LES PRODUITS DE LA VIÜ.NE
Nous nous servons du mot chimique, parce que nous n’en connaissons pas d’autre qui puisse donner une idée
LA VIGNE DANS LE BOEDELAtS
aussi exacte de l’action intime, occulte et cependant bien positive, dont nous voulons nous occuper ici.
Cette action, de la part des terres, est essentiellement dépendante de la nature de leurs éléments constitutifs. Or. pour avoir,connaissance do cette nature, il faut recourir, sinon à l’analyse cliimiqueproprementdite, au moins aux essais qui peuvent la révéler. De même que, pour apprendre dans quelle proportion relative se trouve chacun des éléments constatés, il faut recourir au dosage.
C’est en usant de ces deux moyens, avec les simplifications que nous y avons introduites, que nous avons dressé le tableau B ci-après, dans lequel se trouvent résumés les essais et dosages des terres prises comme types du vignoble bordelais.
TABLEAU B. — Rêsitmé des dosages minéraux des terres prises comue types du vignoble bordelais.
(I.-2.) Traces.
Al
De ce tableau, il résulte qu’à l’exception de deux exemples peut-être, il n’est pas de terres à vignes dans la Gironde, absolument dépourvues do l’un des principes essentiels et constitutifs du sol arable : chaux, silice, argile. Mais aussi il on résulte que ces principes peuvent s’y rencontrer dans des proportions extrêmement variables; non-seulement quand on compare ensemble des terres des catégories diCférentes, mais aussi quand cette comparaison s’établit entre des terres d’une même catégorie.
D’abord pour la chaux, nous voyons que les terres qui peuvent l’offrir en plus grande abondance, sont les terres des Côtes principalement, en moyenne elle y dépasse 3G pour 100. Nous voyons, par l’exemple du n° 3, que dans ces sortes de terres, ce principe peut y acquérir des proportions excessives. Déjà les détails géologiques fournis ailleurs nous avaient fait pressentir ces résultats.
Ce même principe peut aussi, dans les terres de cette première catégorie, témoin len” 2, s’y trouver en quantité bien plus réduite. Cependant généralement il y figure et il serait assez difficile, très-probablement, de rencontrer des exemples de son absence totale.
Dans les terres des Plateaux cependant, dans ces boulbènes faibles ou fortes du n° M, la chaux paraît faire à peu près complètement défaut.
Dans les Graves, nous voyons figurer la chaux, et bien qu’ici encore ses proportions soient souvent bien réduites, comme dans les n°* 9 et 12 par exemple, néanmoins pour les sept exemples cités, elle atteint en moyenne l,iO pour cent.
Dans les Palus, cet élément essentiel se retrouve aussi, il no pouvait manquer à de si bonnes terres, et sa proportion, comme le signale le n» 13, est même assez sensible. Il est vrai qu’il y a des Palus où cette proportion est beau-
ETABLISSEMENT DU VIGNOBLE
coup moindre, mais elles n’ont pas non plus la qualité de celles que nous citons.
Le sable ou la silice en fragments assez volumineux, assez pesants pour être séparés de l’argile par la simple opération mécanique de la lévigation, figure dans toutes ces terres. Dans les terres des Côtes, elle y est environ pour un cinquième ; dans celles des Plateaux, pour un tiers, dans celles des Graves, pour les trois quarts; dans celles des Palus, pour un quatorzième.
Enfin l’argile et toutes les autres matières, notamment, la silice en poudre fine, que l’opération mécanique usitée pour ce dosage permet de cofondre avec elle, ne font non plus défaut dans aucune de nos terres. Les Côtes, les Plateaux et les Palus l’offrent en abondance. Chez ces premières terres notamment, exemples, les n“ 2 et 5, c’est elle qui domine, quand la chaux n’y occupe pas le premier rang. Quant aux Palus, il n’est pas douteux que la quantité de ce principe offert par le n* i3, ne se trouve en apparence très-sensiblement augmentée par la silice en poudre extrêmement fine, que ces terres doivent à leur mode de formation ; transport et dépôt des eaux.
Nous avons aussi dosé le fer, dès longtemps admis comme un des principes essentiels du sol arable ; mais iri nous nous sommes borné à une seule appréciation moyenne et sans doute suffisante.
Quantà l’humus, beaucoup moins imporUmt pour notre travail, nous avons simplement cherché dans quel ordre peuvent être rangées nos quatre catégories de terre, depuis celle qui en contient ie maximum exprimé par 100, jusqu’à celle qui en contient le minimum, ou4, 0.
A l’égard de la vigne, il est bien vrai de dire aussi que plus une terra est riche en humus et plus elle y prend du développement, témoin nos Palus, n* 13; mais comme la
qualité du produit est le but essentiellement recherché en ce genre de mesure, il suit de là en définitive que l’humus n’a pas ici la même importance qu’il peut avoir ailleurs.
Néanmoins, on voit dans les observations du tableau B, quelle est, d’une manière relative, l’importance dans nos terres à vignes delà matière organique réduite à l’état de terreau ou d’humus.
Maintenant nous pouvons donner une idée générale et d’ensemble de ces terres, par rapport aux cinq substances ^ dont nous avons mesuré ou apprécié l’importance relative dans chacune d’elles. Nous pouvons former de ces terres, autant de catégories en les rangeant dans un ordre décroissant, par rapport à la chaux, au sable, à l’argile, au fer, à l’humus ou terreau naturel.
CBtrx.
sme saicEDx.
AUllE.
rEi.
IFHIS.
Côtes.
Graves.
Palus.
Palus.
Palus.
Palus.
Plateaux.
Plateaux.
Côtes.
Côtes.
Graves.
Côtes.
Côtes.
Graves.
Graves.
Plateaux.
Palus.
Graves.
Plateaux.
Plateaux
Les détails dans lesquels nous venons d’entrer sur les terres affectées à la vigne, aussi bien dans la Gironde que dans la plupart des autres contrées où cette plante est cultivée, sont loin d’ètre sans utilité; car c’est lu terre principalement qui, par ses différences de composition, garantit au vin les propriétés fondamentales susceptibles de le distinguer; les propriétés que développe ensuite plus ou moins, et selon les années, la météorologie.
Voilà pourquoi aussi, dans le Bordelais, ce produit est généralement classé par rapport aux lieux de sa provenance. On dit des vins de Côtes, de Graves de Palus, etc...
Maintenant, pour bien saisir l’influence dont il s’agit, indiquons d’abord et sommairement quelles sont les propriétés caractéristiques que peut présenter le vin en géné-
ÉTABLISSEMENT DD VIGNOBLE
rai, et voyons dans quelle proportion chacune de ces propriétés appartient aux produits des quatre principales sortes de terres dont nous les obtenons.
Ces quatres propriétés pour chacune desquelles il n’est pas facile de trouver une désignation bien précise, sont la couleur, la force, la douceur (l), le temps à se faire (*), vieillir, à devenir potable.
Indiquons aussi quelques autres propriétés accidentelles qui peuvent en certains cas devenir le partage de nos vins. Ainsi le goût de terroir et celui dit de pierre à fusil.
Par rapport aux quatres premières propriétés signalées, voici dans quel ordre décroissant doivent être rangées les quatre principales sortes de vins de la Gironde.
COULECn.
FOnCK.
DOCCECR OU agrément.
iv. 1
TEMPS A SE PAIHE et (lunîci (
Palus.
Cétes.
Graves.
Palus.
eûtes.
Palus.
Palus.
eûtes.
Graves.
Graves.
eûtes.
Graves.
Plateaux.
Plateaux.
Plateaux.
Pour nous guider dans l’appréciation qui va suivre, nous aurons non-seulement Ja connaissance publique, dans le Bordelais, des propriétés générales et caractéristiques des vins selon leur provenance; mais encore le remarquable
(1) Dans cette désignation générale, prise comme expression d'agrément, de charme, etc., se trouvent comprises les particularités de l'arome, du bouquet, etc. : toutes propriétés que noos qualifierons de brillantes.
(2) Cette expression, consacrée parl'nsage, n'est pas très précise; mais faute de mieux nous devons l'employer, car elle a l'avantage d'étre comprise par tout le monde.
travail de notre habile collègue à l’Académie impériale (les sciences, M. Fauré, sous le titre : Amlyse chimique et comparée des vins du département de la Gironde, 1814. Dans travail, toutes ces propriétés ont été recherchées et appréciées au moyen de procédés scientifiques très-ingénieux et exprimées en chiffres comparatifs.
Il convient aussi de faire observer que le sous-sol, comme la terre végétale proprement dite, peut contribuer, dans bien des cas, aux influences qu’il s’agit de démontrer. Dans la Gironde il existe, de ce fait, des exemples très-remarquables que nous aurons l’occasion de signaler.
Au surplus, ces influences avaient été déjà constatées par certains auteurs : « La terre sablonneuse avait dit l’abbé Rozier, produit un vin délicat; la roche brisée, un vin fumeux, généreux et de qualité supérieure; la terre forte, franche, froide, compacte, humide, qui s’affaisse aisément, que le soleil durcit, nuit essentiellement à la qualité du vin (1). »
inflnencc Mur la roalenr du tIu. — « Comme presque toutes les couleurs rouges ou violettes de nature végétale, la couleur du vin est due à une matière bleue, rougie par un ou plusieurs acides libres. C’est dans la pellicule du raisin que réside cette matière colorante; indépendamment de la couleur bleue, le raisin fournit aussi une matière jaune plus ou moins foncée, selon la nature du cépage et l’élaboration plus ou moins complète que le fruit à subie (2). »
Cette couleur, on le sait, varie beaucoup dans le vin, de localité à localité, d’année à année, et bien que sa cause
(1) Mémoire couronné par l'Académie de Marseille.
(2) M. Fauré.
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE
immédiate réside dans le raisin; bien que le choix du cépage, la manière d’opérer, etc.., y soient pour beaucoup aussi, il n’est pas douteux néanmoins que la nature du sol employé à la vigne ne concoure d’abord et très-énergiquement à la déterminer.
La couleur, le degré de coloration des vins, répond assez directement li plusieurs des propriétés physiques et chimiques des terres. Parmi les propriétés physiques, à la coloration du sol lui-même; parmi les propriétés chimiques, à la proportion d’humus contenu, à la proportion d’argile, et, de la manière la plus directe, à la proportion du fer.
Déjà (à l’article i), nous nous sommes sufOsamment appesanti sur les propriétés colorantes du fer, pour n’avoir pas besoin d’y revenir en ce moment, autrement que pour tirer de nouvelles conséquences de ce que nous avons dit.
Dans l’économie animale, le fer, substance astringente et fortiflante, paraît également agir en concourant à la coloration extérieure des tissus. Ne sait-on pas eiïectivement qu’il est le principal remède employé contre la maladie dite chlorose ou pâles couleurs, ou défaut do couleurs.
Sur les animaux l’influence du fer, par rapport à la coloration, est des plus tranchée. Voyez par exemple les races bovines de la partie inférieure du grand bassin de fa Garonne, plus spécialement du département do la Gironde. Celle dite limousine ou périgourdine, originaire de contrées riches en argiles, riches en minerais de fer, est d’un rouge plus ou moins vif; celles de la plaine alluvionnellc de la Garonne, dite garonnaise, vivant sur un sol où ce métal est beaucoup plus rare, où on ne l’exploite pas, affecte une teinte beaucoup plus claire, la teinte froment. Mais à
mesure que l’on s’éloigne de cette plaine, sur la rive gauche, dans la direction des landes, par Auros, Bazas et audelà, la coloration se fonce de nouveau comme on le voit par la belle et précieuse race bazadaise.
Les hommes eux-mémes n’échappent pas à cette influence et le Quercy, pays d’argiles ocracées, pays de fer et de forges, nous offre des populations dont les cheveux sont aussi extrêmement noirs et le teint très-coloré.
Dans sa remarquable description du département do Lot-et-Garonne, au point de vue agricole, l’ancien secrétaire-général de la Société d’agriculture d'Agen, feu M. Bartéyrès, disait en parlant des cantons voisins du cours supérieur du Lot : « Le fer est malheureusement pour l’agriculture en trop grande abondance dans la seconde zone ; car sa trop grande quantité dans quelques terres, est la cause d’une stérilité complète. Il est des localités du cêté de Biron, où après une averse, on croirait voir couler des côteaux des ruisseaux de sang (1). »
Sur les végétaux, l’influence du fer est non moins manifeste et non moins facile à saisir. Sa présence ajoute à la vivacité des couleurs de leurs fleurs, son absence diminue et efface même complètement cette vivacité. « Il faut aux plantes, dit M. N. Boubée, un peu de fer oxidé, et lorsqu’une terre en est dépourvue, la végétatlou y reste comme languissante et comme frappée de chlorose, maladie que l’on guérit alors chez les plantes comme chez les animaux, par l’addition d’un peu de fer, ainsi que l’ont démontré les expériences de M. Gris (2). »
M. de Gasparin confirme cette observation en ajoutant que dans les terres privées de fer, t on remarque un grand
(1) Recueil de ta Société d'agricuUure cC Agen, L vi. p. 426.
(2) Cours de géologie agricole, p. 133.
nombro de variétés blanches, de fleurs naturellement rouges. Nous y avons vu, continue le célèbre agronome, dès la première génération , des graines à' Antirrhinum rouges (muffliers), produire des fleurs parfaitement blanches (i).
Tous les botanistes et tous les agriculteurs connaissent la plante si commune, nommée par les premiers Uaphanus raphanislrum, et, parles seconds, /îaea«e//tr. Dans laGirondo en général, dans les terres à blé, cette plante se présente avec des fleurs jaunes ou blanches veinées de violet et quelquefois soufrées veinées de jaune (2). Cependant dans les sables ferrugineux des environs de La Teste et de Gujan, il n’est pas rare de la rencontrer avec des fleurs entièrement rouges.
A côté de ces faits, empruntés à des circonstances en dehors de notre sujet, ou du moins étrangères à la plante qui nous occupe, nous pouvons encore en citer d’aune valeur d’autant plus grande, qu’ils lui sont tout à fait particuliers, tout à fait démonstratifs de l’influence à laquelle nous la croyons soumise.
D’une manière générale, il est constant partout où l’on cultive la vigne, que les vins venus dans les contrées fortement argileuses, surtout là où ces argiles doivent au fer une coloration prononcée, jaune, rouge, etc., se font remarquer aussi par la richesse et la ténacité de leur couleur.
Qui ne sait que les vins de Cahors notamment sont dans cette catégorie. Or, la terre qui les produit, et généralement les terres parcourues par le Lot, dans sa partie supérieure, sont tellement argileuses, et ces argiles sont tellement colorées par l’oxide de fer, que la plupart ressem-
(1) Cours â^agriculture,t. I, p. t03.
(2) J. F. L4TERRADE : Plore Bordelaise.
hlent à do l’ocre et que cette rivière, nous l’avons déjà dit, lors de ses crues accidentelles par suite de longues pluies, semble déverser dans la Garonne, à son embouchure à Aiguillon, des flots de sang. Aussi ces vins sont-ils parlirulièrement recherchés à cause de leur couleur et pour faire des mélanges, des coupages. « Les vins noirs do Cahors, dit M. Cavoleau, sont expédiés à Bordeaux par le Lot et la Garonne, et de la par mer, pour le nord de l’Europe en grande partie; une portion est employée par les marchands de Bordeaux à colorer et fortifier des vins légers et faibles (1). »
Dans la Gironde, la coloration des vins répond parfaitement à la proportion du fer contenu dans les terres, au moins dans les terres donnant des vins de qualités supérieures. Dans le tableau B on a vuquel ordre, sous ce rapport, il fallait assigner à ces terres; or, cetordre est encore le même pour la coloration des vins rouges qu’elles produisent.
FEIl CO.VTE.VU. COLORATION Dü VIN.