‹ La ville de Lyon en vers burlesques, 1683. Réimpression de l'édition conservée a la Bibliothèque de l'Arsenal, publiée avec une introduction et des notes de Eug. VialChapitre 5 sur 56 · LE PORTEUR DE CHERE · texte numérisé non relu

LE PORTEUR DE CHERE

Perquay ne raisonneray je pas, [265]

Ma fay je ne me trompo pas.

Je connaisse ben à ta mina.

Que t'a beu may d'una choppina, Macquerella de parta-faix, Je sçay lo mety que te fais, • [270]

Comben a-tu vendu de fille Qii'astura trainon le guenille.

LA FRUITIERE

Te n'ia menty, larron, filou, Punais, bouquin, chien de hibou, 16 Avoy ton vilin na camard, [275J

Te semble lo chin de vimard.

Si j'empugno cety bâton, Te chantera un otro ton.

PIERRE

Laissons ce beau carrillonnage.

Approchons ce vendeur d'Image, [280] Dieu vous gard, M^ le Bourgeois.

l'imagé.

Et à vous, Messieurs les villois.

BENOIST

Faites-nous voir de vos Etampes,

Des plus belles et fines trempes,

N'avez vous point quelque portrait, L285]

De quelque Peintre fort adroit,

Soit de Monsieur ou Demoiselle,

Dessus de velin ou de toille,

Cela ne nous importe point,

Hâtez vous et ne tardez point. [290]

l'imagé.

Messieurs je vous veux satisfaire.

Car j'ay icy tout vôtre affaire.

Soit en papier ou en velin, 17 En lin, en toille, en parchemin.

Soit en grosse ou fine peinture [295]

En détrempe ou mignature.

En grand, moien ou racourcy.

Je ne suis point mal assorty.

J'ai des petits et grands ouvrages,

Tant pour les fous que pour les sages, [3001

Enfin j'ay cela que chez moy.

Je pourrois contenter un Roy,

Tenés, voyez moi ces Tableaux,

Ils sont de maître Jean Roseaux,

Cet bien le meillieur ouvrier, [305I

EN VERS BURLESaUES 49

Qjui soit dedans tout ce quartier C'est luy qui peint toutes les armes, De ceux que l'on enterre aux Carmes Aux Minimes aux Celestins, Aux Cordeliers et Jacobins, [310]

Et presque toutes les Eglises, C'est luy qui dépeint les devises, Et mêmes tous les écus(s)ons, Des maîtres couvreurs et massons.

Qui sont quelquefois assez bêtes, [315] Pour se laisser casser la tête, ' Tombant de quelque bâtiment, Comm'il arrive fort souvent.

L'autre jour deux en rue du Bœuf, Tombèrent sur un pannier d'œuf, [320] Ecrasèrent bien cent poulet, 18 Auparavant qui fussent fait.

Ils avoient chacun cent pistoUes, Mais leurs femmes bonnes et folles.

Qui dévoient en faire ripailles, [325]

En payèrent leurs funérailles, Et ce maître Jean mon amy, En eut vingt écus et demy :

J'ay bien aussi quelques coppies, De mon Compère la Folie, [330]

C'est bien l'ouvrier de Lyon

Qjai peint de la meilleure façon,

Je vous jure aussi que personne,

Si ce n'est cet excellent homme,

Ne touche à ces dignes tableaux, [3?5l

Qu'on expose sur les Terreaux,

Quand quelque pendart de la grille

De peur de danser a fait gille.

PIERRE

Et quoy misérable coquin, Nous prens-tu pour quelque faquin, [340] Est ce là donc ces rares pièces.

Que tu vante avec hardiesse, Certes je croyoit vrayement.

Qu'il ^'avoit rien que de charmant, A l'entendre jurer sa foy, [345]

Qu'il pourroit contenter un Roy, 19 L'on diroit que le Sieur le Brun, Connu de Messire un chacun.

Et sa Royalle Académie, Luy fourny les moindres coppies. L350] J'attendois quelques beaux desseins, Dés racourcy fait à la main Qjuelques fins crayons de Bel-Ange, Ou du célèbre Michel Ange

Ou bien du sçavant Raphaël, [355]

De l'excellent Seigneur Phaël, Quelqu'un de ces desseins antiques, De ces verdures ou portiques, Enfin je croyoit que nature, Ce fût épuisé en peinture, [360]

Pour faire le moindre ornement, Du Cabinet de ce manant.

l'imagé.

Je commence à vous entendre, Et bien Messieurs je vous veus vendre.

De ces pièces inestimables, [365]

Mettez vitte argent sur table, Mais je vois bien que peut être, Vous voudriez des pièces de Maistre, Et de maître au superlatif Sans me conter du positif. [370]

N'importe je vous veux com(p)laire, Venés Monsieur nôtre Compère, Jettez les yeux premièrement.

Sur ce trait du vieux Testament, Ou la tête du pauvre Isaac, [37s]

Alloit entrer dedans le sac Si l'Ange d'une voix plaisante, N'eût dit Abram Dieu se contente.

Voyez-moy cette Véronique, QjLi'elle est belle et antique, [380]

Ces beaux crayons fait à la main, Du sçavant Monsieur de Poussain, Voyez ces Dieux et ces Déesses, Les Empereurs et leurs Maitresses, Avecque les douze Césars, [385]

Il sont du sçavant Elzears, C'est un sçavant peintre Allemand.

J'ay d'un autre peintre Flamand, D'Ovide les Métamorphose, Si vous desirez autre chose, [390]

J'ai de Demoiselle Stella, Ce beau Crucifix que voila.

Son prix est de cinq livres et dix, C'est un chef d'œuvre je vous dis, J'ai de la même Damoiselle, [395]

La description des Pastorelles, Avecque tout le jeux d'enfance.

Qui contienent quatre-vingt planche, Mais quoy ne suis je pas bien bête, De me casser ainsi la tête, L400I

21 Et m'altérer si vainement.

Sans gagner un sou seulement, Acheptez ou gagnez la porte.

Et allez amuzer quelque autre.

EN VERS BURLESaUES 53

PIERRE

Et bien j'estime ces Marchands, [405]

Qui sçavent attirer les chalants, Allons sortons de cette place, Laissons luy faire la grimace.

Enfilons la rue saint Jean, Marche, tu vas trop lentement, [410]

Tournons ce coing, allons à la fronde, Car j'entens mon ventre qui gronde, Il veut des réparations.

Pour les tors que nous luy faisons, Hola ! ho donnez nous bouteille, [415J De vôtre charmant jus de treille, Avec la tranche de jambon.

Pour nous le faire trouver bon.

l'hoste.

Messieurs, vous soyez bien venu Vive ceux qui montrent le eu. [420]

BENOIST

Monsieur nous demandons choppine.

Ou est allez vôtre Claudine.

l'hoste.

Elle met en perce un tonneau De très excellent vin nouveau.

Mais après cette philozelle, [425]

L'on pourra bien tirer l'échelle,

Car c'est le meilleur sans façon,

Qu'on puisse trouver dans Lyon,

C'est un grand vin de réserve,

due je garde et je conserve, [430]

Pour les gens du haut mérite,

Qjui viennent me rendre visite.

PIERRE

Nous vous sommes fort obligez,

Ce vin nous pourra soulagez.

Dépuis trois heures nous parlons, [435]

Marchons, pestons et clabodons.

l'hoste.

Ce vin icy vous va réfaire Vitte Claudine icy deux verres, Tenez, Messieurs gouttez le bien.

Je ne vous en demande rien, [440]

Si vous ne ditte qu'il est bon.

Et très excellent le jambon.

PIERRE

Ma foy je suis tout entêté.

Ça nôtre hôte à vôtre santé.

l'hoste.

Je vous rend un million de grâce, [445] 23 Mes chers amis grand bien vous fasse.

EN VERS BURLESaUES 55

Et bien ne vous l'ay-je pas dit,

Que l'on n'oublie les soucy,

En avallant cette liqueur,

Qui nous remet le ventre au cœur. [450]

BENOIST

Dites plutôt le cœur au ventre,

Car il est là dedans son centre,

Mais ditte nous par parentèse,

Combien vendez vous la semaise,

De cet excellent hypocrat, [455]

Propre à enyvrer les rats.

l'hoste.

Semaise cet quatre choppines, Approchez vous vitte Claudine, Prenez d'argent de ces Messieurs, Pendantqu'il sontde bonne hume(ur). [460]

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