CHAPITRE PREAIIER Le inont/ Sion
/. — Les trois collines de Vancicnnc ville.
La Ville sainte est assise sur un plateau borné à l'orient par la vallée de Cédron ou de Josaphat, au midi et à l'occident par la Géhenne ou vallée d'Hinnom. Ces deux vallées, qui englobent les trois quarts de la cité, naissent à une demi-lieue de distance au nord des remparts actuels.
Ce plateau, isolé des collines environnantes, le Scopus (825 m.)(l), le mont des Oliviers (818 m,), le mont du Scandale (734 m.), celui du Mauvais Conseil (777 m.) et les hauteurs à l'ouest (780 m.), est à son tour découpé par des vallées plus ou moins profondes (2\
Tout d'abord, à ce groupe de mamelons appelés collines des Cendres et situés à un kilomètre au
(1) Les chillres suivis de la lettre m. et mis entre parenthèse indiquent en mètres les altitudes au-dessus du niveau de la mer Méditerranée.
(2) Quand il est question du relief de Jérusalem, la vallée n'est qu'un ravin formant le lit d'un torrent d'hiver.
J l.A \II.IJ: 1)1-, l)A\ll)
nord de la ville, nail une troisième vallée, qui courant entre le Cédron et la Géhenne, passe sous la porte de Damas et va aboutir au sud-est de la ville, au point de jonction des deux vallées précédentes. Le plateau est ainsi coupé du nord au sud en deux parties d'un aspect assez différent.
La partie orientale comprend la colline de Jérémie (772 m.) et le mont Bézétha (7(')0m.) séparés par une longue tranchée artificielle, le Moriah et l'Ophel. Le Moriah est un long promontoire, dont le sommet (745 m. , autrefois l'aire d'Oman, fut occupé par le temple de Salomon. L'Ophel est la descente assez rapide qui fait suite au Moriah et se termine à la piscine de Siloé (mO m.).
La partie occidentale est coupée à la hauteur de la porte de JafTa par une vallée cjui descend de l'ouest à l'est avec une pente de 33 mètres. Cette vallée transversale se confond au pied du Moriah avec la vallée centrale, qui va du nord au sud. Entre ces deux vallées le terrain monte doucement vers le nord-ouest et atteint bientôt une altitude de 818 mètres. Le versant inférieur est occupé jusqu'à la hauteur de 785 mètres par la ville actuelle et porte le nom de Gareb l;. Le seul renflement de terrain à signaler dans cette région est le Golgotha ou Calvaire 708 m.).
La section sud-ouest est à son tour traversée en diagonale, du nord-ouest au sud-est, par une dépression, aujourd'hui en partie comblée, autrefois un vallon, lui aussi débouchant dans la vallée centrale, vers la piscine de Siloé. D'où, à l'ouest un
(I) icr. X.\XI.39.
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plateau allongé et droit, qui atteint 777 mètres, à l'est un autre plus petit et de forme arrondie, qui ne dépasse pas 757 mètres. Ces deux plateaux, de nos jours à peine distincts, mais nettement isolés de tous côtés par des vallées à l'aspect de ravins et presque de précipices, portent le nom de mont Sion.
A cette description chorographiquc comparons celle que nous a transmise Josèphe.
« Fortifiée par une triple enceinte, dit-il, excepté au-dessus des vallées infranchissables (où il n'y avait qu'un mun, la ville était bâtie sur deux collines placées en face l'une de l'autre et séparées par une vallée dont les flancs étaient couverts de nombreuses maisons.
« La colline qui portait la ville haute était de beaucoup la plus élevée et la plus droite dans le sens de la longueur; à cause de sa forte position, elle avait été nommée citadelle par David i père de Salomon le premier fondateur du temple) : nous, nous l'appelons aujourd'hui le Marché haut.
« L'autre colline, recourbée aux deux extrémités, s'appelle Acra et portait la ville basse ( I). En face de cette dernière, était une troisième colline par nature plus basse que l'Acra et séparée d'elle par une vallée large qui jadis fut autre. Dans la suite, les rois asmonéens, à l'époque de leur don^ination, comblèrent la vallée pour réunir le temple à la ville, et abaissèrent le sommet de l'Acra, afin que le temple le dominât aussi. Or la vallée appelée T^Topéon
(1) M. A. Neubaucr [Gcogniphie du Talinud, Paris, 1SG8, p. i;38i dit : « Les Talmuds mentionnent plusieurs fois les marchés supérieurs et inférieurs de Jérusalem. Ce sont des quartiers correspondant à la ville haute et à la ville basse de Josèphe. n
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(des Fromagers) qui, avons-nous dit, sépare la Aille haute de la ville basse, s'étend jusqu'à Siloé ; car c'est ainsi que nous nommons cette fontaine qui est douce et abondante. A l'extérieur, les deux collines de la ville étaient entourées de vallées profondes et, à cause des précipices qui les bordaient de part et d'autre (1), elles n'étaient accessibles d'aucun côté (2). »
Que vaut cette description?
Josèphe, lévite de naissance, élevé aux écoles rabbiniques, avait passé une bonne partie de sa vie à Jérusalem. Mieux que personne il en connaissait les détours et s'était initié à toutes les phases de son histoire. Aux côtés des Romains durant le siège, il en avait suivi les péripéties, et les informations ultérieures des officiers, qui y avaient pris part, complétaient ses données (3" . Cependant il écrivit pour glorifier sa nation et flatter les Flaviens, ses patrons. Dès lors ses assertions doivent être contrôlées, mais ne peuvent être écartées avant tout examen.
D'abord, il mentionne trois collines : la citadelle ou marché haut, portant la ville haute, l'Acra portant la ville basse, et une troisième colline plus basse que l'Acra. La vallée du Tyropéon sépare les
(1) Josèphe écrit « xal o'à too; ixaTipojOîv xpr.avo'J; », littéralement « à cause dos précipices des deu.x côtés. » .Mais il vient de dire (|iie les deux collines étaient « entourées de vallées profondes, » et il ajoute qu'elles n'étaient « accessibles d'aucun cMé. » Le contexte donc interdit de ne mettre des précipices que sur deux flancs seulement. Du reste la ville haute de .loscphe est, de l'aveu de tous, au mont Sion, qui de fait est complètement environné de vallées.
(2) lii'll.jud., V, IV, i.
(3) Conini Apptonem I, 9. — Vita, Ci. —Voir, C. Fouard, Saint Jean, Paris. 10u:i, p. o2-oS.
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deux i)reniièrcs, la vallée large s'étend entre la seconde et la troisième.
Description topographique d'un témoin, qui paraît fort indiderente à l'apologétique.
Mais, d'après lui, les rois asmonéens auraient abaissé l'Acra : en conséc^uence, les vallées qui l'entourent doivent avoir changé d'aspect. Ailleurs il assure que le peuple travailla sans interruption pendant trois ans à cette gigantesque entreprise (1;.
C'était l'époque des corvées, en usage dans tout l'Orient et Josèphe possède sur la période asmonéenne trop de documents aujourd'hui disparus pour ne pas se recommander à notre attention. De l'aveu des savants, son histoire, pour ces règnes, mérite créance et sauf appréciations discutables, elle s'impose aux critiques les plus exigeants.
D'ailleurs, ce qu'il dit des collines et des vallées de l'ancienne Jérusalem, ou se constate encore aujourd'hui, ou du moins n'échappe pas à un examinateur attentif.
Si le colossal travail entrepris par les Juifs pour abaisser l'Acra, doit avoir fait presc[ue disparaître la seconde colline de Josèphe, il a cependant laissé des traces suffisantes pour contrôler les dires de l'historien. C'est ainsi que le R. P. Lagrange nous fait observer qu'en réalité le rocher se redresse un peu entre le sommet de la colline occidentale ville haute) et la grande vallée centrale (qui sépare la deuxième colline de la troisième), « mais seulement d'une hauteur de 6'",45(2). » Tl faut ajouter cj[u'entre ce plateau et l'autre plus étendu de l'ouest, des
(l)Àia.ju(l. XIII. VI, f). — Bell. jud. I, II, 2. (2) Op. cit., p. 22.
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fouilles n'ont pas encore été pratiquées pour retrouver le niveau primitif, et que le petit plateau nordest de Sion surplombe la vallée centrale d'environ liT) mètres.
Conclusion : nous croyons pouvoir retenir comme exacte la description topo^fraphique de Josèphe.
Mais comme s'il avait prévu les confusions qui devaient se produire dans la suite, il nous avertit que si après le siège de Titus « quelqu'un venait dans la Ville sainte après l'avoir vue auparavant, au milieu de Jérusalem il se demanderait : Où donc fut Jérusalem, (I ? » Pour emphatiques qu'elles puissent paraître, les paroles de l'historien juif servent d'épiphonème à la scène de destruction perpétuée dans les ruines que Tacite semble avoir eue sous les 3'eux (2).
Pour lui Jérusalem n'est plus assise sur trois collines, mais sur deux seulement!
Adrien rebâtissant une ville nouvelle, .Elia Capitolina, et traçant sa magnifique rue aux colonnes, qui, courant de la porte de Damas à l'ancienne porte de David, passait entre les deux plateaux du mont Sion actuel, dut encore contribuer à faire disparaître la physionomie primitive des lieux.
Aussi, aujourd'hui la ville paraît-elle bâtie sur deux collines. Comme l'écrit le R. P. Lagrange, « c'est l'impression cjue produit immédiatement à l'imagination la vue Cju'on découvre soit du sommet de la porte de Damas, soit de la terrasse des
(I) Bell.juiL VI, I. 1.
i2 Histaiia lomana, V, II. — Tacilc fut probabloment proconsul d'Asie vers l'an 110 ap. •K'-sus-Chrlsl. —Voir UuUeliii di' forrrxpomiaiicr helléniqxie, 1800, p. (iil. — R. Gagnai, L'aimér épigraphique, 18W, n" MO
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Sœurs de Sion(l)... » Et fort justement il ajoute: « C'est déjà l'idée générale qu'en donne Tacite. » Moins exactement il continue : « e1 même l'historien juif (2). »
A son tour, le R. P. Séjourné, commentant la description de Flavius Josèphe, non seulement s'en rapporte à « l'impression que produit immédiatement à l'imagination la vue » de la cité à vol d'oiseau, mais invoque comme arbitre un « heureux mortel » complètement ignorant des discussions topographiques sur Jérusalem, et demande son avis « sans qu'il ait eu le temps de consulter personne. » Mais écoutons le docte Dominicain : « Josèphe, on le voit, dit le R. P. Séjourné, après avoir annoncé une enceinte, tantôt triple, tantôt simple, s'interrompt aussitôt pour décrire sommairement la Avilie. C'est tout naturel : il faut bien connaître le terrain qu'il s'agit d'entourer. Mais, remarquons-le, dans cette description il se borne à ce qui est la vraie ville, la ville ancienne; le reste viendra plus tard. Dès lors il nous la représente sur deux collines qui se font face, dont l'une est plus élevée et plus droite, l'autre plus basse et recourbée aux deux extrémités : une vallée les sépare au milieu, vallée Cjui s'en va jusqu'à la piscine de Siloé ; et à l'extrémité de ces deux collines, deux autres vallées si profondes qu'elles méritent le nom de précipices. ^^aOs'laç aàpayç'.. Supposons donc quelqu'un qui arrive à Jérusalem pour la première fois, navant encore jamais entendu parler, l'heureux mortel, du hélium topographiciDU ; plaçons-le au nord à l'endroit le
,1) Op. cit.. p. \s.
[i] Loc. cit.
plus favorable pour quil puisse bien jui;er de la confijîuralion du sol, débarrassons le terrain pour un instant des constructions qui le recouvrent, des décombres qui sV sont entassés depuis dix-neuf siècles, du mur actuel de la ville qui arrête la vue au sud, et prions cet homme de nous dire franchement, sans qu'il ait eu le temps de consulter personne, où sont les deux collines indiquées par l'historien ! Je crois pouvoir affirmer qu'il nous montrera la haute colline occidentale avec son massif rocheux tout droit, et la colline orientale plus basse, en forme d'arc recourbé. Elles se font vraiment face, une vallée les sépare qui arrive jusqu'à la piscine de Siloé, en dehors, à l'est le torrent de Cédron. au sud et à l'ouest le Wadi Er Raouby ou Géhenne sont bien les vallées ou précipices en question.
« C'est là une vérité topographique évidente. Et pourtant il en est qui n'ont pas saisi cette évidence (1). »
On le voit, notre « heureux mortel » a été déçu par les apparences et a pris, comme beaucoup du reste, le Moriah pour la seconde colline de Josèphe. Une méthode plus critique lui aurait rappelé que la cité a chani^é d'aspect depuis la description qu'en donne l'auteur de la Guerre juive; et la Bible lui aurait appris que déjà de son temps Salomon fit combler une vallée à l'intérieur de la ville 2 . C'est ainsi qu'une étude préalable de l'histoire aurait permis mieux qu'un simple coup d'œil de se rendre compte des points aplanis et des endroits remblayés.
il) Les iinirs de Jriumlctii, Rirne bilditjtie. 1895, p. 40. :i) m [l)Rrg.\l, r,.
Mais alors, peut-être, n'eiit-il pas saisi la prétendue « vérité topoj^raphique évidente. » Et dans ce cas nous n'oserions pas dire que le progrès scientific[ue en eût été arrêté.
Quoiqu'il en soit, le Moriah n'est guère une colline « environnée de vallées et de toute part inaccessible, » puisque, au nord, il se rattache au Bézétha par une pente douce. Aussi est-ce par le nord, au témoignage de la Bible et de Josèphe, cjue les ennemis pénétraient généralement dans la ville. Et supposé même que le Moriah répondit à ce signalement, resterait encore à trouver la troisième colline « séparée de la précédente par une vallée large. »
Dès qu'on fait du Moriah la seconde colline, on se demande où placer l'Acra, ville assise sur la deuxième colline ? Aussi les tenants des théories nouvelles la localisent-ils un peu au hasard, sur la pente du Gareb, qui au Golgotha, qui à l'orient de ce monticule, qui dans le voisinage de la tour Pséphina, ou même sur toute l'étendue comprise entre la vallée transversale et la vallée centrale. Mais en aucune façon la déclivité du Gareb ne rappelle la colline « environnée de ravins » encore moins de « précipices. » Aussi quelques partisans de l'Ophcl préfèrent-ils chercher l'Acra soit au nord, soit au sud du temple (1), ou sur le penchant méridional du Moriah.
Restent enfin les assertions et les récits de Josèphe, qui dans cette hypothèse deviennent des énigmes
(1) Sur le plan qui accompagne son article {op. cit. p. 19), le R. P. Lagrange écrit le mot Acra !, avec un point d'interrogation, entre 1.4/(^0nia et le Dôme de la Roche. Puis dans l'angle sud-est de l'esplanade du temple on lit encore une fois Acra?, avec un autre point d'interrogation.