LE DISCOURS D'UN CHEF HURON À M. DE TRACY
M de Tracy n'aimait pas l'ostentation, mais il ne put refuser la réception que voulaient lui faire les Hurons, les • fidèles amis des Français, à son arrivée à Québec. C'est un ancien capitaine qui parla au nom des Hurons. La Relation de 1664-1665 nous dit qu'il parla autant de la main que de la langue. Elle nous a conservé une partie de son discours :
" Grand Onnontio," dit-il, " tu vois à tes pieds les débris d'une grande terre et les restes pitoyables d'un monde entier, autrefois peuplé d'une infinité d'habitants. Ce ne sont maintenant que des carcasses qui te parlent, à qui l'Iroquois n'a laissé que les os, en ayant dévoré la chair, après l'avoir grillée sur les échafauds. Il ne nous restait plus qu'un petit filet de vie; et nos membres, dont la plupart ont passé par les chaudières bouillantes de nos ennemis, n'avaient plus de vigueur; quand avec bien de la peine, ayant levé les yeux, nous avons apperçu sur la rivière les navires qui te portaient, et avec toi tant de soldats qui nous sont envoyés par ton grand Onnontio et le nôtre.
" Ce fut pour lors que le soleil nous parut éclater avec de plus beaux rayons et éclairer notre ancienne terre, qui depuis tant d'années était devenue couverte de nuages et de ténèbres. Pour lors nos lacs et nos rivières parurent calmes, sans tempête et sans brisants; et pour te dire vrai il me sembla entendre une voix sortie de ton vaisseau qui nous disait, d'aussi loin que nous pûmes te découvrir : Courage, peuple désolé, tes os vont être liés de nerfs et de tendons, ta chair va renaître, tes forces te seront rendues, et tu vas vivre, comme autrefois tu as vécu. Je me défiais au commencement de cette voix et je la prenais pour un doux songe, qui flattait nos misères, quand le bruit de tant de tambours et l'arrivée de tant de soldats m'ont détrompé. Après tout, quoique je te vois de mes yeux et que j'embrasse tes pieds, la joie que tu apportes est si inopinée que j'aurais peur d'être déçu par un beau songe si je ne me sentais déjà tout fortifié de ta seule présence. Je te vois, ô généreux Onnontio, je t'entends, je te parle, sois le bienvenu, et
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reçois ce petit présent du cru de notre terre pour marque de la joie que nous ressentons de ton heureuse arrivée et de l'hommage que nous rendons au plus grand de tous les Onnontio de la terre, qui a eu compassion de nos misères et qui t'envoie pour nous en délivrer."
Puis l'orateur huron jeta aux pieds de M. de Tracy les différents présents que sa nation lui offrait. Chaque présent était accompagné d'une harangue.
Le premier des six présents du capitaine huron était une peau d'orignal façonnée et teinte à leur mode.
Au second présent, l'orateur dit que puisque M. de Tracy était venu pour détruire les cruels anthropophages et mangeurs d'hommes qu'étaient les Iroquois, il se permettait de lui faire remarquer qu'il avait trop de douceur sur le visage, et que les attraits dont il rayonnait n'étaient pas pour jeter la frayeur aux mangeurs d'hommes; qu'eux, les Hurons, voulaient, du moins pour la guerre qu'il méditait contre les Iroquois, lui rendre le visage effroyable en le couvrant d'un noir qui rend terrible ceux qui en sont peints.
Il faisait allusion à la coutume des guerriers sauvages qui, avant d'attaquer l'ennemi, se peignent de toutes sortes de couleurs, mais particulièrement de noir, afin de ressembler à des démons et par là effrayer leurs ennemis.
M. de Tracy, en réponse aux harangues du capitaine huron, fit dire par son " truchement " qu'il n'épargnerait rien pour remettre la nation huronne dans sa première splendeur.
Source: Relation des Jésuites, années 1663-1665.
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