SILOÉ
que Ion n'entend pas (1). » Appréciation peut-être plus ingénieuse que vraie puisque le prophète veut symboliser la protection divine, objet de la foi qu'il inculque; or la foi suggère plutôt l'idée d'une chose fort réelle bien que dérobée à l'observation sensible. Du reste, même en admettant la réflexion du docte Jésuite, resterait encore à voir si elle ne tombe pas à faux. En réalité, le canal dont il parle, était couvert de dalles encastrées dans le rocher, à cet elTet muni de rainures. Tout le travail était dès l'origine ense- A'eli sous une masse de terre (2). L'eau 3' était donc aussi invisible que dans l'aqueduc percé dans le roc (.'II. Peut-être même pourrait-on dire, c^ue celuici se recommandait à l'attention plutôt que celui-là. Le canal est en effet d'un travail fort commun à cette époque {\\ tandis que le tunnel représente, selon le 11. P. Condamin, une « remarquable entreprise (5). »
(Il Op. cit., p. IW.
(2i « Par un escalier de 17 marches, on descend sur un palier dont la partie 0 est voiUée en ogive ; ce palier, long de 3"'.u0 sur autant de large et de haut, a pour fond le rocher même... En descendant de là par un autre escalier de lii marches dont les parois sont taillées dans le roc, on arrive à la source. » Fr. Liévin de Hamme, Gnide-liidicateur, i' éd., Jérusalem, 1807. t. 1, p. 409. — Le canal était donc situé 3 mètres audessous du fond rocheux de la vallée et enfonce de 8 mètres dans le flanc de la colline.
(3, L'aqueduc de Siloé écoulait toujours ses eaux d'une manière visible dans la piscine. Puis, avant de déboucher à l'ouest, le canal forme sur un parcours notable une tranchée profonde, il est vrai, mais à ciel ouvert. 11 était donc permis autrefois de suivre même du regard le cours silencieux des eaux de Siloé. Les dalles qui recouvrent cette partie de l'aqueduc, ne remontent peut-âtre pas au-delà du m" siècle, époque à laquelle une église couvrit le canal à son extrémité méridionale.
(4, Isaie parle de plusieurs piscines qui devaient avoir chacune son canal respectif.
(o) Le R. P. Condamin ajoute : « Il n'y a donc aucune raison d attribuer le tunnel à Achaz. n C'est très juste. Comme nous le verrons un peu plus
108 I-A VII. Li: I)K D.WII)
« Oui. dit M. AX'ilson, c'est l)ien le conduit souterrain le tunnel , avec sa faible pente et son gentil cours d'eau qu'Isaïe pouvait mentionner lorsqu'il compare les eaux de Siloé.-.à cellesde l'Kuphrate I i. » « En tout cas, dit M. Sayce, les paroles dans Isaïe VIII, <>, n'ont aucun sens, comme M. le docteur Neubauer l'a fait observer le premier, si elles ne se rapportent pas à l'écoulement des eaux par le tunnel qui alimente la piscine de Siloé 2 . »
Mais en 1881 on découA-rit dans le tunnel une inscription hébraïque, sans nom ni date, mentionnant la percée en caractères fort archaïques .'î .Or, « personne, écrit le R. P. Lagrange en 1892, ne refuse de les attribuer au temps d'Ezéchias (/*). » En conséquence, il maintient son sentiment et répond à M. Soullier. qui lui objecte le texte d'Isaïe : u L'argument ne conclut pas. » En d'autres termes Isaïe ne fait pas allusion à ce c^ui n'existe que plus tard.
loin, le tunnel nu pas 616 percé dans la surprise cl le désarroi d'une fj:uerre imminente, ni sous Aclia/.. ni sous Ez6chias.
il) llaslings, Dirl. of Ihr JUhlr. t. MI, p. .'il.j, art. Silomn.
(•>) The Silnain itixcnptioii, F. 11. F. Quart. SI., 18S2, p. 02.
(;{) L'inscription de Siloc est inscrite dans un cartouche creu.x, rectanf,'ulaire, mesurant environ 0"',oO de hauteur surO"',(JU de lari,'eur. I.e texte form6 de si.x lif,'nes n'occupe elleclivement qu'à peu près la moitié inférieure du cartouche. Le champ sup6rieur laiss6 vide aurait été destiné, d'après .M. Clermont-Ganneau {Rrcuvil d'arrh. or., Paris, lOO'i, t. VI, p. 100) <( soit à une scène lij;urie représentant, à la mode ei^yptienne ou assyrienne, lopcration même décrite dans 1 inscription : soit une première partie de l'inscription (tracée au pinceau) qui, pour tles cau.scs inconnues, n'aurait pas él6 j;ravée. » M. Schick a peut-être raison d'insinuer (|ue si le cartouche ne porte le nom d aucun roi ni d'aucun prince, c'est parce que le canal est l'œuvre des prêtres (jui ont amené l'eau dans une piscine, dans un but liturjficjuc et hygiénique. Le sculpteur 6taitil phénicien? \e lui a-t-on pas permis de graver son dessin, «jui sentait le paganisme"? Il est d'ailleurs inutile de se lancer dans des conjectures.
^i| Op. cit., p. 33.
SI loi': 107
Vraiment dommage que le W. P. Lagrange ait oublié ce que M. Sayce avait écrit sur cette précieuse découverte i\\ et ce que M. Trochon avait traduit en français en 1888 l'ii, << à savoir » que la forme des lettres qui la composent ne peut pas être beaucoup plus récente que la stèle de Mésa (3). Même, ajoutait le célèbre orientaliste d'Oxford, « quelques-unes des lettres présentent des formes plus anciennes que celles de la pierre moabite (4i. » Développant sa pensée à propos du texte d'Isaïe, M. Sa^Te écrivait en 1883: « Ces mots ne peuvent guère faire allusion qu'à l'agréable ruisseau qui coule encore par le canal de Siloam. Dans ce cas, le conduit aurait existé antérieurement au règne d'Ezéchias. Comme nous ne connaissons pas de période plus ancienne, où un grand travail de ce genre aurait pu être exécuté, si ce n'est sous le règne de Salomon, il est possible que l'inscription puisse être de cette date reculée. La supposition est confirmée par le nom de Schiloah, qui probablement signifie « le tunnel 5 , » et aurait été donné à la localité à la suite du percement du
H) The Siloam in.^rriplion, P. E. F. Oiani. St., 1882. — The Silodiii inscription, /'. E. F. (Juart. St., 1883. — Fresh liglit, Londres, 1883.
(2) Lu lumière nourrllr. irad. labbo Trochon, Paris, 18S8, p. 111».
(3) La slcle du roi moahito Mésa remonte à environ un siècle et demi avant le règne d'Ezéchias. La langue dillère très peu de l'hébreu : la forme des caractères est celle de l'alphabet phénicien ou l'ancien alphabet liébrcu. Voir Lumière nourelle, p. 102-111.
(1) La lumière nourelle. p- 110.
(:>) Lidsbarki et d'autres philologues prêtèrent au mot Schiloah le môme sens absolu de « tunnel ». M. Clermont-Ganneau (op. cil., p. 107t trouve ce sens dlllicile à justifier. Selon lui, le premier mot de la première ligne est etîacé et devait être, d'après le contexte, un nom féminin. Il propose de lire en conséquence : « (La.. ) a été percée et voici la façon de son percement. »
rocher pour y faire passer l'eau (1)... Puisque Tinscription appelle l'élang de Siloam simplement u l'étang », c'est que probablement il n'existait pas à cette époque d'autre réservoir de cette espèce. Déjà,autempsd'Isaïe(XXII,l), 11 1, il y avait non seulement un « étang inférieur » distingué d'un « étang supérieur ». mais aussi un « vieil étang », ce qui en suppose un plus récent [2i. »
M. SaA'ce fit encore la réflexion suivante : « Pour le canaldeSiloé, l'inscription emploie le mot J? ^ jPJ?, qui veut dire « tunnel », tandis que pour l'nciueduc d'Ezéchias figure un autre mot /7^ 'Sy^JO *^1^^ « signifie conduit (3). »
L'année suivante, M. Conder, grâce aux arguments paléographiques de M. Isaac Taylor, reconnut à son tour « que l'inscription pouvait bien remonter au temps de Salomon, comme le pense aujourd'hui M. le professeur Sayce (4). » MM. Stade (5), Marti (6), Maspéro (7) et Renan (8) sont également d'avis que le tunnel de Siloé remonte au-delà du règne d'Ezéchias.
Si quelques savants ont fait descendre l'inscription longtemps après Ezéchias (9), d'autres }' ont vu un
(1) .losèphe donne trois fois le nom de .Siloé au quartier où se trouve la piscine de ce nom.
(2) La lumière nouvelle, p. 117-118. — Cfr. du mime auteur. Tlie Siloam inscription, 1882, p. 62.
(3) The Siloam inscription, P. E. F. Quart. St., 1883, p. '211.
(4) Jérusalem ofthe kimjs, P. E. F. Quart. St.. 1884, p. 23, n.
(5) Gesch. (les Volkes Israël, I, 1887, p. 594, n. (cité parle P. Condamin, op. cit., p. 149).
,6) Vas Buch Jesaia, p. 83 (cité par P. Condamin, op. cit., loc. cit.).
(7) Bist. anc. des peuples de l'Or, cl., t. III, Paris, 1899, p. 157-158.
(8) Uist. du ])euplcd'Isra<;l, t. H, p. :)09, n. 1.
(9) M. Pilcher. par exemple, fait remonter cette inscription au temps
silop: IOÎ)
texte contemporain du pieux monarque, parce que, paraît-il, la Bible, ne pouvant passer sous silence j)areille entreprise, attribue à E/échias (( d'avoir bouché les sources du (rihon supérieur pour faire descendre l'eau à l'occident de la ville de David. » Argument peu convaincant (11, avons-nous dit, et auquel nous continuons à préférer les arguments paléographiques, seuls décisifs dans notre cas. Aussi regrettons-nous de ne pouvoir partager l'optimisme du R. P. Lagrange, c^ui voit dans l'inscription de Siloé « une confirmation monumentale éclatante du récit biblique (2). »
Une autre considération purement technique nous porte même à croire cj[uc le canal de Siloé ne peut pas être l'œuvre d'Ezéchias. Son percement révèle un travail accompli à tâtons, et nécessairement fort long, par suite de l'étroitesse du canal.
La galerie a une hauteur qui varie de \"\Zy{) à O'",?."), et sa largeur ordinaire ne suffit pas toujours au passage de deux hommes. Le travail fut entrepris aux deux extrémités à la fois ; mais bien c^ue la distance en ligne droite de la source à la piscine ne dépasse guère IVfO mètres, les sinuosités sont si nombreuses que le parcours du canal atteint environ 250 mètres, sans compter les culs-de-sac qui indiquent les fausses voies abandonnées.
L'inscription apprend que, pour se rencontrer, les ouvriers se sont laissé guider principalement par
d'Hérode. Voir C, Conder, Date of the Siloain te.vl, P. K. F. Quart. St., 1897, p. 201.
(1) L'argument aurait quelque valeur, si les autours d'autres travau.x bien plus importants qui ont été découverts, fussent mentionnés dans la Bible.
(2j Op. cit., p. 33.
I 10 1A NII.I.I': Di; D.WII)
l'ouïe, c'est-à-dire par le bruit des pics qui. du tronçon opposé, se répercutaient à travers la masse. De l'endroit où s'opéra la jonction, fort Wien reconnaissable, jusqu'à l'extrémité méridionale du tunnel, celui-ci mesure plus de .'i(M) mètres ; il est en général si étroit ([u'un ouvrier seul put y être emplo\'é à la fois pour perforer la roche. Or. pour qu'il soit permis à un homme, même souvent rela^^é, de percer la montagne avec l'aide d'un pic, sur une longueur de ^(M.) mètres et sur une hauteur moyenne de 2 mètres et demi, il faut un temps considérable. On peut se demander si sept, huit mois auront suffi pour un tel ouvrage, en se rappelant que les Juifs ne travaillaient pas le jour de sabbat, même en temps de guerre.
11 n'est donc pas vraisemblable que le tunnel de Siloé ait été entrepris « quand Ezéchias vit que Sennachérib marchait sur Jérusalem (l). » L'ennemi avait déjà occupé le midi de Juda, lorsque la ville fut menacée d'être assiégée par le refus d'Ezéchias de se soumettre aux conditions dictées par le roi d'Assyrie. Le canal de Siloé semlole être une œuvre exécutée à loisirs, en temps de paix. Les travaux d'hydraulique d'Ezéchias, au contraire, sont l'œuvre " de la multitude » empressée, menacée de voir d'un moment à l'autre le redoutable ennemi sous les murs de la ville.
Ajoutons que s'il était sage de soustraire aux ennemis les sources dont ils eussent pu profiter, il devenait absolument inutile de leur ravir une fon-
(I) Voir Wilson ami Warron, op. cil. — Surrrij of W. Pal. Jlriiiotrs, J''rusiilii,'i ,
taine qui n'était pas « dun dél)it considérable I >, à laquelle on descendait au moins par cjuinzc marches, et c|ue sa situation sous les remparts môme de la ville, au temps d'E/échias, défendait suffisamment. Se fîgurera-t-on en effet les .Assyriens envoyant leurs soldats puiser de l'eau pour l'armée, à la lile, au fond d'une caverne dans la gorge du Cédron, sous les traits même de l'ennemi (2i? Vraiment, c'est peu vraisemblable i.S), comme il est également peu vraiseml:)lable qu'on ait entrepris un travail du genre du canal en ciuestion. pour ravir aux ennemis une source à laquelle ils ne pouvaient atteindre (/i).
Résumons : Les savants, qui font de la fontaine de la Vierge le (jihon supérieur d'Ezéchias, supposent i[ue c'était la seule source aux environs de Jérusalem, ce C[ui est inexact; ils attribuent à ce roi un travail dont le prophète Isaïe parle comme existant longtemps avant son règne ; et ils semblent ne pas tenir compte des circonstances attestées pour
(I) W Liij;r;inf,'c, op. cit., p. ."57.
(!') Pour siilisfiiire une vclléilc de David, trois héros réussirent un jour ;i atteindre la citerne de Betliléeni où campaient alors les l'iiilislins. Mais ils s'étaient exposés à un péril tel, »[ue le roi considéra l'eau ([u'on lui apportait comme le sanjî de ses sujets (f/ /f^r;.) {II Saiii.\, XXIll, lii-10.) — Autre chose est puiser un seau d'eau à l'improvisle, autre chose approvisionner d'eau une grande armée.
(3) On n'a jamais entendu dire (jue la fontaine de la Vierge ait été houchée à l'occasion d'un siège (juelconiiue.
l'i) La plupart des p ilcslinologues reconnaissent i|uc d'après Joséphc la piscine de Siloé se trouvait en deliors du mur de la ville. Nous verrons plus loin que d'après les fouilles prali(iuées autour de la piscine, il est constaté qu'elle n'a jamais été à l'inli^ricur de la ville. Ezéchias, dans ce ca<, loin de soustraire l'eau à l'ennemi, la lui aurait fcurnie en plus grande abondance, si on lui attribue la construction du canal de Sllo('.
I 12 I.A \1I,L!': I)K DANH)
la fameuse entreprise. Cela pour rexégèse scripturaire.
Serions-nous donc trop difficiles en cherchant ailleurs le Gihon biblique, et nous dira-t-on avec le W. P. Lagrange que « supposer un autre aqueduc, un autre Gihon, c'est quitter le récit des sources historiques (1) ? »
(1) Op.- cit.. p. 33.
cil A PITRE IV Gilion.
/. — Aïn-Rogel et le rocher de Zoheïeth.
L'histoire du sacre de Salomon se déroule autour d'Aïn-Rogel et de Zohéleth d'une part, et auprès de Gihon d'autre part. Force nous est donc d'unir ces trois noms dans un même chapitre. Tout d'abord qu'était ^Vïn-Rogel ?
Selon la plus ancienne tradition, à laquelle l'Ecriture sainte ne contredit pas, Aïn-Rogel est le nom biblique de la fontaine de la V^ierge. C'est là l'opinion du Targum de Pseudo-Jonathan, qui l'appelle « fontaine du Foulon, ^ ^ *"> 7*^3^ ^'' " ^^^' ^ -^ *^ est le participe présent de ^^ *7' ^^(^fQ^^K qui selon Gésénïus signifie « mouvoir les pieds », et à la forme pû'Z « aller çà et là, en explorateur », d'où rogei indique celui qui foule les étoffes pour les nettoyer ou pour les blanchir, cest-à-dire le foulon, ou celui qui explore, Vesjoion (2^.
Aussi paraît-il y avoir eu des foulons dans ces parages au premier siècle de notre ère; car l'un
(1) Jos., XV, 7. Pohjfjlotta, éd. Wallon.
(2) Geseniu.'< hebrcw and chaldcan lexicoii, éd. Prideaux TrégelleS; Londres, p. DCCLVl.