LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE QUÉBEC EN
M de Frontenac, dès son arrivée au Canada, tenta d'implanter sur le rocher de Québec les splendeurs et le cérémo- • niai de la cour. Il y allait en petit, car les éléments lui manquaient. Tout de même, il organisa sa maison comme celle du roi. Ce qui fait dire au Père Le Clercq, très enthousiaste du gouverneur, que sa maison était si bien réglementée qu'elle pouvait passer pour " une académie réglée et un séminaire de vertu."
Le 17 septembre 1672, M. de Frontenac avait présidé une séance du Conseil Souverain où tous les membres et officiers s'étaient rendus pour lui offrir leurs hommages et prêter le serment de fidélité au roi.
Mais ceci ne suffisait pas à son amour de l'ostentation. Il lui fallait plus. Sa commission lui ordonnait de faire prêter serment non seulement aux officiers du Conseil Souverain, mais encore aux trois " ordres du pays."
Les trois ordres du pays ! Quelle belle occasion pour imiter les grandes cérémonies où le roi paraissait devant ses sujets ! De là l'idée de convoquer des Etats généraux.
Cette réunion eut lieu le 23 octobre 1672. Frontenac en parle dans les termes suivants dans sa lettre à Colbert du 2 novembre 1672:
" J'ai en mon particulier tous les sujets du monde de me louer de la civilité et de l'honnêteté des Révérends Pères Jésuites qui m'en donnèrent une marque dans une assemblée que je fis, il y a quelques jours de Mrs du clergé, de la noblesse, de la justice et du Tiers-État, pour leur faire prêter un nouveau serment de fidélité, m'ayant offert leur église neuve, sans que je la leur demandasse, et l'ayant ornée autant qu'ils le pouvaient. Je crus comme cela ne s'était point encore fait ici, qu'il fallait y apporter toute la pompe et l'éclat que le pays pouvait comporter, afin d'imprimer d'avantage dans l'esprit des peuples le respect et la vénération qu'ils doivent avoir pour Sa Majesté. Je tâchai donc à donner une forme à ce qui n'en avait point encore eu, et de composer une es-
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pèce de corps de clergé, de noblesse, de justice, et de Tiers-État. J'avais d'abord voulu joindre les communautés religieuses avec M™ du Séminaire, et les Pères Jésuites en étaient tombés d'accord dans le commencement. Mais M. le grand vicaire m'ayant fait ensuite de grandes difficultés, quoiqu'il y eût aussi consenti, je reconnus aisément qu'elles venaient de leur part, bien qu'il m'alléguât seulement que ce n'était pas la coutume en France qu'ils se mêlassent avec le clergé, ce qui fit que je crus ne devoir pas les y contraindre de peur de désobliger les uns et les autres.
" Pour la noblesse je pris trois ou quatre gentilshommes qui sont ici, que je joignis à autant d'officiers, et les juges ordinaires, et le syndic des habitants avec les principaux marchands et bourgeois de Québec ayant formé leurs petits corps, nous tînmes une assemblée plus belle qu'on en avait jamais vu en Canada, et où il y eut un concours de plus de mille personnes. J'essayai de leur insinuer les sentiments d'obéissance et de fidélité qu'ils devaient au Roi et de leur faire connaître aussi les obligations dont ils vous étaient redevables pour tous les secours que vous leur procuriez tous les jours. Ils parurent persuadés de l'un et de l'autre, et prêtèrent avec toutes les marques de joie possible le serment que je leur demandais et dont je vous envoie les formulaires. Plusieurs Hurons se trouvèrent à cette cérémonie et en furent si touchés que le lendemain ils me demandèrent à prêter le même serment, ce que je leur accordai. M. Talon ne s'y trouva pas, parce que, par malheur, il était un peu incommodé."
L'indisposition de M. Talon devait être ce que nous appelons de nos jours une maladie diplomatique. Avec son grand sens politique, Talon avait probablement prévu que le roi n'aimerait pas cette réunion du Tiers-État dans la Nouvelle-France, quand il laissait mourir de leur belle mort ceux de la vieille France. En effet, le ministre Colbert, au nom du roi, le 13 juin 1673, blâma M. de Frontenac de son initiative, " étant bon, dit-il, que chacun parle pour soi, et que personne ne parle pour tous."