L'ABBÉ DE FÉNELON DEVANT LE CONSEIL SOU- VERAIN
ON a prétendu que le célèbre archevêque de Cambrai, M. de Fénelon, avait été missionnaire au Canada avant de devenir une des illustrations de la France. L'archevêque de Cambrai ne vint jamais au Canada, mais un de ses frères, prêtre de Saint-Sulpice, vécut dans notre pays de 1667 à 1674.
François de Fénelon, missionnaire au Canada, était né en 1641, du mariage de Pons de Salignac, comte de Lamothe-Fénelon, et d'Esparbès de Lussan. François-Armand de Fénelon, qui devait monter sur le trône épiscopal de Cambrai, était né en 1651, d'un second mariage du comte de Lamothe-Fénelon. C'est le prénom de François porté par les deux frères consanguins qui a été toute la cause de l'erreur.
Sans ses démêlés avec le gouverneur de Frontenac, le séjour de l'abbé de Fénelon dans la Nouvelle-France eût probablement passé à peu près inaperçu.
L'abbé de Fénelon avait d'abord été en excellents termes avec M. de Frontenac. Celui-ci, voulant punir le sieur Perrot, gouverneur de Montréal, qui faisait ouvertement la traite, au mépris des ordonnances, usa d'un stratagème pour l'attirer à Québec. Il pria l'abbé de Fénelon de conseiller à Perrot de descendre à Québec afin d'avoir une explication avec lui. Perrot, sans défiance, se rendit au conseil de l'abbé de Fénelon. Il avait à peine mis les pieds dans la capitale que M. de Frontenac le fit arrêter et emprisonner au château Saint-Louis, où il fut étroitement surveillé par des soldats de la garnison.
M. de Fénelon fut profondément blessé du rôle que M. de Frontenac lui avait fait jouer dans cette affaire. Il descendit à Québec et tenta de faire remettre Perrot en liberté. M. de Frontenac non seulement ne se rendit pas à sa demande, mais lui refusa même la permission de voir Perrot.
L'abbé de Fénelon, d'un caractère un peu violent, ne put se contenir. Le jour de Pâques, 25 mars 1674, prêchant à l'église paroissiale de Montréal, il prit pour sujet de son sermon la solen-
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nité du jour, mais fit des allusions où les amis de M. de Frontenac virent une critique amère de sa conduite.
M. de Frontenac, informé de ce qui s'était passé à Montréal le jour de Pâques, y envoya son secrétaire pour obtenir une copie du sermon en question, dûment authentiquée et certifiée.
M. de Fénelon répondit à l'envoyé du gouverneur qu'il n'était pas obligé de donner par écrit ce qu'il avait dit en présence de plus de deux cents personnes qu'on pouvait interroger. " Si je suis innocent," ajouta-t-il, "on n'a rien à me demander, et si je suis coupable, ce que je nie formellement, on ne doit pas prétendre que je travaille à ma propre condamnation. "
Le gouverneur cita alors M. de Fénelon devant le Conseil Souverain. Les procédures se prolongèrent de juin à octobre 1674. Amené à Québec, M. de Fénelon fut mis sous la garde de l'huissier Roger à l'ancienne " brasserie Talon."
Au Conseil Souverain, M. de Frontenac conduisait lui-même les procédures contre son ancien ami. Il n'eut pas toujours le dessus, loin de là. Dès la première comparution de l'abbé, il y eut une pique qui fit sensation dans Québec. En entrant dans la salle du Conseil, il prit un siège bien en face du gouverneur. Celui-ci prétendit qu'il devait rester debout, et entendre en cette posture ce que le Conseil avait à lui demander. A cela, l'abbé répondit que les ecclésiastiques avaient le privilège de parler assis et couverts devant les cours. — Il faut faire distinction, dit alors le gouverneur, entre les ecclésiastiques mandés pour informations et ceux accusés de crimes.
L'abbé de Fénelon " en enfonçant son chapeau sur la tête et se promenant le long de la chambre," dit au gouverneur que son crime n'était que dans sa tête.
L'affaire Fénelon occupa le Conseil Souverain à peu près tout le temps, de juin à octobre 1674. A la fin, M. de Frontenac, se rendant compte qu'il avait été trop loin et que le Conseil, docile instrument jusque-là, ne le suivrait plus dans cette voie, fit embarquer M. de Fénelon pour la France. Celui-ci, par ordre de la cour, ne revint pas au pays, mais M. de Frontenac fut vertement blâmé pour avoir instruit une procédure criminelle contre un prêtre quand il aurait dû le remettre entre les mains de son évêque.
Source: Rapport de V archiviste de la province de Québec pour 1921-1922.
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