CHAPITRE PREMIER
UALADIE3 ET ACCIDENTS QDl PKÜVENT ATTEINDnE LA VIGNE.
Les maladies des plantes cultivées sont assez difficiles à définir et à classer. Il est à remarquer d’aillenrs que presque toujonrs on en cherche l’explication dans des causes extérieures, dans des actions météorologiques, dans des fautes de culture : destituant ainsi le végétal lui-même du triste privilège qu’il a cependant, comme tout ce qoi vit, de pouvoir souffrir, de pouvoir être malade.
Sons tous ces rapports, la vigne rentre dans la règle commune. Elle a des maladies qui lui sont propres, et ces maladies ont été très-peu étudiées, à part cependant celle dont l’action, comme nous l’avons va de nos jours, a atteint un développement tout à fait inusité, et fixé d'une manière toute particulière l’attention publique.
S’il en est des végétaux comme des animaux, par rapport à la civilisation ; si ces premiers ont payé comme les autres, par des maux inconnus dans l’état de nature, l’avantage de se rapprocher de l’homme et de vivre sous ses lois : certes la vigne, si anciennement, si généralement, si assidûment cultivée, n'a pu manquer d’obtenir une large part dans ces résultats de la domesticité.
Il y a en outre ceci de remarquable, c’est que la nature ne souffrirait pas le développement excessif d’une espèce végétale au détriment des autres. Or, c’est là cependant ce que nous faisons en culture. Dès-lors, il n’est pas étonnant : d’abord, de voir lutter, contre ces espèces privilé-
giées, les espèces sauvages ; en second lieu, de voir souvent les animaux, les insectes, les attaquer; en troisième lieu enfln de voir surgir pour elles des maux, conséquence soit de leur trop grande réunion, soit même des soins tout spéciaux dont nous les rendons l’objeL
Quant aux effets des météores, bien souvent ils peuvent offrir des dan|;ers d’autant plus redoutables, qu’il n’est guère au pouvoir de l’homme, ainsi que nous le verrons, de les prévenir et de les atténuer.
Enfin les défauts, les négligences, les erreurs de culture doivent aussi être compris pour une large part, dans les occasions de souffrance et de destruction de la vigne.
En cette matière délicate, on peut pècber non-seulement par ignorance, mais quelquefois aussi par légèreté, par présomption; on peut pécher par cette tendance bien louable au fond, mais bien peu raisonnable en réalité, qui porte certains hommes à se jet^r dans des systèmes, à entreprendre des changements, sans s’être bien rendu compte des raisons de ce qui existe, des circonstances locales qui y ont donné lieu, des expériences qui ont été faites, des résultats qui ont été publiés.
Un agronome du siècle dernier, auteur d’ouvrages importants, Tollard aîné, a écrit ces remarquables, paroles : U Quelques multipliées que soient nos connaissances acquises en physiologie végétale, et quelques nombreuses et utiles qu’aient été de nos jours les applications de cette science à l’économie rurale, n’oublions jamais les préceptes des anciens et consu*ltons souvent leurs écrits. »
Art. I. — Maudies phoprement dites.
Les travaux entrepris sur les maladies des plantes cultivées, ne sont pas très-nombreux; ceux particulièrement
consacrés aux maladies de la vigne le sont encore moins, et il n’existe à cet égard aucun traité spécial et complet.
Comme jusqu’ici, ces maladies étaient ordinairement le partage d’individus isolés, on préférait arracher ces individus et les remplacer par d’autres, que d’étudier des maux fort obscurs et d’entreprendre des traitements fort incertains.
Cependant il devait venir un moment, et ce moment est malheureusement arrivé, où certaine maladie de la vigne prendrait un tel caractère de généralité, d’intensité et de malignité, qu’il conviendrait de s’en occuper d’une manière toute spéciale : tant pour en connaître la nature, que pour en découvrir les remèdes.
Considérées de nouveau dans leur ensemble et sans distinction des plantes auxquelles elles sont particulières, jes maladies du règne végétal sont dites universelles quand elles attaquent tous les individus d’une espèce déterminée, et locales quand elles se bornent à les atteindre dans quelques cantons isolés. On les qualiQe encore, comme celles dont s’occupe la médecine, soit des hommes, soit des animaux, de sporadiques quand elles sont individuelles et isolées ; d’endémiques, quand elles se renfermentdans certains quartiers', d'épidémiques lorsqu’elles peuvent se communiquer.
Les anciens avaient remarqué plusieurs des maladies des plantes et les avaient étudiées, ainsi qu’on le voit dans Hésiode, Théophraste, Pline, etc...
Les modernes ont poussé plus loin ces remarques et ces étudesj mais la plupart en se bornant à l’examen d’affection spéciales plus ou moins importantes; ainsi Duhamel, Tessier, Tillet, Bénedict-Prévot, etc... dont les travaux ont exclusivement porté sur les maladies des céréales; un auteur allemand Plenck, dans sa Pathologie
végétale et un auteur italien, Philippe Bé, dans sa Nosologie végétale, sont les seuls qui aient considéré co sujet dans son ensemble.
Renfermons-nous, pour ce qui nous est particulier, dans le cercle, heureusement assez restreint, des maladies propres à la vigne, et présentons successivement sur chacune d’elles, non pas sans doute tout ce que l’on sait, mais tout ce qu’il peut être intéressant de savoir, au point de vue pratique
de vrigaear. — 11 peutarriver à la vigne d’avoir un excès de vigueur, soit que cela provienne de la nature de la terre, de l’abondance et de la qualité de l’engrais, ou enfin de dispositions particulières à certains cépages, à certains sujets. Dans ces cas et lorsqu’on ne peut juger de l’aiTection que par le luxe des sarments et des feuilles, par l’élaboration imparfaite du fruit (1), c’est . le mal auquel les anciens donnaient la qualification de Luxuria vitis. Les seuls remèdes k appliquer sont une taille spéciale, et des additions de saUe et autres matières analogues, faites à la terre, dans le but de diminuer la trop grande vigueur qu’elle doit aux engrais, ou à sa nature propre.
Nous avons vu d’ailleurs, en nous occupant des engrais h donner à la vigne, quelles étaient les précautions nombreuses que comportait ce genre d’application. Nous n’y reviendrons pas en ce moment.
C’est encore un excès de videur qui fait que la vigne répand des pleurs abondants aux premiers mouvements de la sève printanière, au grand dommage des autres pério-
(1) Une des coDsùqueoœs de la vlgaeDiaoormale des plantes, c’est delesempècher en totalité on en partie de donner du firiüt. C’est de nniie à. ■ 'élaboration, à la maturation de ce fruit; de le priver des qualités qu'il devrait avoir.
des de son existence annuelle, et au grand dommage aussi de son fruit. On a conseillé de remédier à ce mal en faisant des entailles au tronc et môme aux racines. Dans le premier cas, on ne fait que le déplacer; dans le second, on a plus de chances d’en arrêter le cours, mais n’y a-t-il pas aussi un danger pour la plante î
On a conseillé encore l’incision annulaire, dont nous avons déjà parlé comme une modification do la taille: cette opération retenant la sève élaborée au profit du fruit.
Enfin dans cet ordre d’affections, nous pourrions aussi mentionner la gomme. Cet excès, ou altération, ou transformation de la sève parait difficile à détruire chez la vigne, qui le présente du reste rarement.
i.e défteat d« vigaenr. — La vigne peut aussi manquer de vigueur, soit encore que cela provienne : ou du sol, trop maigre, trop peu fumé : ou du sujet, par sa nature débile et maladive.
Quand cet état atteint ses dernières limites, il en résulte peur la plante une sorte d’épuisement, de phtisie, qui la font bientôt périr, si des remèdes efficaces ne sont pas appliqués.
Or, ces remèdes sont principalement les engrais et des ménagements dans la taille. |
A l’égard des engrais, il convient d’observer en les appliquant, plus encore en cette occasion qu’en toute autre, certaines limites et certains ménagements.
Un observateur bordelais du dernier siècle avait recneili le fait suivant : « Un particulier voulant réparer et rétablir sa vigne languissante, en déchaussa un certain nombre de pieds et y mit ce qu’il put prendre de scs deux mains de bon fumier, dans lequel il avait parsemé du sel; ils se rétablirent parfaitement, et devinrent très-
vigoureux. Il déchaussa les autres pieds restant et y mit à chacun sept ou huit fois plus de fumier qu’aux précédents; ils parurent d’abord très- vigoureux et crevèrent tous au bout de quelques mois (1). »
Un viticulteur méridional, M. Lannes, de Moissac (Tarn et Garonne), citait, il y a quelques années, dans le même but, le sainfoin ou esparcelte {Onobrychis saliva.) • On sème, disait-il, l’esparcette sur la façon qui se donne ordinairement en mai; on recouvre la graine avec un coup de rtUeau; on coupe la plante au printemps suivant, avant que ses tiges, en couvrant les jeunes bourgeons de la vigne, ne les exposent aux ellets de la gelée. Cette annéelà, la vigne ne demande aucun travail; on n’y entre, comme l’année précédente, que pour cueillir les raisins.
« Au printemps suivant, lorsque l’esparcette est dans un état satisfaisant de végétation, on l’enfouit. Les effets de cet engrais sont puissants et se font sentir pendant un grand nombre d’années : dix, quinze, vingt ans, selon la qualité des terrains. Quelques personnes, au lieu de cueillir le fourrage de la seconde année, opèrent alors l’enfouissement; mais celte opération est loin d’ôtre aussi profitable à la vigne et se fait sentir, moins longtemps. » (2).
i,n jannimH^. — Une maladie de la vigne, assez difficile à expliquer, bien qu’on ait cru souvent reconnaître sa cause dans une trop grande et trop constante humidité, soit de l’air, soit de la terre ; c’est celle à laquelle on adonnéle nom dejaunisse, ou bien celui d’orfiaÿc. Comme dans ce cas les feuilles de vigne, au lieu d’être vertes et
(1) Bidet : Traité sur la nature et ailture de larigne, etc... T. I. p. 493. (Mémoire fourni à cette seconde édition par M de Navarre.)
(2) Nous avons déji vu quels étaient les effets du Lupin, autre légumineuse employée comme engrais pour la vigne, et quel usage savaient en faire les anciens.
bien nourries, dit un ancien auteur, deviennent étroites et jaunes à peu près comme de l’or; c’est peut-être cette ressemblance de couleur qui a fait donner à cette maladie le nom d’ortiage.
Il n’est pas rare, dans tous Jes vignobles et chaque année, de voir un certain nombre de pieds de vigne atteints do la jaunisse, ou mieux, et pour nous servir d’une expression plus médicale, de la chlorose. Souvent même il est des années où ces faits sont très-communs, telle fut notamment, dans le Bordelais, l’année 1843. Au mois d’août de cette anpée, après avoir signalé cet état particulier de la vigne, nous ajoutions : « il parait que, sous ce rapport encore, les circonstances ont pris un degré d’aggravation tout à fait inaccoutumé, et que la plupart des vignes qui ont ainsi jauni sont frappées à mort. C’est ce que l’on a remarqué notamment dans les communes de Macau, Ludon, Labarde, etc... (Médoc). Là, il est peu de vignobles qui n’offrent des places souvent fort considérables et parfaitement faciles à distinguer, entièrement couvertes de ceps dont le feuillage est entièrement jaune, et présente d’ailleurs les autres signes de mort prochaine que l’œil du vigneron ne saurait méconnaltrô (1). d
En voyant se propager et s’étendre de proche en proche l’affection dont il s’agil, observation que nous avons d’ailleurs trouvé consignée dans des ouvrages anciens, nous nous demandions s’il n’en serait pas de 'la jaunisse de la vigne comme d’une maladie analogue qui sévit souvent sur les pins et dont on arrête les progrès en entourant d’un fossé peu profond, mais continu, les sujets déjà attaqués ?
Ordinairement les feuilles atteintes de jaunisse, se dé-
fi) L'Agriculture, 1843, p. 320.
tachent facilement do sujet, et l’on comprend dès-lors le tort qui en résulte. Si le mal n’est qu’accidentel et qu’on ne le voie pas reparaître les années suivantes, il n'y a sans doute rien à faire. Mais s’il persiste, indépendamment des intempéries des saisons, il y a lien de penser alors qu'il a pour cause, ou une disposition particulière du sujet, ou la présence, sur les racines, de champignons du genre deceux nommés par de Candolle BhizocUmia. Dans ces derniers cas, le mieux est d’arracher le sujet malade et de le remplacer par an autre plus rustique.
Disons cependant qu’il serait également possible, si la chose en valait la peine, de tenter la guérison de la vigne cblorosée par des "préparations ferrugineuses. Un naturaliste, M. A. Gris, a prouvé l’efOcacité d’un emploi de ce genre, déjà commun dans la médecine humaine, en disant à ce propos et avec juste raison : a Un anneau de plus est venu s’qjouter à la chaîne qui unit tons les êtres vivants. »
!.« ronuie. — Gomme les céréales et grand nombre d’autres plantes, la vigne est encore sujette à la rouille^ c’est-à-dire à l’envahissement d’un champignon parasite nommé Uredb rubigo, qui recouvre ses feuilles et leur donne l’aspect de la rouille du fer. Ici encore il faudrait voir une affection due à des impressions extérieures, particulières et susceptibles de disparaître avec ces impressions (1).
L« gale. — Nous devons encore faire mention de ia gale qui attaque quelquefois la vigne. D’après un ancien observateur, cette affection aurait pour cause une immédiate extravasation de la sève qui commence vers la
(I] Les anciens invoquaient la déesse Robigo ou Ruiigo, pour éloigner la rouille des blés. (Ovide, Fastes, Liv. IV )
soQcbe et n’ayant pas la force de monter plus haut, parce qu’elle trouve quelque défaut dans l’écorce, se répand, grossit la chenole (vieux sarments) par le bas, et la couvre d’une espèce de gomme sèche que les vignerons appellent gale.
En 1833, au plus fort des ravages de l’oldium dans le Bordelais, on signala, sur certaines vignes, une sorte de gale, et la Commission générale de la maladie de la vigne eût occasion de s’en occuper. « MM. Ch. des Moulins et de Kercado, dit le treizième procès-verbal de cette Commission, ce dernier s’appuyant sur des échantillons qu’il dépose sur le bureau, parlent de ces excroissances ou gales récemment remarquées sur certains ceps de vigne. D’après M, Bonchereau et d’autres membres, ce phénomène, qui paraît se manifester à la suite d’années humides et froides, principalement sur des cépages originaires des contrées méridionales, est loin de légitimer les craintes qu’il avait fait concevoir. Les échantillons présentés par M. de Kerado provenaient principalement des plants dits Shiras ou de VHermitage.
li'otfdiam Tncberi. — Voici une affection de la vigne qui a produit d’énormes ravages dans presque toutes les localités où cette plante est cultivée, qui paraît nouvelle pour notre temps, sur laquelle on a déjà beaucoup écrit et qui pourrait aussi donner lien, de notre part, à de longb développements. Mais, plus encore que pour ce qui précède, nous nous montrerons concis sur un sujet que la science est bien loin d’avoir traité à fond, et à l’égard duquel il lui reste beaucoup à faire, pour éclairer complètement la pratique.
C’est en 1843 et dans les serres de l’Angleterre, que fut constaté pour la première fcrfs l’oidium Tuckeri; bientôt, il en fut do même dans celles de la Belgique et de laFrance, et
bientôt aussi dans les grands vignobles de ce dernier pays, de l’Italie, de l’Espagne, etc. Ceux de la Gironde en furent atteints vers 1851.
Dans ces derniers, le mal suivit une marche ascendante, ou au moins soutenue, jusqu’en 1861, inclusivement; une marche qui ne pouvait encore autoriser aucune espérance raisonnée de cessation ultérieure du fléau. Qu’on nous permette de répéter ici ce que nous disions alors du vignoble bordelais : ce sont des faits dont il importe de garder le souvenir.
U Qui n’a pas eu occasion de parcourir des vignes fortement attaquées à ces époques lamentables ? Qui n’a pas vu avec douleur, avec terreur, car enfin c’était de la fortune, de l’existence d’un pays tout entier dont il s’agissait; qui n’a pas vu, disons-nous, avec douleur cette plante ordinairement si vigoureuse, si vivace sous notre heureux climat, maculée, flétrie et dépouillée, dès les premières chaleurs, de la plus grande partie de ses feuilles T Qui n’a pas vu ses raisins, presque toujours en petit nombre, car le mal les frappait aussi dans leur germe : d’abord se recouvrir comme d’une poussière de couleur livide, puis se rider, se crisper, s’entr’ouvrir et livrer aux atteintes atmosphériques le suc et les pépins qu’ils renfermaient? Arrivés à ce point, la plus belle vigne, la plante dont toutes les périodes de développement offrent le plus d’intérêt et inspirent le plus de Joie, n’étaient plus qu’uu objet de pitié et de regrei. A l’odeur nauséabonde qui s’exhalait des champs ainsi envahis, à leur air de désolation, on eût dit que l’on avait sous les yeux une ville dévorée par quelqu’une de ces pestes si fréquentes au moyen-ftge, et dont l’existence était révélée aux passants par des lambeaux de drap mortuaire accrochés aux portes et aux murailles extérieures. >
A compter de 1858, et plus encore de 1862, les choses parurent s’améliorer, et cette amélioration, il faut le reconnaître, depuis cette dernière époque s’est heureusement soutenue jusqu’à ce moment, sinon toujours en fait, du moins en principe.
Ici encore, nous avions pensé que les choses se passeraient comme en matière d’épidémie et d’épizootie, et que les germes du redoutable mal suivraient les lois auxquelles sont soumis, dans leur propagation, des fluides tels que la chaleur et la lumière. Or, ces fluides, en partant du foyer dont ils émanent, donnent lieu à un cône dont les rayons diminuent d'intensité en raison directe du carré des distances.
De la sorte, nous nous expliquions pourquoi le mal avait été si intense dès ses premières années, alors que rien n’échappait à 'ses atteintes et que la source du vin semblait complètement tarie. Nous nous expliquions pourquoi sa malignité néanmoins paraissait s’affaiblir à mesure qu’il se répandait davantage, que ses rayons parcouraient plus d’espace, qu’ils embrassaient un plus vaste périmètre.
Pour rendre ces idées sensibles, nous avions fait usage en 1858 de la flgnre 51 . (Voir p. 430.) .
Nous disions : la lumière qui jaillit de cette bougie, a d’abord toute l’intensité, toute la vivacité dont elle est susceptible ; mais à mesura qu’elle s’éloigne de son foyer générateur, l’espace qu’elle doit remplir s’agrandissant progressivement, elle perd nécessairement de ces deux propriétés. Enfin, arrivera un moment où cette perte sera telle, que la lumière cessera entièrement, et que l’obscurité sera de nouveau complète.
Parmi les écrits nombreux auxquels a donné lieu la maladie de la vigne, alors qu’elle sévissait dans toute sa
fureur, nous citerons particulièrement ceux publiés en 1833, par M. L.-R. Tuslane : Note sur le champignon qui cause la maladie de la vigne. Dans cet écrit, l’habile cryptogamiste révélait un fait capital : il établissait que le redoutable parasite n’était pas, comme on l’avait cru jusque-là, un Oidium, mais un Ergsiphe.
Fig/îH.
Or, cette constatation avait une importance capitale; car, à la place d’un parasite qui impliquait, par sa nature, un dérangement préalable de la plante sur laquelle il se fixait, on en avait un autre que le savent de Candolle range parmi ceux qu’il appelle les parasites superficiels, «tau sujet desquels il s’exprime ainsi : « Il est assez fréquent de les voir empêcher les individus sur lesquels ils vivent de fleurir, ou de porter fruit, etc.,. »
De la sorte, se trouvait légitimée l’opinion de ceux que l’on appelait, en matière de maladie de vigne, des extérioristes, contrairement à ceux qui donnaient, pour cause au mal, un dérangement préalable de la plante elle-même, les intérioristes.
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, De la sorte également, on comprenait l’efQcacité, pour la gnérison de ce mal, d’une matière employée extérieurement, du soufre, dont on a continué à faire usage (1).
BtcMnrcw, plaie*, carie*, çtcm — Gomme toutes les autres plantes et beaucoup plus même que grand nombre de celles que nous cultivons, la vigne peut être blessée par les hommes, les animaux, ou de toute autre manière. Cette première circonstance peut déterminer une plaie, et cette piaie peut être suivie de la carie ou pourriture du bois.
Les hommes blessent la vigne par maladresse et inhabilité, ou par dessein prémédité.
Dans le premier cas, indépendamment des causes fortuites, susceptibles d’amener ce résultat, il faut surtout citer, comme y donnant lieu, les opérations des façons et celles de la taille.
Pour les vignes travaillées à la main, le danger est moins grand, parce que l’outil, quel qu’il soit, reçoit son impulsion immédiatement de la main de l’homme, qui sait le diriger selon les circonstances et le détourner des parties de la plante auxquelles il pourrait nuire. Cependant il n’est pas rare que des blessures souvent dangereuses soient ainsi faites aux racines de la vigne. Ces cas
H) Il 7 a, daos les quelques mots que Ten Vient de lire, sur la maladie de la vigne, deux choses : Un résumé que nons croyons suffisant pour un ouvrage comme celui-ci ; une opinion que nous avons tonjonrs eue, sur la fin plus ou moins prochaine du mal dont il s'agit.
Ce qui s'est passé en 1867, le retour subit et presque général de ce mal, n'a pout affaibli cette opiniom De semblables retours se voient souvent, en matière d'épidémies et d'épizooties, malgré l'affaiblissement du principe dont elles découlent. Pour ce qui regarde la vigne, et quels qu'aient été les dommages qu’elle a éprouvés «n 1067, nous sommes profondément persuadé qu’nn envahissement analogue, en 1853, 54, 55. 56, 57, u'eut pas permis de cueillir un seul raisin.
peuvent particulièrement se présenter lors de la première, façon, ordinairement comme nous l’avons déjà va ci-dessus, la plus énergique.
On se rappellera même que dans certains terrains, comme celui des Palus, par exemple, l’habitude de borner les façons de bêche en quelque sorte à un simple pelage de la terre, est principalement fondée sur la crainte de blesser les racines d’une vigne que l’humidité du sol et d’autres circonstances analogues, forcent à planter et à maintenir très-superficiellement.
Pour les vignes travaillées à la charrue, le danger est beaucoup plus grand, surtout quand ces vignes, comme c’est le cas aujourd’hui pour celles que la pénurie de bras a forcé de soumettre à ce régime, n’ont pas été plantées en conséquence.
Les lois des anciens et jnême celles de la France pendant longtemps, prononçaient des peines extrêmement sévères contre les personnes qui faisaient des dégâts aux vignes, en coupant les branches, arrachant les ceps, etc...
A cet égard, on peut citer la disposition du code Justinien, punissant ces sortes d’entreprises de la peine du poing coupé.
Une des causes les plus générales des blessures dangereuses que peut recevoir la vigne et de la carie qui peut s’en suivre, c’est la taille faite d’une manière inhabile, ou avec des instruments imparfaits, ou sans précaution. Déjà nous nous sommes occupés de cet objet.
Art. 11. — Accidents qui pedvknt sceprendre la vigne.
Nous donnons le nom d’accident, non plus à des phénomènes impliquant de la part de la vigne, quand elle les subit, des souffrances intérieures plus ou moins anciennes, plus ou moins faciles à reconnaître, en un mot, indiquant
un état de maladie; mais à d’autres phénomènes qui peuvent avoir aussi de non moins regrettables conséquences, bien que souvent ils semblent beaucoup plus dépourvus de causes déterminantes, beaucoup plus fortuits.
Dans cette catégorie, nous plaçons l’avortement delà fleur et la coulure du fruit, nous y plaçons aussi la brouissure.
La roulure. — Aux yeux du vigneron, il y a coulure toutes les fois que la quantité de fruit que promettait la vigne, par ses boutons ou mânes, s’amoindrit ou disparaît : soit au moment de la floraison, soit plus ou moins immédiatement après.
Physiologiquement et rigoureusement parlant, il y aurait erreur ou au moins confusion dans cette manière de s’exprimer : une fleur qui ne noue pas, qui fleurit sans résultat utile, avorte et, ce qui coule, ce qui peut couler, c’est le fruit déjà formé.
L’abbé Rozier démontre parfaitement la différence de ces deux actions, mais il indique en même temps combien elles sont solidaires l’une de l’autre, et comment il a été facile à la pratique de les confondre, de les désigner sous un même nom.
« Lt coulure, dit-il, est pour les fruits, et l’avortement pour les fleurs. La coulure suit toujours l’avortement, et n’a que trop souvent lieu après une bonne fécondation. Si quelques temps après la floraison, il survient des pluies, des froids, le grain fond : cette expression, quoique métaphorique, est très-juste; il, se dessèche souvent presque on un clin d’œil ; il tombe, et ne laisse pas même sur le grappe, par exemple , le plus léger vestige de son existence, quoique sa petite queue qui portait son grain (pédicelle), fit corps avec la grappe générale (1). »
(1) Caurs complet d’agriculture, etc,.. T. III, p. t»27.
En agissant nous-mêmes comme les hommes de la pratique ; en désignant sous le même nom deux phénomènes cependant bien distincts, mais identiques, il est vrai, dans leurs résultats, nous dirons, il y a coulure :
1° Quand, par une cause quelconque, connue ou inconnue, antérieure ou actuelle, l’ovaire de la fleur de la vigne ne reçoit pas, par l’intermédiaire du pistil, le pollen des étamines ; où toutes les fois que ce pollen, insuffisant ou altéré, ne parvient pas à féconder l’ovaire, à donner l’existence au fruit, à le faire nouer. Alors cette fleur, comme un vain ornement, tombe sans laisser aucune trace, et la vigne reste stérile ;
2° Quand, par une cause également quelconque et soumise aux mêmes éventualités, le fruit, déjà formé, déjà à l’état de verjus, se flétrit, se dessèche et tombe.
Frappé néanmoins par cette différence d’action bien marquée et bien facile à saisir, l’homme de la pratique dit encore que, dans le premier cas, la vigne a coulé en fleur, et dans le second, en fruit.
Sans revenir sur ce que nous avons déjà dit, touchant les connaissances des anciens en matière de fécondation des plantes, nous nous bornerons ici à faire remarquer de nouveau qu’ils attachaient avec raison une grande importance à la floraison en général, et en particulier à celle de la vigne; qu’ils regardaient cette floraison comme la condition première de son précieux produit. Ovide disait :
SL bene floraeiit vinea Bacchns erit !
Or, ce qui empêche bien souvent Bacchus ü’étre, on, pour parler moins poétiquement, le fruit de la vigne de nouer et cette plante de donner son produit annuel, c’est effectivement l’insuccès, le non-accomplissement de la
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floraison ; c’est la coulure sous une des deux formes cidessus, et principalement sous la première.
Mais ici faisons encore une remarque de quelque intérêt.
L’avortement de la fleur, en tant qu’elle trompe le but unique de la nature en celte occasion, c’est-à-dire la formation et la fécondation des graines, et, dans l’espèce, celle des pépins, peut avoir lieu sans préjudice pour le vigneron, qui n’a que faire de cette graine. Il y a plus encore, c’est que cet avortement est, en général, une conséquence de la culture avancée, et une condition du développement plus considérable du péricarpe, de ce qui forme, dans le raisin aussi bien que dans la poire, la pomme, etc., le fruit pratiquement dit.
Cependant, tout en obéissant à cette loi qui veut que certains végétaux, sous l’influence de la culture, voient croître et se développer leur péricarpe au détriment de leurs graines, « la vigne présente une exception apparente ou réelie : plus les graines y avortent, plus le fruit est précieux pour les cultivateurs, parce que la place des graines y est remplie par de la pulpe ; mais lorsqu’elles avortent toutes, comme cela arrive dans le raisin de Corinthe, le fruit reste beaucoup plus petit qu’à l’ordinaire; cependant il faudrait savoir si cette petitesse du grain tient à l'avortement des graines ou à la nature propre de la variété. On peut ajouter à cet exemple que, dans une foule de cas, on voit la non-fécondation des ovules entraîner l’avortement total des fruits ; ce qui arrive dans la vigne, dans les céréales, lorsque des froids on des pluies abondantes à l’époque de la floraison empêchent la fécondation (t). «
(1) De Candolle, Physiologie végétale,^. 564.
AôG
11 arrive quelquefois que la vigne, malgré les apparences les plus brillantes, malgré des journées capables, en toute autre occasion, sinon de la favoriser absolument, au moins de lui permettre une floraison complète et utile, manque cette floraison et trompe ainsi, dès le début, les espérances du cultivateur.
Rien ne serait plus facile que la citation d'exemples nombreux à l'appui de ce fait. Nous nous bornerons néanmoins, comme plus généraux, plus décisifs, et ayant de notre part été l’objet d’une étude plus attentive, à ceux des années 1729, 1748, 1817, 1830, 1854.
A ces tristes époques, en effet, il sembla que la vigne avait d’abord fait parade d’une force qu’elle n’avait pas, dont l’avait dépouillée quelque circonstance antérieure. Comme ces femelles que des souffrances passées ont profondément éprouvées, et qui peuvent bien concevoir, mais non conduire leur fruit à terme; bientôt on reconnut que ses fleurs s’étaient montrées en vain , que ses fruits n’avaient pas noués, qu’ii ne fallait plus compter sur leur produit. On vit les grappes entières se flétrir et disparaître, et celles qui persistèrent, en très-petit nombre, ne compter que quelques grains épars et chétifs, v
Persuadé, et peut-être avec quelque raison, en 1854, année où la coulure fut extrême, qu’il y avait là un effet dont la cause pouvait être assignée, nous cherchâmes et nous crûmes trouver cette cause dans les souffrances organiques nécessairement imposées à la vigne, d’abord par la grande humidité de l'année 1833, puis par le froid extrêmement vif de l’hiver 1834. Appliquant ces mêmes observations aux années 1729, 1748, 1817 et 1830, notre opinion nous parut acquérir un nouveau degré de probabilité.
Ainsi, disions-nous alors, il semble établi, comme loi na-
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turelle, que la vigoe est frappée de stérilité lorsque, après une année très-humide, surviennent des froids intenses et tels au moins que la Garonne charrie des glaces; ce qui indique des températures suivies de — 5 et — 6°.
Dans ces sortes de cas, la coulure étant, en quelque sorte, préméditée de la part de la plante, il peut arriver encore qu’elle ne s’annonce pas d’une manière apparente au moment de la floraison, et qu’elle n’exerce ses ravages que plus tard, alors que le grain est formé et qu’etlectivement elle le fait disparaître, fondre, couler. C’est ainsi que se passèrent les choses en 18o4, année dont la floraison fut tardive, il est vrai, puisque nous crûmes pouvoir en Oxerl époque moyenne au 18 juin. Bientôt après cette floraison, on vit la vigne couler abondamment, notamment sous l’influence de températures extrêmes de 27,0 à 35"5 qu’offrirent la fin de juin et celle de juillet.
On comprend qu’ici, et quelles que soient d’ailleurs les causes accidentelles capables d’agir sur le phénomène, il est impossible de ne pas voir dans sa manifestation tardive une preuve évidente de souffrances antérieures. Malheureusement cette manifestation n’est pas rare, et l’on ne peut, l’expérience l’a bien prouvé, compter sur le fruit de la vigne, alors même qu’il a franchi le moment critique de sa formation proprement dite.
Faisons remarquer encore que, dans le cas dont il s’agit, la floraison de la vigne peut elle-mème témoigner de ces souffrances. C’est alors effectivement que cette floraison, au lieu d’être vive, spontanée, et de procéder par le détachement et le renversement complet de la calotte qui recouvre les étamines, peut être Ijente et incomplète. Il peut arriver effectivement que cette calotte reste adhérente, qu’elle s’ouvre par sa partie supérieure, renversant ses cinq parties comme si elles devaient former les pétales de
]a fleur. On dit alors que la vigne fleurit en rose; on considère ce fait comme une preuve de sa faiMesse et, dans tous les cas, de sa prédisposition à la coulure.
Il suffit, pour comprendre ce genre d’altération, de jeter
les yeux sur les détails de la flg. 52. En A, elle offre une fleur épanouie selon le mode normal; en B, une fleur dont la calotte s’est ouverte par le sommet, et dont les feuillets sont restés adhérents aux autres parties de la fleur, formant ainsi des pétales.
Mais, indépendamment de la coulure déterminée par l’étai particulier du sujet lui-même, par son défaut ou son excès de vigueur, car tout cela peut amener un môme résultat, il arrive souvent que ce grave accident a pour cause d’autres phénomènes météorologiques, tels que la pluie froide, la chaleur excessive, le brouillard, le vent, etc., malgré les dispositions naturelles de la plante pour les braver.
L’acte de la floraison admet des organes si sensibles et comporte des détails si délicats, qu’il n’est pas étonnant que des causes extérieures et en tout autre temps sans danger, puissent alors la troubler et la compromettre.
Les longues et abondantes pluies peuvent avoir ce résultat, ainsi que l’a dès longtemps constaté l’observation et que le fait remarquer le poète :
Ou quelque longue pluie inondant vos vallons.
A-t-elle Tait couler vos vins et vos melons ?
L’eau mouille le pollen des étamines, le détrempe, l’entraîne et fait que le pistil s’en trouvant privé demeure stérile.
Fig. 52.
CinCONSTANCES, ETC... NÜISANT A LA VIGNE 45îl
Des chaleurs trop vives et trop brusques peuvent avoir aussi des résultats analogues. Elles dessèchent les organes de la floraison avant l’accoinplissement de leur mission délicate. Elles grillent le jeune verjus. En 1834, en mettant de côté les complications dont nous parlions ci-dessus, les choses se seraient passées de la .«-orte, à la suite de températures qui commencèrent le 23 juin et progressèrent ainsi jusqu’au 25 + 27°, 7 ; 28°, 5; 33*,5. Il est vrai qu’alors, à tort ou à raison, on attribua aussi ces tristes résultats à l’influence oldique.
Hais ce qui est particulièrement redoutable, ce qui détermine le plus ordinairement la coulure de la vigne, c’est le mélange, la succession brusque et sans transition aucune, de l’humidité et de la chaleur, de la pluie et du soleil.
S’il arrive, par les températures ordinaires aux mois de la floraison, mai et juin, températures souvent très-élevées, que des pluies alternent avec le soleil et se succèdent brusquement, ce que l’on a coutume de qualifier en disant que le diable marie ses filles, aiors la coulure est certaine et peut prendre des développements considérables.
Le phénomène qui se passe, en cette circonstance, est la conséquence de la tendance qu’a l'eau à former des gouttelettes sphériques, qui restent sur les parties du végétal où elles sont tombées, font converger les rayons lumineux et déterminent ainsi, sur les points où elles adhèrent, une température capable d'y produire une véritable brûlure.
Il faut remarquer ici que toutes les pluies n’amèneraient pas les mêmes résultats. Ainsi celles qui sont abondantes et continues mouillent la plante en entier, retardent sans doute sa floraison; mais, en réalité, semblent dans bien des cas offrir beaucoup moins de danger. C’est sous ’in-
iiO
Üuence de ces sortes de pluies que fleurit la vigne en i823, pour donner néanmoins une abondance de fruit extraor* dinaire (I).
La pluie que l’on doit redouter en semblable circonstance, c’est celle qui tombe par grain et comme produit de nuages isolés, dont les gouttes petites, rares et espacées, ont pris, en traversant l’atmospbère, cette forme sphérique qu’elles conserveront sur le végétal.
Or, quand on songe aux quantités innombrables de ces gouttelettes que peut recevoir un pied de vigne, à celles seulement qui peuvent se fixer sur ses fleurs; quand ou songe que, dans une journée, le phénomène peut se renouveler plusieurs fois et toujours avec la même étendue, avec la même énergie, on comprend comment il se fait que celte cause de coulure soit si commune, si générale et si redoutée. C’est ainsi que souvent, en quelques heures, en quelques minutes, des récoltes entières disparaissent, et s’il échappe quelques grappes, ce sont celles que les feuilles do la vigne, ou toute autre circonstance apalogue, avaient soustraites à. l’action directe des rayons solaires.
M. Sareau de Boynet, dans les observations manuscrites qu’il a laissées sur les années 1719 à 1768 (2), accorde aux circonstances qui viennent de nous occuper, une grande influence sur la coulure de la vigne. « La cause la plus générale et la plus considérable, dit-il, que je reconnaisse,
(1) On a des exemples extrêmement remarquables de floraisons bien plus contrariées encore par l'humidité, et cepeudant restées fécondes.
Ainsi, en I8‘27, le 24 mal, et au moment où les vignes entraient en floraison, une inondation subite couvrit celles de la vallée du Giron. « tdles restèrent huit jours submergées, nous a dit souvent un témoin oculaire, et. A mon grand étonnement, tout était en fleur avancée lorsque les eaux se retirèrent. Le soleil resta couvert heureusement à cette époque, et la récolte fut abondante. »
(2) Manuscrits de la bibliothèque publique de Bordeaux.
de la coulure de la vigne, est lorsqu’il a tombé sur la mane, de longues et abondantes pluies froides. L’opinion générale est aussi que les brouillards du matin (durant la tleur ou d’abord après) et qui sont suivis d’un soleil ardent, font beaucoup couler la vigne. Divers paysans qui conviennent de ce fait, m’ont dit que les eaux chaudes {aygues caoüdes) faisaient encore plus de mal. Us nomment ainsi ces gouttes d’eau que des nuages en passant laissent tomber durant un grand soleil; c’est-à-dire que ce sont des gouttes de pluie qui tombent durant la chaleur du jour, lesquelles sont précédées et suivies d’un soleil ardent. »
Après ces détails nous dirons encore que ces mêmes paysans, guidés par leur imagination vive et pittoresque, comparent, en cette circonstance, le rayon solaire au dard du serpent; ils disent: un hissoun dé souréil, un dard de soleil : expression aussi énergique que juste.
Le brouillard projirement dit, météore bien, connu et dont la physique explique parfaitement la nature, est encore considéré comme déterminant la coulure. 11 y a longtemps effectivement que les observateurs de la localité ont mentionné les effets pernicieux de nos brouillards, sur les produits de la terre en général et même sur les animaux. « Ce qu’on appelle mauvais brouillard, dans cette province, disait l’un d’eux en 1736, n’est pas ce brouillard visible qui n’est proprement dit qu’un nuage, dont la pesanteur spéciflque varie; c’est une espèce de vapeur maligne, qui fait avorter tous les fruits, et dont l’effet est quelquefois si prompt et si étendu, qu’il détruit, en moins de vingt-quatre heures, toutes les moissons d’une plaine (1). »
(I) Chevalier de Vivens : Observations sur l’agriculture de la Guienne,
a Pour nous faire éprouver ses funestes eifets, ajoutail un autre il y a peu d’années, il suffit quelquefois qu’une matinée sombre et vaporeuse, qu’une brume légère soient immédiatement suivies d’un coup de soleil vif et brillant Presque à l’instant la fleur se dessèche dans le bouton, le fruit déjà formé s’anéantit, le grain disparaît dans la balle caiicinale, et U riant espoir des vendanges ^évanomit (1).
Peut-être aussi pourrait-on voir dans ces effets le résultat d’exhalaisons âcres et délétères qui se mêleraient aux brouillards et que décèlerait une odeur toute particulière, comme oela fut observé en 1827, 1839, 1840, etc
Ici pourrait encore se présenter la question' des vents salés, de ce météore dont on a longtemps méconnu la nature et dont nous dirons un mot ailleurs.
Un vent excessif peut nuire à la floraison, faire couler quelques fleurs de vignes plus exposées que les autres à l’action directe et soutenue de ce météore. Si les observations précises sur ce point laissent encore à désirer, on sait néanmoins qu’en 1852 le seigle, alors en fleur, souffrit beaucoup du vent excessif qui accompagna la tempête du 24 mai.
Quelquefois aussi il est arrivé qu’une gelée printannière, dont on n’avait pas soupçonné les effets sur la vigne encore en boutons, avait cependant atteint ses germes : circonstance qui se révélait à l’époque de la floraison, par une coulure qu’aucune autre cause n’aurait pu expliquer (2).
■ (1) De Saint-Amans : Stalistiqtte du département de Lot-et-Garonne.
(2) Tel a il6 le cas, ce nous semble, de l'année 18G7. Pour notre compte, il noos parait probable que la grande coulure dont on eut i sc plaindre se rattachait aux basses températures du 2 au 5 mars et du 23 au 24 mai précédente. Ces dernières, si tatales anx vignes situées an-delà de la Loire.
‘ Enûn, on s’est aperçu que la coulure pouvait aussi provenir d’un défaut d’air, d’un trop grand abritement do la grappe par les feuilles, au moment de la floraison : circonstances qui privent celle-ci de la plénitude des moyens dont elle doit disposer à ce moment solennel.
Grand nombre de moyens ont été proposés pour empêcher la vigne de couler. D’abord et d’une manière générale, on comprend l'inefficacité de ces moyens en ce qui touche à la coulure causée par quelque circonstance antérieure, ayant fait contracter à la plante une afiection, un mal, qui se manifestent de la sorte.
Néanmoins c’est ici qu’il faut citer l’incision annulaire dont nous avons déjà parlé. On a avancé que cette opération, pratiquée sur des vignes stériles par excès de vigueur, par gaillardise, suffisait pour assurer leur floraison et faire nouer leur fruit. M. le comte Odart a consacré cette vérité par vingt ans d’expérience, mais il ajoute : « On a remarqué que la qualité du vin en était altérée, et qu’elle affaiblissait toujours les ceps opérés (1). » Ces inconvénients notables, joints à ceux que noos avons déjà signalés, surtout à l’impossibilité de traiter ainsi tout un vignoble, font comprendre qu’en réalité ce moyen cesse d’être praticable ailleurs que pour nne treille ou quelques pieds isolés (i).
Il y a une trentaine d’années, un agronome de Toulouse, que nous eûmes l’occasion de voir à la Société Linéenne, M. Francès, mit en avant un moyen bien simple et bien facile peur prévenir la coulure : il s’agissait du retrancheiment de la petite vrille qui accompagne ordinai-
(1) Manuel du vigneron, p. 214.
(2) Nocs connaissons cependant nn propriétaire dn Bordelais, nons croyons l'avoir dit, qni le pratiqua depuis plusieurs années avec succès ; mais il est vrai sur nne peiite étendue de vignes.
rement le pédoncule du raisin et qu’il qualifiait de Fü couleur. Malheureusement cette lumineuse invention resta sans résultats. Il en a été de même de quelques autres qu’il est dès lors inutile de décrire.
Au reste assainir et égoutter une terre dans laquelle la vigne parait souffrir; diminuer si c’est possible la luxuriance de celle qui a trop de vigueur; donner au contraire de la force à celle qui en manque ; enfin assurer l’accès de l’air aux grappes qui en ont besoin pour fleurir, ce sont autant de moyens généraux dont l’efficacité est reconnue en principe ; njais dont l’application doit nécessairement subir, selon les temps et les lieux, une foule de modifications.
En traitant de nos principaux cépages, nous avons aussi fait remarquer leur tendance plus ou moins grande à couler.
Nous pouvons mentionner encore, comme un fait d’expérience, la plus grande propension manifestée pour la coulure et toutes choses égales d’ailleurs, des vieilles et des jeunes vignes : les premières par défaut, les secondes par excès de force.
Une circonstance qui mérite aussi d’étre notée, c’est ceile que relate en ces termes le père Cotte. « On a remarqué, dit-11, que la coulure de la fleur du sureau annonçait assez ordinairement la coulure de la fleur de la vigne (1). I) Nous avons nous-méme plusieurs fois constaté ce fait et tout récemment en 1867.
I.» BroaiMDre. — «Il arrive quelquefois, dit M. le comte Odart, que les grains de raisin, retenus longtemps
(t) Le sureau {snmbunts nigra) est un arbrisseau très-commun «nx environs de Bordeaux. C'est ordinairement vers la fin d'avril et le commencement de mai, qu'on le voit étaler en corymbes ses fleurs blanches, odorantes et sudorifiques.
dans le même état de dureté et d’exiguité, passent trop promptement à un état de demi-groskeur et de demi-maturité qu'ils ne franchissent plus. Cette transition rapide est déterminée en apparence par des pluies abondantes et par quelques jours de froidure. Si le raisin doit étre.noir, il reste rougeâtre, s’il doit être blanc, il conserve une teinte de verdeur. C’est en vain qu’on lui donne tout le temps de former sa partie sucrée, ii demeure acide jusqu’au dernier moment. Nos vignerons appellent cet état brouissure, etc... (1). »
Il se pourrait aussi que ce fut là un accident causé par les météores et auquel, dans le- Bordelais, on donne le nom à'échaudure: l’accident dont nousa-urons occasion de parler plus bas.