QUÉBEC VU PAR LA HONTAN EN
uébec est la ville capitale de la Nouvelle-France. Son cir-
cuit est à peu près d'une lieue, sa latitude quarante-sept
degrés et douze minutes, sa longitude en est incertaine, aussi bien que celle de plusieurs autres pays, n'en déplaise à Messieurs les géographes, qui comptent 1200 lieues de La Rochelle en cette ville sans s'être donné la peine d'en mesurer le chemin . . .
" Québec est partagé en haute et basse ville. Les marchands demeurent à la basse ville pour la commodité du port, le long duquel ils ont fait bâtir de très belles maisons à trois étages d'une pierre aussi dure que le marbre. La haute ville n'est pas moins belle ni moins peuplée. Le château bâti sur le terrain le plus élevé, la commande de tous côtés. Les gouverneurs généraux qui font leur résidence ordinaire dans ce fort y sont commodément logés, jouissant en même temps de la vue la plus belle et la plus étendue qui soit au monde. La ville manque de deux choses essentielles, qui sont un quai et des fortifications. Il serait facile d'y faire l'un et l'autre, car les pierres se trouvent sur le lieu même. Elle est environnée de plusieurs sources d'eau vive, la meilleure du monde, mais comme il ne s'y trouve personne qui entende assez bien l'hydrostatique pour les conduire à quelques places où l'on pourrait élever des fontaines simples ou jaillissantes, chacun est obligé de boire de l'eau de puits. Les gens qui habitent au bord du fleuve de la basse ville ne ressentent pas la moitié tant de froid que ceux de la haute, outre qu'ils ont la commodité de faire transporter en bateau jusques devant leurs maisons, le blé, le bois et les autres provisions nécessaires. Si ceux de la haute sont exposés aux vents froids de l'hiver, ils ont aussi le plaisir de jouir du frais en été. Il y a un chemin assez large de l'une à l'autre, mais un peu escarpé, et des maisons à droite et à gauche. Le terrain de Québec est fort inégal, et la symétrie mal observée. L'intendant demeure dans un fonds un peu éloigné, sur le bord d'une petite rivière qui se joignant au fleuve de Saint-Laurent renferme la ville dans un angle droit. Il est logé dans le palais où le Conseil Souverain s'assemble
Page 451
quatre fois la semaine. On voit à côté de grands magasins de munitions de guerre et de bouche. Il y a six églises à la haute ville; la cathédrale est composée d'un évêque et de douze chanoines qui sont de bons prêtres, vivant en communauté comme des religieux, dans la maison du chapitre, dont la grandeur et l'architecture sont surprenantes. La seconde est celle des Jésuites située au centre de la ville. Elle est belle, grande et bien éclairée. Le grand autel est orné de quatre colonnes cylindriques et massives d'un seul bloc de certain porphyre de Canada noir comme du geai, sans taches et sans fils. Leur maison est commode en toutes manières, car il y a beaucoup de logement. Ces Pères ont de beaux jardins, plusieurs allées d'arbres si touffus qu'il semble en été qu'on soit dans une glacière plutôt que dans un bois . . . Leur collège est si petit qu'à peine ont-ils jamais eu cinquante écoliers à la fois. La troisième est celle des Récollets qui, grâce à M. le comte de Frontenac, ont obtenu du Roi la permission d'y construire une petite chapelle (à laquelle je donne le nom d'église) malgré l'opposition de M. de Laval, notre évêque, qui, de concert avec les Jésuites, fit tout ce qu'il put, il y a dix ans, pour l'empêcher. Ils demeuraient avant ce temps-là dans un hospice qu'il fit bâtir où quelques-uns de ces Pères se tiennent encore. La quatrième est celle des Ursulines qui a été brûlée et rebâtie deux ou trois fois de mieux en mieux. La cinquième est celle des Hospitalières qui ont un soin très particulier des malades, quoique ces religieuses soient pauvres et mal logées.
" Le Conseil Souverain du Canada se tient ici. Il est composé de douze conseillers de capa y de Spada, qui jugent souverainement et sans appel toutes sortes de procès. . . Du temps que M. de Frontenac était en Canada, il se moquait de la prétendue préséance des intendants. Il traitait les membres de ce parlement comme Cromwell ceux d'Angleterre. Chacun y plaide sa cause, car on ne voit ni procureurs ni avocats, ainsi les procès sont bientôt finis sans qu'il en coûte ni frais ni épices aux parties. Les juges qui ne reçoivent du Roi que quatre cents livres de pension par an sont dispensés de porter la robe et le bonnet."
Source: La Hontan, Voyages dans l'Amérique Septentrionale.
Page 452
Mgr DE SAINT-VALLIER, ÉVÊQUE DE QUÉBEC