‹ La ville de Québec sous le régime françaisChapitre 139 sur 275 · ENTRE QUÉBEC ET LÊVIS EN · texte numérisé non relu

ENTRE QUÉBEC ET LÊVIS EN

l'origine, la traversée du Saint-Laurent, en hiver, entre Qué-

bec et Lévis, se faisait en canots d'écorce. Quelles misères

enduraient ceux qui étaient obligés de se servir de ces embarcations primitives ! Quels dangers ne couraient-ils pas dans ces canots, quand le Saint-Laurent était couvert de glace!

La Relation des Jésuites de 1661 nous donne le récit de la traversée en canot de trois Français, faite dans le cours de janvier

Ces trois Français étaient allés à la chasse à l'orignal dans les forêts en arrière de Lévis. Le 28 janvier 1661, voulant retourner à Québec, ils équipèrent un vieux canot trouvé sur la grève.

Nos trois chasseurs étaient à peine embarqués dans le faible canot qu'ils regrettaient leur aventure. Une glace brisa l'embarcation et les précipita dans l'onde glacée. Deux des chasseurs qui étaient frères purent saisir la pointe du canot et s'y maintenir pendant un certain temps. A la fin, les forces manquèrent au plus jeune. Il dit alors à son frère: — Je n'en peux plus, mon pauvre frère. Adieu, je coule à fond; que Dieu me pardonne mes péchés, qu'il me fasse miséricorde, qu'il reçoive ma pauvre âme. Il disparut presque aussitôt.

L'autre, plus robuste, résista plus longtemps au froid. Il réussit à se hisser sur une glace. Celle-ci, entraînée par le courant, s'approcha de la rive. Il cria si fort qu'on vint à son secours.

La fortune du troisième fut véritablement miraculeuse. Il était entré dans le canot comme dans son cercueil, tant il avait peu de confiance de se rendre à Québec dans cette embarcation. Quand le canot fut brisé par la glace, il se jeta à la nage. Il sentit presque aussitôt une glace sous ses pieds. Elle lui servit de radeau et il y resta presque toute une journée et une nuit.

" On ne peut croire combien on est dévot et combien on est éloquent en ces extrémités, dit la Relation de 1661. Il semble que la vue d'une mort affreuse délie la langue, ouvre l'esprit et rend diserts les plus stupides. Il n'y a sorte de prières que notre pauvre

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navigateur n'employa pour obtenir de la Vierge quelque bon port. Cependant sa glace le soutenait toujours, coulant entre deux eaux, suivant le cours de la marée. Je ne sais si cette première glace en alla joindre une seconde, ou si cette seconde, bien plus forte et bien plus épaisse, marchant à fleur d'eau, se vint joindre à la première; mais je sais bien que ces deux glaces se collèrent et se joignirent ensemble si proprement, pour son secours, qu'il se trouva assis sur cette seconde glace dont le heurt assez doux lui avait fait plier les genoux. Il se trouva placé comme dans une chaise. Voilà un secours du Ciel bien favorable, mais hélas! ce pauvre homme n'en peut plus. Que faire en cet état, pendant l'horreur de la nuit ? La bise lui souffle au visage, et lui gèle tout le corps; il est assis sur une glace au milieu d'un grand fleuve, dont le courant l'écartait toujours des bords, et le traînait par le milieu de mille abîmes à une mort certaine.

" La Vierge endormit ce pauvre homme sur ce lit de glace, mais d'un sommeil si paisible, qu'il fut porté avec le flux et le reflux de la marée, depuis environ le Cap-Rouge jusqu'au milieu de l'île d'Orléans, d'où il retourna jusqu'à Québec, ayant fait dix ou douze lieues de chemin, voguant toute la nuit au milieu de cent précipices sans les connaître et sans être interrompu dans son sommeil."

Le pauvre naufragé fut réveillé, le lendemain matin, par les cris des riverains qui l'avaient aperçu sur sa glace. Quand les sauveteurs parvinrent jusqu'à lui, ils le trouvèrent, dit le naïf récit, assis sur la glace comme sur le théâtre de la Providence ; il en pouvait faire une chaire de prédicateur pour publier les bontés de la sainte Vierge, qui sait faire d'un abîme un lieu d'assurance pour le salut de ses serviteurs.

Source: Relation des Jésuites, année 1661.

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