IMPRÉVUS
Maturité.
Défaut de quantité.
Défaut de qublité.
Celée.
<• Et Étant sortis à la campagne, ils vendangèrent • leurs vignes, et en fonlèrent les raisins, et firent « bonne chère... v htges, ch. IX, v. 27.
LA VrGNE DANS LE BORDELAIS
L’automne, comme le disent les poètes, c'est le soir d’une belle journée, particulièrement sous notre climat, où l’on est habitué à profiter de ce temps pour se délasser des fatigues urbaines et pour asssister à la plus générale, à la plus gracieuse et à la plus joyeuse des récoltes.
Pour la vigne, l’automne est une saison dont elle n’use pas entièrement, au moins d’une manière active, mais qui lui apporte cependant, sous ce rapport, un complément toujours avantageux, souvent indispensable.
' Quand arrive le mois de septembre, quand l’humidité va de nouveau l’emporter sur la chaleur, déjà celle-ci a dû, par son énerve et par sa durée, ralentir de beaucoup la végétation active de la plante ; môme arrêter complètement cette végétation, particulièrement dans ses manifestations extérieures.
La même loi qui interdit aux hommes, s’ils veulent acquérir une grande habileté, de s’astreindre à plusieurs genres de travaux à la fois, paraît aussi s’étendre aux végétaux, et, pour les uns comme pour les autres, il est également vrai da dire ; Chaque chose a son temps et chaque chose en son temps.
Tant qu’il s’est agi d’ajouter à l’individu végétal, tant que ses dépendances extérieures ont dû se multiplier et grandir, tant qu’il a été nécessaire d’accumuler dans son intérieur les matériaux de son oeuvre annuelle, alors sa vio a été complète, active, énergique môme. Les moyens employés par la nature pour déterminer cette vie, se sont trouvés dans les rapports les plus propres à assurer ces résultats; ceux qui ont été employés par l’art, pour les seconder, n’ont pas manqué non plus.
Mais quand est arrivé le moment de procéder à cette œuvre définitive, de former avec toutes les perfections exi-
RÉSULTATS DU VIGNOBLE
gées, non pas la graine, qui eût été le but de la plante sauvage, mais le fruit, qui est celui de la plante civilisée, alors le travail a cessé d’être extérieur pour devenir prln* cipalement intérieur. Le sarment ne s’est plus allongé, mais il s’est solidifié; ses parties herbacées ont passé à l’état ligneux; ses feuilles ont acquis de la rigidité et leur couleur est devenue plus foncée; quelquefois même, comme dans certaines espèces, cette couleur a passé du vert au rouge plus ou moins prononcé. Tous ces signes de la fin prochaine de la vie active de la vigne,le praticien les connaît bien, l’observation lui en a démontré l’avantage par rapport au fruit, objet unique, à ce dernier moment, et des efforts de la plante, et de ses propres préoccupations. Il les qualifie en disant que le bois meurt, que le bois est mort.
Non sans doute le bols n’est pas mort et l’hiver même ne le tuera pas; mais déjà le repos que doit amener cette saison a commencé pour les parties extérieures du cep, et il serait bien fâcheux que des causes naturelles, analogues à celles du printemps, vinssent les raviver.
S’il en était ainsi, si des pluies, qu’accompagnerait nécessairement une diminution relative de température, les faisaient revivre; si le sarment restait herbacé, s’il s’allongeait encore et prenait de nouvelles feuilles , une sève abondante se répandrait dans le pied et envahirait le raisin, déjà pourvu de tous les matériaux que la maturation devait y élaborer, y transformer. Alors celui-ci, obligé d’agir comme Pénélope, de défaire, sous l’influence de l’humidité, ce qu’il aurait fait sous celle de la chaleur, ne pourrait arriver à une maturité complète et ne pourrait offrir, pour la fabrication du vin, qu’un moût sans consistance, incolore, acide et dépourvu des matériaux nécessaires à une bonne fermentation.
Trop souvent, malheureusement, les choses se passent ainsi; alors le vin reste vert, il a de la. verdeur (t).
Un autre accident grave peut encore être la conséquence de faits de cette nature. Le raisin peut être retardé dans sa maturation et des gelées matinales peuvent le «urprendre au milieu de ce travail, qu’elles troublent, qu’elles arrêtent au grand préjudice de ses résultats. Sous notre climat, il est vrai, cet accident est rare; cependant on en cite et nous en avons rappelé des exemples assez fréquents pour ne pas l’oublier ici.
Si, au contraire, sous l’influence d’une chaleur et d’une sécheresse qui auraient dû cesser au moins l’été, cette mort apparente des parties extérieures de la vigne devenait trop complète; si le concours d’une humidité résultant de pluies salutaires et convenablement réparties, ou des fraîcheurs de la nuit, faisait défaut, l’élaboration du contenu du raisin laisserait aussi à désirer; il en résulterait des expressions tranchées et rudes, qui ne manqueraient pas de se produire également dans le vin. Celui-ci manquerait de souplesse, d’agrément, de flnesse; il serait dur.
Tous ces résultats, sans doute la portion souvent trèsréduite de l’automne qui agit encore sur la vigne n’est pas ordinairement capable de les produire ; mais elle peut y ajouter, elle peut les compléter ; quelquefois aussi elle peut en diminuer la manifestation déjà acquise, déjà déterminée par les mois de l’été, que nous avons vu principalement décider de la quantité et de la qualité du vin.
A moins d’exceptions rares, c’est en septembre ordinairement qu’ont lieu les vendanges, et, |en réalité, c'est en
(1) Par la même raison, le temps qui prodolt de tels résultats est désigoo par les praticiens sons le nom de temps vert.
RÉSULTATS DC Vir.NOBLK
octobre que se faille vin. Aussi les barbares qui envahirent l’empire romain, dans leur enthousiasme pour ce produit, l’une des causes, disent certains historiens (1), de leur hardie entreprise, donnèrent-ils à ce dernier mois le nom de mois des vins, windemmonaih.
Les vendanges I quelle belle, quelle séduisante opération rurale, et combien sontà plaindre les peuples qui ne la connaissent pas! Sur toute la vaste zone conquise par Bacchus, dont l’antiquité avait fait un héros civilisateur; depuis le centre de l’Asie jusqu’aux bords de l’Océan, sur cette longue traînée qu’a successivement éclairée le flambeau de la civilisation, chaque année, au temps des vendanges, des voix se sont fait entendre, .des chants ont retenti pour remercier Dieu du beau présent qu’il faisait à l’homme.
Ah ! sans doute, tout ce qui sort de la main généreuse du Créateur mérite notre reconnaissance : le blé dont nous sommes nourris, la laine dont nous sommes vêtus, etc..., et, cependant, il n’est aucun de ces dons auquel soit réservé un accueil semblable à celui qu’obtient le produit de la vigne. C’est que ce produit est d’une réalisation en quelque sorte Instantanée; qu'on peut boire le vin, juger de son effet, et sur le corps et sur l’esprit, au sortir de la cuve.
Chez les Israélites, pour qui les travaux de l’agriculture étaient de préceptes divins, des chants, malheureusement perdus, encourageaient les vendangeurs, et l’usage voulait que, en ces moments d’allégresse publique, on offrit aux passants des raisins.
Chez les Grecs et chez les Bomains, observateurs du culte de Bacchus, non-seulement les vendanges, mais tous
{() Voir notre partie historique.
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les travaux delà vigne étaient marqués par des fêtes, par des sacrifloes et par des réjouissances. Chez les premiers, des poètes, tels que Anacréon surtout, avaient dès longtemps composé des chansons que l’on répétait pendant la récolte des raisins, pendant le repas des vendangeurs et pendant les travaux du pressoir. On disait avec ce poète :
• Une liqueur douce et vermeille,
« Qui dans ses grains encore est pendue à la treille,
> Dans la cuve bient6t nons la verrons couler.
c Nous en boirons il tasse pleine,
U Nos corps en reprendront une vigueur soudaine,
« Et iibres des soucis qui nous peuvent troubier,
« Chantant le dieu qui nous la donne ( Nous attendrons une autre automne. »
Chez les Romains, età un point de vue plus sérieux, nous devons remarquer la fixation des vacances des tribunaux, au 10 des calendes de septembre (23 août) jusqu'aux ides d’octobre (13 octobre), pour donner aux magistrats et au peuple le temps de faire leurs vendanges.
Cette matière avait même mérité, de la part de l’empereur Constantin, une lois péciale, réglant les vacances des moissons (messivœ férié) du 24 juillet au 23 août, et celles des vendanges (vendetniales ’feriœ) du 23 août au 13 octobre. Réduites par les empereurs Valentinien, Théodose et Arcadius, notamment par une loi du 7 août 389, à un mois chacune, ces vacances furent conservées par les diverses coutumes du moyen Age, et nous voyons encore survivre celle des vendanges, aujourd’hui générales jusque dans les pays qui n’ont pas de vignes, même pas d’automne, comme l’Angleterre, par exemple.
Chaptal, dans l’Art de faire le vin, rappelle, peut-être avec la partialité d'un souvenir de jeunesse, le temps où, « presque dans tous les pays de vignobles, l’époque des vendanges était annoncée par des fêtes publiques, côlé-
RÉSULTATS DO VIGNOBLE
brées avec solennité. Les magistrats, accompagnés d’agriculteurs intelligents et expérimentés, se transportaient dans les divers cantons de vignobles, pour juger de la ma- * turlté du raisin ; et nul n’avait le droit de vendanger que lorsque la permission en était solennellement proclamée. »
Ces manifastatlonsjoyeuses, trop étroitement liées à la nature de la récolte du vin pour pouvoir être totalement oubliées, se voient encore dans les contrées de grands vignobles, notamment dans celle du Médoc, où les troupes de vendangeurs ont avec elles, au moins dans quelques domaines plus particulièrement assujettis aux traditions, un joueur de violon.
Tous ces usages, il est vrai, toutes ces joies d’un teinps beaucoup moins préoccupé que le nôtre, sinon des résultats positifs de la culture, au moins des calculs et des combinaisons auxquels ils peuvent donner lieu, tendent de plus en plus à s’effacer, et, comme le faisait -observer J.-J. Rousseau à l’auteur du poème des Mois, à Boucher, c’est surtout là où le vin a une grande valeur, où sa production est plutôt industrielle qu’agricole, qu’ils n’ont plus de raison d’étre (1).
(I) Un jour, cepoêle lisant ses vers, sur les vendanges, au philosophe, celui-ci lui dit ; a Hemarqnea que les peuples dont les vins sont estimés « ne connaissent point ces plaisirs vifs et bruyants qui doivent accompa- « gner une heureuse vendange. Il n'y a dans ces pays que de riches proa priétaires; et la richesse est toujours triste, parce qu’elle est intéressée,
• et que l’intérêt est renuemi de la joie. Ces hommes d'or affligent de « leur présence assidue ceux qu'ils tiennent k leurs gages. Le rire, qui a vent la liberté, n'ose se déployer sous des yeux que la cupidité rend a sévères. Voulez-vous voir, ajouta-t-il, un tableau réjouissant ; trans- « portez-vous dans les vignobles dont le produit, peu recherché des < gourmets, est consommé sur les lieux mêmes. C'est là que le travail est -
a mêlé d’une folle joie. Chaque paysan est propriétaire, il boira sa ven- « dange; et l'on travaille gaiement toutes les fois qu'on travaille pour a sot. a
Malgré toutes ces réalités, malgré tout ce qu’y ajoutent encore les profonds changements opérés dans le caractère français et les habitudes d’un siècle essentiellement calculateur, il n’en reste pas moins que la saison de l’automne et le travail des vendanges marquent, pour nos campagnes, le plus beau moment de l’année. D’ailleurs, c’est celui, c’est presque le seul qui y fixe pour quelques jours les propriétaires, après les voyages de l’été et avaut la rentrée à la ville ; celui, comme le disait encore le patriarche de notre agriculture, « où l’on voit desloger des grosses villes les présidents, conseillers, bourgeois et autres notables personnes, pour aller aux champs, à leurs fermes pourvoir aux vins : aimant mieux prendre telle peine pour être bien abreuvez, que l’être mal en espargoant ce peu de souci qu’il y a en tel mesnage. n Mais il y a plus encore, et c’est ici que le produit de la vigne offre, sur tous les autres, une supériorité marquée; puisqu’il a, en outre, le privilège de pouvoir ajouter quelque chose à la valeur morale do celui qui le récolte, de pouvoir intéresser son amour-propre : « les bons esprits , dit encore le môme auteur, s’accordant à en rapporter cette louange: que celui ett estimé homme de bien qui a de bon vin. »
A un autre point de vue, la vigne a encore un avantage qui mérite d’être signalé, avantage qui n’eût pas été admis peut-être par les hommes de l’agriculture septentrionale, alors que ceux-ci nous reprochaient la culture de cette plante comme une sorte de servilité pour des traditions qu’il fallait secouer ; mais qu’ils ne sauraient méconnaître le jour où nous les voyons s’appliquer eux-mêmes avec tant d’ardeur et de générosité au développement de ces traditions.
Il est à remarquer, en effet, que le vigneron est quelque
RESULTATS DU VIGNOBLE
chose de plus qu’un simple cultivateur, se bornant, comme c’est l’usage pour tous les autres produits de la terre, à récolter et à vendre ces produits. Que môme ce titre de cultivateur, dans son sens complet, n’appartient qu’à lui, puisque lui seul accomplit la double mission de créer un produit et de le transformer. Or le célèbre économiste J. -B. Say a dit: «Celui-là n’est pas cultivateur, qui se. contente de recueillir des mains de la nature. »
Après avoir parcouru la vaste carrière que nous ouvrait la vigne, dans ses rapports avec l’histoire, l’histoire naturelle et la culture, principalementjdans le Bordelais : après avoir en dernier lieu marqué avec soinle concours prôtéà cette plante : parDieu d'abord, dont elle est un des plus beaux présents; par les hommes ensuite, dont elle est une des plus précieuses ressources, on ne peut qu’éprouver un profond sentiment de reconnaissance pour LE PREMIER, Une haute estime pour les seconds.
Cette reconnaissance, elle est trop légitime, trop ancienne, trop douce dans sa manifestation, pour qu’il y ait, dans cette circonstance et dans une des contrées les plus favorisées sous le rapport dont il s’agit, autre chose à faire qu’à la rappeler et à s’y associer.
Cette estime, qui pourrait la refuser aux hommes à qui l’on doit les produits connus dans le monde entier sous le nom général, trop général peut-être, devins de Bordeaux? Aux hommes qui ont deviné les tendances d’une terre en quelque sorte hors de là sans valeur ; choisi la plante à laquelle elle était propre; trouvé les méthodes de culture
qu’elle réclamait, les moyens de transformation qu'exigeait son produit. Gréé enfin, pour le pays, un monopole de beaucoup supérieur à tous ceux de l’antiquité ; pour la France, une occasion de richesse, de force, de réputation; pour le monde entier. Une source féconde de satisfactions, tout à la fois physiques et intellectuelles :
Bonum vimm Icetifieai cor hcminis!