devait apprécier ; lorsque des besoins plus multipliés auraient conduit au défrichement de ces bois, à la destruction de ces abris.
Qui sait si les accidents plus fréquents qui viennent compromettre nos produits œnologiques et rendre moins certaine leur bonne réussite, ne sont pas en partie dus à cette cause? Dans tous les cas, voici ce que nous écrivait un observateur judicieux, à l’égard des vignes blanches des bords du Ciron (1) : a Pour peu que l’on veuille réflé-
(I) M. Becquet, maire de Fargnea, canton de Langon, membre dn conseil' générai.
ETABLISSEMENT DO VIGNOBLE
chir, on sera bientôt coqvaincu que les changements atmosphériques qui ont déjà commencé à compromettre nos cultures, et principalement nos grands vignobles, proviennent du déboisement successif de nos landes, — déboisements exécutés en toute liberté et sur la plus grande échelle.
• a Les pins et chênes séculaires dont les landes étaient couvertes, opposaient une barrière à la violence des vents salés de l'Océan (1), qui s’engouffraient dans leur feuillage et ne pouvaient ainsi, quelle que fût leur impétuosité, atteindre les vallées. Aujourd’hui on a abaissé cette barrière, les collines, elles aussi, ont perdu de leur hauteur et les plaines ont reçu leurs débris. Aussi les pluies sont devenues plus abondantes en certains moments et moins bien réglées, les sécheresses plus fréquentes, les rosées moins bienfaisantes, parce qu'il est bien reconnu que les arbres entretiennent autour d’eux une humidité bienfaisante, et que dans les pays boisés il pleut plus régulièrement que daus les pays dépourvus de forêts... Le déboisement des communes d’Hostens, ViÜagrain, Guillos, Saint-Michel, Origne, Balizac, Landiras, etc., a fait disparaître l’obstacle naturel qui protégeait, contre les tempêtes de .l’Océan, les vignobles renommés de Barsac, Podensac. Gérons, Preignac, Bommes, Sauternes et Langon. Le temps n’est peut-être pas éloigné où les vins précieux de ces vignobles n’existeront plus que dans le souvenir. Il est facile de se convaincre, par comparaison, que les vignobles du Bazadais, tels que ceux de Grignuls, de Cocumont, etc., sont moins éprouvés parce qu’ils sont encore
(1) Ce météore, longtemps nié par les personnes étrangères à la pratique, doit aujourd'hui, comme nous le faisons remarquer, une démonstration positive à l’opinion de plusieurs auteurs, et notamment A celle du célèbre chimiste allemand, M, Justin Liébig,
protégés par les vastes forêts des communes de Lucmeau, Eseaudes, Lartigue, Giscos, etc. »
Encore une fois, la création des abris, pour un vignoble, n’est pas une chose qui puisse dépendre ordinairement de la volonté de celui qui établit ce vignoble. Cependant des palissades, comme celles dont on entoure les jardin^ dans les landes; des haies, des semis de pins, etc., sont autant de moyens qui ne pourraient manquer, dans bien des cas, d'exercer une heureuse Influence, bien qu’on n’y ait guère recours, et que, ordinairement, c’est quand ces moyens viennent à manquer qu’on songe à ce qu’ils pouvaient avoir d’utile.
I.a vigne, tout le monde le sait, si commune dans le Médoc, cesse d’être cultivée après Lesparre, et ce n’est que par exception qu’on la rencontre encore sur quelques points isolés du Bas-Médoc , notamment à Saint-Vivien. Cependant , après avoir traversé cette plaine uniforme et dépourvue d’arbres, on est surpris de retrouver encore quelques vignes mêlées è des arbres fruitiers, au pied des dunes, au Vieux-Soulac; au point où les sables, amoncelés par l’Océan et Axés par les semis de pins, lui assurent un abri protecteur contre les vents de la mer.
Mais un exemple bien plus frappant de l’avantage des abris pour la vigne, c’est ce qui se passe dans le département des Landes, à Cap-Breton , sur les côtes de l'Océan. Dans cette localité qui fournit des vins justement estimés, la vigne est cultivée sur les dunes mêmes et dans les parties voisines de la lande, parmi les pins. Entr’autres singularités offertes par cette culture, voici surtout celle qui nous intéresse en ce moment. « De deux en deux mètres, ou à une distance plus ou moins grande, on construit, en bourrées ou en bruyères, ou en tout autre bois, des palissades hautes d’un mètre, afln de garantir la vigne des
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vents d’ouest, et surtout du froid, qu’on redoute bien davantage : sans cette précaution la récolte serait nulle, ou ne suffirait pas pour indemniser le propriétaire (1). »
Au reste, et considérés dans leur ensemble, les vignobles de la rive gauche de la Garonne et de la Gironde, les plus précieux et aussi les plus exposés, sont abrités de la mer par des forêts plus ou moins épaisses de pins. Ces forêts forment une zône parallèle à ces grands cours d’eau, depuis la naissance de cette zOne, vers Langon, jusqu’à son extrémité opposée, aux environs de Lcsparre.
Ainsi, et comme le montre la figure 4 ci-après, nous
Fig. 4.
voyons successivement participer à ce bénéfice, d’une manère plus ou moins complète, les vignobles des Graves dui
(I) Tbobe, Promenades $ur les eûtes du golfe de Gascogne, p. 108.
Giron ou de Langon, ceux des Graves de Bordeaux et enfla ceux des Graves du Médoc ou de Pauillac.