LA COMTESSE DE FRONTENAC ET QUÉBEC
Disons tout de suite que la comtesse de Frontenac ne vint jamais à Québec. Son mari vécut ici de 1672 à 1682, puis de 1689 à sa mort, en 1698, soit près de vingt ans, mais elle ne consentit pas à l'accompagner dans la Nouvelle-France. Peutêtre avait-elle peur de la mer! Il est plus probable qu'une divine trouvait plus de charmes à la cour de Louis XIV que dans un bourg comme la capitale de la Nouvelle-France. Tout de même, madame de Frontenac tient un peu à notre histoire par l'intérêt qu'elle porta toujours au Canada, et particulièrement à Québec. Elle fut à la cour la meilleure protectrice de son mari. Celui-ci n'aurait pas gardé longtemps son gouvernement si sa femme n'eût été là pour lui faire pardonner ses excès de mauvaise humeur et d'incommensurable orgueil.
Madame de Frontenac était fille de Charles de la Grange, sieur de Neuville, maître des requêtes. Veuf, très riche, le sieur de la Grange fit élever son unique fille par sa tante, madame de Bouthilier.
Frontenac, âgé de trente ans, était maréchal des camps et armées de Sa Majesté et colonel du régiment de Normandie, mais pauvre comme un cadet de Gascogne. Il rencontra la belle demoiselle de la Grange qui n'avait que seize ans et il la rechercha en mariage.
Le maître des requêtes qui n'avait pas grande cervelle laissa engager les choses et, sottement, portait des baisers à sa fille de la part du colonel de Frontenac. M. de la Grange s'avisa ensuite de dire qu'il ne voulait plus de Frontenac pour gendre. La jeune fille répondit: — Mon père, vous m'avez commandé de l'aimer, j'y suis engagé et je n'en aurai point d'autre.
Le père entêté voulut forcer la jeune fille à entrer au couvent, mais Frontenac n'était pas homme à se laisser enlever sa conquête. Après bien des aventures, le mariage eut lieu à l'église de Saint-Pierre-aux-Bœufs de Paris, le 28 octobre 1648. De ce mariage romanesque naquit un fils qui fut plus tard tué à la tête d'un régiment qu'il commandait.
C'est peu après son mariage que madame de Frontenac se lia avec Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, plus connue sous le nom de la Grande Demoiselle. Celle-ci, dans ses curieux Mémoires, parle à plusieurs reprises de son amie dont elle vante la beauté. D'après mademoiselle de Montpensier, Louis XIV, dès l'âge de quatorze ans, aurait aimé madame de Frontenac. La reine mère mit vite fin toutefois à ces amours précoces.
La brouille se mit entre la Grande Demoiselle et madame de Frontenac aux alentours de 1657.
On a écrit que la comtesse de Frontenac refusa de recevoir le cœur de son mari, décédé à Québec, en disant qu'elle ne voulait pas d'un cœur qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. Ceci est une pure calomnie.
Tallemant des Réaux et le duc de Saint-Simon, qui ne manquent jamais l'occasion de médire des jolies femmes, semblent avoir respecté madame de Frontenac. Parlant de la mort du gouverneur de Frontenac, Saint-Simon écrit :
" Sa femme avait été belle et galante extrêmement du grand monde et du plus recherché. Elle et son amie mademoiselle d'Outrelaise étaient des personnes dont il fallait avoir l'approbation; on les appelait les divines. Un si aimable homme et une femme si merveilleuse ne vivaient pas aisément ensemble, aussi le mari n'eut pas de peine à se résoudre d'aller vivre et mourir à Québec, plutôt que de mourir de faim ici, en mortel, auprès d'une divine."
Plus tard, en 1707, Saint-Simon note ainsi la mort de la comtesse de Frontenac :
" Mourut aussi madame de Frontenac dans un bel appartement que le feu duc de Lude, qui était fort galant, lui avait donné à l'Arsenal, étant grand maître de l'artillerie. Elle avait été belle et ne l'avait pas ignoré. Elle et madame d'Outrelaise donnaient le ton à la ville et à la cour; elles exigeaient l'encens comme décors, et ce fut toute leur vie à qui leur en prodiguerait. Madame de Frontenac était fort vieille et voyait encore chez elle force bonne compagnie."
Sources: T.-P. Bédard, La Comtesse de Frontenac; Ernest Myrand, Frontenac et ses amis; Pierre-Georges Roy, Les Petites Choses de notre histoire.
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