‹ La Vigne dans le BordelaisChapitre 46 sur 73 · CHALEUR · texte numérisé non relu

CHALEUR

Diffuse. Directe.

13 juillet I8Ü9 -1- 330,0. -I- 32*, 0.

Quelquefois cependant, le grillage a pu s’effectuer dans des proportions assez grandes pour agir sensiblement sur la quantité et la qualité du produit annuel. En 1862 notamment, nous en avons eu un exemple, et ce qui est particulièrement remarquable, ce sont les circonstances au milieu desquelles il se produisit : circonstances que nous notâmes également avec soin et qui n’étaient pas de nature, ce semble, à le faire craindre.

La Tigne, ëisions-nous, qui s'était d’abord montrée hfttive, perdit par la sécheresse de l’été ce premier avantage. Le grillage des S6 et 27 juillet, qui diminua son produit, dans quelques contrées des Graves, d’un cinquième, s’efTeetua dans les conditions suivantes :

Le 26, à midi, vent de N.-E.

— à 3 heures, vent de N. N-E.

Température noyeune, 27*, 7.

Température directe nu soleil, à 2 heures, 51*,0.

Le 27, à midi, vent de S.-E.

— à 3 heures, vent de N.

Température moyenne, 28*,9.

Température directe au soleil, à 2 heures, 47«,0.

Pendant ce phénomène, qui iehauia en outre beaucoup de raisins et nuisit particulièrement à la qualité d^ vins blancs, l’air était calme et le vent sans action marquée.

Un autre accident encore peut se rattacher, ce semble, au genre d’influence qni nous occupe, celui que l’on appelle VéehauOaige ou l’èeAaudure. Déjà nous avons dit que biécbaudage présentait des caractères analogues à ce que l’on nomme la brouissure. Ici nous ne nous arrêterons de nouveau sur cet accident que pour en citer quelques exemples.

Ces exemples, on les a vus en 1860, en 1863, en 1864. Lors de la première de ces années surtout, on prétendit que le 15 août, jour où, par extraordinaire, le thermomètre monta à 25 degrés, où le raisin commença à changer de couleur, ce îruit, dans la plupart de nos vignobles, notamment dans ceux à vin blanc, fut échaudé. Y aurait-il eu là ce passage trop subit d’un régime à un autre, considéré comme cause de la brouissure; cette secousse capable de troobler l’accomplissement des réactions chimiques auxquelles on doit la maturité ? c’est ce que nous ne pourrions décider.

Quand la chaleur, se prolongeant sans interruption, acquiert une intensité de plus en plus grande, elle détermine un état de choses auquel on a donné le nom de técheresse. Sans entrer de nouveau dans ce que nous avons dit déjà au sujet de ce météore, très-important et très-curieux pour nos contrées, physiquement et historiquement, rappelons seulement qu’il est mentionné par les livres saints, comme une des grandes manifestations de la colère divine : Dominm daudatmlum (i) !

Les deux par lui fermés et devenus d’airain,

Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée.

C’est encore dans les contrées méridionales, si favorables à la vigne, que l’église catholique a des prières pour obtenir les pluies qu’il fauten leur temps; afin que la terre donne son raport et les champs leiw fhiit <J).

La chaleur et le défaut de pluie donnent lieu à une action complexe, hostile à tous les végétaux cultivés; mais à des degrés différents, selon leur nature particulière et selon également les contrées d’où ils sont originaires.

La vigne en particulier, malgré la vaste surface de ses «rganes transpiratoiree, de ses feuilles, doit être comprise au nombre de ceux qui résistent le mieux à cette action. Combien de fois ne Tavons-nous pas vue, alors qu’aux champs tout semblait brûlé, et que les plus grands arbres laissaient tomber leurs feuilles desséchées, rester verte et fraîche comme si l’eau ne lui avait jamais manqué!

Destinée, par la nature, à vivre dans des pays encore

(1) Deutéronome, ch. XI, v. 17.

(2) Lévitiqne, ch. XXVII, v. 4.

plus méridionaux que le nôtre, la vigne a en outre la faculté de pousser des racines très-longues et très-nombreuses, et de les projeter dans les profondeurs de la terre : quelle que soit la dureté de celle-ci, quels que soient bien couvent les obstacles, rochers ou caiUoux, qu’elle peut y rencontrer.

Néanmoins, et malgré tous ces avantages, s il arrive que la sécheresse se prolonge outre mesure, que la terre reste privée de pluies bienfaisantes, la vigne aussi finit par soufTiir d’un tel régime.

Si ces faits se passent au printemps où devrait s’opérer la végétation herbacée de la plante, circonstance plus rare du reste, cette végétation peut être notablement contrariée; les sarments peuvent tester courts et grêles.

Bientôt, la floraison peut trahir, par l’avortement, cette première contrariété.

S’ils se manifestent plus tard, quand le verjus est formé, quand il est en voie d’acquérir le développement qu’il doit avoir; évidemment, ce développement rencontre aussi delgrands obstacles; le verjus reste stationnaire, U ne grossit pas, sa peau se durcit, se ride et se flétrit.

Enfin s’ils se manifestent durant la période de la maturation, c’est celle-ci qui on souffre, qui se trouve à son tour entravée, retardée et ne s’effectue en dernier lieu qu’au détriment, d’abord de la quantité, puis même de la qualité du vin.

L’eau en réalité, et quelie que soit la singularité de celte assertion, est un des matériaux essentiels du vin. Quand elle manque, quand la sève ascendante ne l’a pas portée en quantité suffisante dans le raisin; les autres principes qu’il renferme ne sont pas convenablement délayés, leur solution n’est pas complète et le vin ne se montre pas

vec abondance.

Oq comprend ainsi pourquoi, quand les vendanges se font sous l’inQuence de la sécheresse, certains vignerons préfèrent attendre la pluie. Il est positif qu’ils trouvent à cela un bénéfice, mais il ne faudrait pas croire que c’cst seulement celui résultant pour eux de la mouillure extérieure du raisin. Il arrive également que l’intérieur de ce fruit reçoit ainsi une proportion d’eau qu’il n’avait pas, qui lui manquait et dont le vin se trouve augmenté. « J’ai constaté par des pesées exactes que, le lendemain d’un jour de pluie, il y avait dans le raisin mûr une absorption d’eau, tant mécanique qu’organique, qui pouvait s’élever jusqu’à 5 p. 0/0 du poids primitif (1). V

Les phénomènes de sécheresse dont nous nous occupons, sont tout à fait de nature encore à agir sur la qualité du vin. « Au moment où le raisin se forme, la sève contient des sels et des acides végétaux. Avant que le raisin commence à mûrir, son suc est très-riche en tartrate acide de potasse et en acide malique; ces deux substances affinent dans une proportion d’autant plus grande dans la sève,* qu’il y a un plus grand développement de chaleur. Les bases sont donc appelées avec force dans la circulation végétale; mais elles ne peuvent y arriver qu’en dissolution dans l’eau. Si donc il y a une longue sécheresse, le sol ne pouvant fournir au fruit la quantité de bases correspondant à la capacité de saturation de l’acide, le raisin, manquant de sa nourriture constituante, languit et ne peut se développer. Le vigneron dit alors que le raisin arsit. Ce fait se produit surtout dans les vignes très-cultivées, pour lesquelles le volume des raci-

(t) M. de Vergnette-I..aniothe ; Congrès de Vignerons, Dijon 184fi

nés n’est point an rapport avec la fruit qu’elles doiveit alimenter (1). •

venta. — Les vents sont nécessaires à la végétation en général. L’agitation qu’ils impriment aux plantes aide à leur développement, et la propriété qu’ils ont de dessécher l’air, est cause d'une augmentation sensible dans leur transpiration. Selon un observateur anglais, M. Daniell, la même surface qui, pendant un temps calme, exhalerait cent parties d’humidité, en exhalerait cent vingt-cinq par une brise modérée, et cent cinquante par un grand vent (2).

Dans chaque contrée déterminée, il est un vent soufflant plus habituellement que les autres, ce qui tient à la situation de cette contrée, à son voisinage, et se reconnaît facilement à l’ensemble de l’attitude prise par les grands végétau.x, par les arbres; à la nécessité où l’on est souvent de les soutenir du côté opposé à la direction dp CO vent.

C’est ainsi que l’on connaît en Provence : le Mistral, ou vent de N.-E. ; en Languedoc : le Garbin, ou vent de S.-E.; en Dauphiné, les vents de Puntias et de Pas. C’est ainsi que, dans nos contrées, le vent qui domine est ceiui de la région de l’ouest ou de la mer.

Quand le vent est continuel, soit à cause de l’élévation du site, soit à cause de son défaut d’abri, il rend impossible certaines cultures plus ou moins sensibles à cette action. C’est ainsi que,. dans le Lot-et-Garonne, déjà sur le sommet des coteaux parallèles à la rive droite de la Garonne, on ne peut cultiver le tabac, ni bien souvent la vi-

(1) Le même, idem, p. 430.

(2) Li.ndley, Théorie de Thortüulture, p. ISO.

gne, dont les rameaux, au printemps, sont tendres et cassants. Dans nos vastes Landes,^ quand les pins ne leur fournissent pas d’abris, le même inconvénient serait à craindre, et l’on peut remarquer avec quel soin les habitants du pays entourent de palissades leurs jardins.

A cet égard, Chaptal n’hésite pas à dire que u les v«ota sont constamment préjudiciables à la vigne : ils dessèchent les tiges, les raisins et le sol ; Us produisent, surtout dans les terres fortes, une couche dure et compacte qui s’oppose au passage libre de l’air et de l’eau, et entretient, par ce moyen, autour de la racine, une humidité putride qui tend à la corrompre (t). »

Heureusement, nos contrées ne connaissent que par exceptions ces vents furieux que Pline disait hostiles aux vignes dans la province Narbonnaise, sous le nom de Cirâus (2), et qui produisent souvent à i'IIe-de-France, aux Antilles, etc., de si grands ravages. Elles ont également perdu lesouvenir des vents dont parle Sidoine Apollinaire, qui agitaient les sables de nos landes et exposaient les voyageurs à faire, comme il le dit : Naufrage sur terre (3).

A cet égard cependant nous pourrons citer ce qui se passa parmi nous le 24 mai 1853 : « Nous avons eu à supr porter, écrivions-nous alors, un ouragan tel, que de mémoire d’homme on ne se rappelait en avoir vu de pareil à Bordeaux. Pendant quatre à cinq heures, le vent d’est a soufDé avec une violence telle, qu’une quantité considérable d’arbres ont été renversés, que des toitures ont été endommagées, et que les blés, les vignes, les fruitiers ont été aussi gravement atteints. »

Ü) L’art de faire le vin, p. 41 .

(2) Histoire natarelle. Ut. XVIII, ch. u.

(3) Uv. Vill, chap. XII.

Quant aux vents qui portent avec eux quelques prin^ cipes délétères, ils n’ont pas toujours besoin d’être forts et rapides pour exercer ieur action nuisible sur la végétation. Toutefois, il peut arriver qu’il en soit ainsi, et alors ils sont doublement nuisibles. Lorequ’en 1768, et le 5 septembre, un coup de vent d’ouest, d’une extrême violence, endommagea pour la seconde fois la tour Saint- Michel, • on dit alors, selon un historien de la contrée, que les raisins qui échappèrent à ce fKau, avaient un goût salé (1)... D

Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, par M. de Las Cases, se trouve ce passage de la relation du voyage de Napoléon. « 22 août 1815. — Devant Madère, le vent était très-fort, la mer fort grosse... Il ventait par coups de vent, l’air était excessivement chaud et comme chargé de sable extrêmement fin : c'étaient ces vents terribles du désert d’Afrique qui en transportaient jusqu’à nous les émanations. Ce temps dura touie la journée du lendemain ; -la communication avec la terre devint très-difficile ; cependant le consul anglais vint à bord : il nous dit que depuis nombre d’années l’on n’avait eu un temps pareil ; toutes les vitres de la ville étaient brisées, on respirait à peine dans les rues, et la récolte de vin était perdue, n

A l’égard des vents qui se distinguent principalement par les principes délétères dont nous parlions ci-dessus, notre contrée les connaît aussi, et la pratique en avait signalé l’existence et constaté les dangers, sous le nom de Vents salés, bien avant que la science eut précisé leur nature.

Ces vents, de la région de l’ouest et du nord-ouest, qui

(t) De Sxi.nt-Amans, Histoire du département de Lot-et-Garonne,

U II, p. 178.

nuisent tant au printemps aux arbres fruitiers, qui peuvent aussi atteindre la vigne et ont forcé de renoncer à des cultures telles que celle du mûrier, le célèbre ingénieur Brémontier avait voulu donner de leur influence une explication toute mécanique (I); mais il est impossible de ne pas admettre, avec Jobn Sinclair (2), avec de Candolle (3), avec Liébig, que cette influence est essentiellement chimique. Ce dernier, après avoir rappelé que Jusqu’à une distance de 40 et 50 kilomètres de la mer, les plantes, dans les tempêtes, se couvrent de croûtes salines et que i’air qui flotte sur la mer trouble en tout temps la solution de Nitrate d’argent, ajoute : « Chaque courant (d’air), quelque faible qu’il soit, enlève, avec les milliers de quintaux d'eau de mer, qui se vaporisent annuellement, une quantité correspondante de sels qui y sont dissous et amène à la terre ferme du chlorure de sodium, du chlorure de potassium, de la magnésie, et les autres principes de l’eau de mer (4). *

Dans ses Notices scienti^ques (3), M. F. Arago rapporte ce passage curieux des œuvres de Bacon r t Quelques historiens prétendent que, dans les temps où la Guienne était encore au pouvoir des Anglais, les habitants de Bordeaux et des cantons voisins présentèrent une requête au roi d’Angleterre, pour l’engager à défendre à ses sujets des comtés de Sussex et de Hampton de mettre le feu aux bruyères sur la fin d’avril, comme ils le faisaient ordinairement : opération d’où résultait, disaient-ils, un vent qui était très-nuisible à leurs vignes. »

(1) Actes de l’Académie des sciences de Bordeaux, IX" année, p. 441.

(2) V Agriculture pratique et raisonnée, 1. 1, p. 16.

(3) Physiologie végétale, p. 1175.

(4) Chimie organique.

(5) Tome V, p. 22.

Je ne sais, continue le savant astronome, ce qu'il y avait de fondé dans cette réclamation, car la distance de Bordeaux au comté de Sussex est fort considérable; mais je dois déclarer qu’aujourd’hui on commence, parmi les physiciens, à vouloir faire jouer aux incendies un réle non moins extraordinaire.

Ici, M. Aragu cite les travaux du physicien américain, M. Espy, lequel, adoptant l’opinion des naturels du pays, assure qu’il est possible, en temps de sécheresse, de provoquer, au moyen de grands feux, les pluies désirées.

Le même physicien tire encore une démonstration de son opinion, de l’état presque constamment pluvieux de la ville de Manchester. Depuis que cette ville est devenue, en quelque sorte, une vaste fournaise, il y pleut plus ou moins tous les jours.

Toutefois, par vent très-nuisible à leurs vignes, il est probable que les Bordelais des XIV* et XV* siècles n’entendaient pas les vents amenant la pluie, mais plutôt ces vents dits salés, venant effectivement des régions où se trouve l’Angleterre, par rapport à nous, et soufflant pendant les mois d’avril et de mai; pendant les mois où la végétation printanière, celle des arbres fruitiers principalement, a tant à souffrir de leurs atteintes. « Les vents de S. -O., ou occidents d’hiver, autrement vents salés, et que M. de Laquintinie appelle vents roux, sont plus à craindre que la gelée : ils brûlent les feuilles, bourgeons et fruits naissants (1). »

i<e broaiiiard. — Le brouillard est un météore dont les physiciens expliquent parfaitement l’origine et la na-

(I ) Bidet, Traité de la vigne, notes foarnies par IL de Navane, de Bordeaux, 1759.

ture, mais doilt l’influence sur grand nombre de plantes cultivées a été beaucoup moins étudiée.

Dans la Gironde, et particulièrement dans la partie qui avoisine la mer, les effets du brouillard snr la vigne ne sont pas généralement r^rdés comme hostiles à cette plante. Mais dans l’autre partie, dans celle avoisinant le département de Lot-et-Garonne, ce météore les atteint quelquefois, bien qu’avec moins d’intensité cependant que dans ce dernier département.

Vers le milieu du siècle précédent déjà, un observateur de cette contrée s’était occupé de ce phénomène et l’avait signalé en ces termes : « Ce qu’on appelle mauvais brouillard dans cette province, n’est pas ce brouillard visible qui n’est proprement qu’un nuage dont la pesanteur spécifique varie; c’est une espèce de vapeur maligne, qui fait avorter tous les fruits, et dont l’effet est quelquefois si prompt et si étendu, qu’il détruit en moins de vingtquatre heures toutes les moissons d’une plaine (l), p

Dans ces dernières années, un autre observateur placé dans les mêmes circonstances, M. de Saint-Amans, disait encore : < Pour nous faire éprouver ses funestes effets, il suffit quelquefois qu’une matinée sombre et vaporeuse, qu’une brume légère, soient immédiatement suivies d’un coup do soleil vif et brillant. Prèsque à l’instant la fleur se dessèche dans le bouton, le fruit déjà formé s’anéantit, le grain disparaît dans la balle calicinale, et le riant espoir des vendanges s’évanouit. Ainsi les plus belles récoltes échappent souvent à la faux du moissonneur, la veille du jour môme qu’il s’apprêtait à les cueillir. Les arbres fruitiers , les jeunes oiseaux de basse-cour sont

(I) Chevalier de Vivbks, Observatiom sur l’agriculture de la Guieme, etc., t. II, ch. x.

aussi victimes de ce fléau destructeur, qui semble s’appesantir sur nos plaines les plus fertiles, et n’étendre pas si constamment, si complètement ses ravages sur les départements voisins, v

En nous occupant ci-dessus de l’accident si grave de la coulure de la vigne, nous avons dit combien était à craindre cet accident sous l’influence d’un brouillard suivi d’un soleil vif et briliant.

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