I.A REINE ET SES PROTEGES MUSICIENS
^■^^AUPHINE OU reine, Marie-An- -' toinctte s'occupa peu de favoriser les lettres et les beauxarts, de l'aveu de M'"'' Campan , mais elle réserva toute son influence pour la mettre au service des musiciens. C'est surtout après avoir mal réussi deux fois en patronnant quelque œuvre littéraire, d'abord la tragédie du Connétable de Bourbon , froidement accueillie aux fêtes du mariage de Madame Cîotilde avec le prince de Piémont, puis la ridicule comédie de Dorat-Cubières, le Dramomane, interrom.pue par le roi avant la fin du spectacle, à Fontainebleau, que la reine décida de ne plus jamais entendre la lecture d'une pièce nouvelle et de reporter tout son intérêt sur les
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compositeurs de musique. Elle fit bien encore accorder une pension de douze cents livres à Chamfort, dont la tragédie de Mustapha et Zéangîr avait obtenu grand succès à Fontainebleau, mais cette malheureuse pièce tomba piteusement à Paris : il en devait être ainsi avec l'esprit d'opposition qui re'gnait à la ville et qui aimait à infirmer les jugements de la cour. Or, cet événement ne fit qu'affermir la reine dans sa résolution de ne plus accorder de protection qu'aux ouvrages de musique, pour lesquels elle croyait avoir une sûreté de goût particulière ; — et le fait est qu'elle n'a généralement ni mal choisi ni mal jugé.
j^jme Campan exagère bien un peu quand elle attribue à la reine seule le degré de perfection auquel la musique atteignit alors en France, mais n'était cette légère exagération, elle la loue ici à bon escient. « Ce fut uniquement pour plaire à la reine que l'entrepreneur de l'Opéra fit venir à grands frais, à Paris, la première troupe de bouffons. Gluck, Piccinni, Sacchini, y furent successivement attirés. Ces compositeurs célèbres, et particulièrement le premier, furent traités avec distinction à la cour ; Gluck, dès l'instant de son arrivée en France, eut ses entrées à la toilette de la reine, et tout le temps qu'il y restait, elle ne cessait de lui adresser la parole. Elle lui demandait un jour s'il était près de terminer son grand opéra à'Armide, et s'il en était satisfait; Gluck lui répondit de l'air le plus froid et avec son accent allemand : Madame, il est bientôt fini, et vraiment ce sera superbe. Son sentiment, aussi naïvement exprimé, fut confirmé, et la scène lyrique n'a sûrement pas de pièce d'un plus grand effet. On se
récria beaucoup sur la confiance avec laquelle cet artiste venait de parler d'une de ses productions ; la reine le défendit avec chaleur ; elle prétendait qu'il ne pouvait pas ignorer le mérite de ses ouvrages; qu'il savait que cette opinion était générale, et qu'il craignait sans doute que la modestie exigée des bienséances ne parût en lui de la fausseté. La reine n'aimait pas uniquement le grand genre des opéras français et italiens ; notre opéra-comique lui plaisait aussi infiniment ; elle appréciait beaucoup la musique de Grétry, si analogue à l'esprit et au sentiment des paroles, que le temps n'en a pu diminuer le charme. On sait qu'un grand nombre de poëmes mis en musique par Grétry sont de Marmontel. Le lendemain de la première représentation de Zémire et A^^or, Marmontel et Grétry furent présentés à la reine, dans la galerie de Fontainebleau, qu'elle traversait pour se rendre à la messe. La reine adressa tous ses compliments à Grétry sur le succès du nouvel opéra, lui dit que, dans la nuit, elle avait songé à l'effet enchanteur du trio du père et des sœurs de Zémire derrière le miroir magique, et poursuivit son chemin après ce compliment. Grétry, transporté de joie, prend dans ses bras Marmontel : « Ah ! mon ami s'écrie-t-il, voilà de quoi faire d'excellente musique... — Et de détestables paroles, » reprit froidement Marmontel, à qui Sa Majesté n'avait pas adressé un seul mot. «
Marie-Antoinette commettait parfois de ces étourderies même envers les personnes qu'elle honorait, et dans l'instant qu'elle voulait leur faire plaisir. N'est-ce pas elle qui recevant Piccinni, lorsque celui-ci fut pré-
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sente à la cour au début de la guerre musicale, voulut chanter pour lui faire honneur, lui demanda de l'accompagner au clavecin et choisit étourdiment un air de VAlceste de Gluck? « La reine m'a raconté elle-même ce plaisant mal-à-propos dont elle riait et rougissait encore, écrit le prince de Ligne. La grâce qu'elle mettait à réparer ces petits malheurs qui lui arrivaient souvent, par une sorte d'ingénuité qui lui allait si bien, peignait la bonté et la sensibilité de la plus belle des âmes ; ce qui ajoutait des charmes à sa figure sur laquelle on voyait se développer, en rougissant, ses jolis regrets, ses excuses et ses bienfaits. Combien de fois n'ai-je pas surpris tous ces mouvements ! »
En somme, la protection constante que Marie-Antoinette accorda à Gluck et reporta ensuite sur Sacchini, qu'elle manifesta d'ailleurs à tous les grands musiciens qui venaient tenter fortune en France, à Piccinni comme à Salieri , au rival déclaré comme à l'élève avoué de son vieux maître, constitue son vrai mérite musical, et montre, mieux encore que son savoir de chanteuse ou son talent sur la harpe, qu'elle sentait vivement la musique et comprenait cet art dans ses manifestations les plus élevées et les plus grandioses. Les frères de Concourt, dans leur excellente Histoire de Marie- Antoinette, ont tracé un bien charmant portrait de la reine, protectrice dévouée des compositeurs et des artistes.
« Le meilleur temps de la reine, ses plus belles heures, étaient données aux travaux charmants, aux plaisirs aimables de l'art, h cet art surtout l'art de la femme, la musique. La reine protégeait les grands mu-
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siciens, ou plutôt elle recherchait leur amitié, et faisait la cour à leur orgueil. Elle allait familièrement à eux, et c'était un patronage nouveau, tendre, dévoué, le patronage de cette reine, qui donnait à Grétry ces éloges et ces compliments; à la fille de Grétry, le titre de filleule de la reine de France ; qui soutenait Gluck de tant de bravos, lui amenait les applaudissements de la cour, le défendait avec un si beau feu d'enthousiasme contre le franc parler de M. de Noailles, lui donnait comme répondant M. le duc de Nivernois dans une affaire d'honneur, l'encourageait par tant de promesses de succès aux premières auditions, entourait sa vanité de tant de soins, faisait elle-même la police du silence dans son salon lorsqu'il se mettait au clavecin, luttait enfin de sa personne et de toutes ses forces pour la fortune de ses opéras contre le goût musical de la nation. Garât et la Saint-Huberty trouvaient les mêmes attentions et le même zèle de protection chez cette reine, qui donnait à toutes les gloires sa main à baiser, comme Louis XIV faisait asseoir Molière *. »
C'est vrai, la reine avait donné son nom d'Antoinette à la fille de Grétry, et si l'on en croit ce que le bonhomme Bouilly se fait raconter par madame Dugazon en sortant de chez Grétry, la reine aimait beaucoup sa jeune filleule. Il ne se passait presque pas de mois qu'elle ne la fit venir à Versailles pour la combler de présents ; et chaque fois qu'elle allait au théâtre, la souveraine, après les trois révérences d'étiquette au public, cherchait des yeux sa filleule, puis lui en-
' Histoire de Marie-Antoinette, par Edmond et Jules de Goncourt. (In-iy, 1^78. p. 176.)
voyait un baiser aux applaudissements de tous les spectateurs *. C'est encore vrai, le prince d'Hénin faillit un jour avoir une affaire d'honneur avec le duc de Nivernois, au sujet d'Orphée, dont il avait mal parlé chez Sophie Arnould, et si le duc de Nivernois s'était ainsi déclaré le champion du musicien, s'il protégeait celui-ci ouvertement, c'était pour se faire mieux venir delà reine; heureusement que l'affaire s'arrangea sans effusion de sang, du moment que le prince consentit à faire visite au chevalier Gluck **. Mais qu'avait donc fait le maréchal de Noailles qui pût lui attirer une repartie aigre-douce de la reine ? C'était à la veille de la représentation d'Electre dont l'auteur, Lcmoyne, avait été enrôlé de force ou de gré dans le parti gluckiste, et comme le roi demandait au maréchal ce qu'il pensait du nouvel opéra auquel il avait assisté pendant les répétitions : « Sire, avait répondu le vieux duc, quant au pocme, il ne vaut pas le diable, et pour la musique, elle est d'un élève de Gluck, et conséquemment doit ne pas être meilleure. » La reine qui était présente, répliqua aussitôt en riant : « Monsieur le maréchal, je vous entends très bien, mais continuez; vous avez ici votre franc parler, comme sous le feu roi ***. »
Marie-Antoinette, et c'est là qu'était le courage, ne défendait pas ses protégés seulement en paroles et dans son salon; elle payait bravement de sa personne, et que
• Mes récapitulations, par J.-N. Douilly, t. L Première entrevue avec Grétry, p. i53.
•■ Correspondance secrète, de Métra, 7 août 1774. '" Mémoires secrets, 2 juillet 17S2.
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la soirée s'annonçât bien ou mal, elle tenait h assister aux premières repre'sentations des ouvrages qu'elle soutenait, parce qu'elle les admirait. Bachaumont dit qu'elle « avait l'air de faire cabale, » tant elle applaudissait le premier jour qu'on donna Iphigénie en Aiilide\ quant à ce malheureux opéra de Cj'thère assiégée^dont il est parle plus haut, elle ne manqua pas à son musicien de prédilection, bien que celui-ci fût déjà reparti pour Vienne en laissant Berton écrire la musique du divertissement final , et la pièce ayant été jouée seulement une vingtaine de fois, elle trouva le temps et le moyen de s'y montrer plus d'un soir. Mais la conduite de la reine envers Sacchini, dont on ne parle jamais parce qu'on ne le connaît pas, fut encore plus méritoire et plus courageuse que son attitude à l'égard de Gluck, dont on parle toujours. Il ne conviendrait pas de raconter ici sur nouveaux frais cette guerre incessante et déloyale que firent à la reine tous les intérêts, tous les amours-propres ligués contre Sacchini, mais encore pourrait-on signaler quelques différences essentielles, sans rappeler aucun des petits faits, des nombreuses pièces secrètes que nous avons découvertes aux Archives nationales, et qui jetèrent la plus vive lumière sur ces trames savamment ourdies *.
Lorsque Marie-Antoinette avait patronné Gluck à sa venue en France et l'avait appuyé de son crédit à l'Académie de musique, elle n'avait eu h apaiser, à vaincre que les susceptibilités, que les obstacles qui se dressent toujours au théâtre devant un nouveau venu ;
* \'oir Marie-Antoinette et Sacchini premicre partie de La Cour et l'Opéra sous Louis XVI. {In-i8. 1878.)
or, ces boutades de vanité chez les artistes, ces éclairs de jalousie chez les compositeurs se reproduisaient bien chaque jour et exigeaient qu'on se tînt constamment en garde, mais c'étaient là des contrariétés isolées et qui ne découlaient pas d'un vaste système de conspiration mù par quelque chef secret. Au contraire, lorsque Sacchini arriva à Paris et que la reine eut voulu l'attacher à l'Opéra, autant par sympathie personnelle pour ce compositeur que par égard aux recommandations de son frère, l'empereur Joseph II, il s'organisa une véritable ligue contre la reine et son protégé. Les meneurs habiles de cette intrigue, ce pied-plat de Lasalle, le secrétaire du comité des artistes, ce parvenu jaloux et ambitieux sans mérite, Morel, beau-frère du surintendant des Menus-Plaisirs, ce surintendant luimême, Papillon de la Ferté, très obséquieux avec le ministre et avec la reine, mais qui cherchait sous main à la compromettre publiquement pour l'empêcher d'agir en faveur de Sacchini, ces dignes alliés, disonsnous, trop bien servis par l'esprit de révolte et d'opposition qui régnait dans le comité de l'Opéra, faillirent en arriver à leurs fins et faire exiler Sacchini de l'Académie, après avoir ruiné l'influence musicale de la souveraine en l'accusant dans le public de nuire toujours aux compositeurs nationaux et de livrer la scène française à des musiciens étrangers qu'elle faisait venir d'Itahe, comme Piccinni, d'Allemagne, comme Gluck, ou d'Angleterre, comme Sacchini.
L'affaire était adroitement combinée, il faut en convenir, car il n'est pas en France de meilleur moyen de troubler les esprits, d'obscurcir les questions arlisti-
ques, surtout les questions musicales, que de faire vibrer la corde patriotique. Sous ce rapport, du moins, nous n'avons pas varié d'une ligne en cent ans, et la meilleure preuve que c'était là l'arme la plus sûre à employer contre la reine, c'est qu'elle dut finir par céder, après avoir défendu son protégé de tout cœur. Il lui avait suffi d'abord, pour Chimène^ d'exprimer nettement sa volonté au ministre, pour renverser tout cet échafaudage d'intrigues et de calomnies, mais elle avait dépensé toute son influence du premier coup ; elle n'avait déjà plus autant d'énergie pour défendre Dardaniis^ rayé honteusement du répertoire, et lorsque vint la question de savoir quelle pièce aurait le pas à Fontainebleau, d'Œdipe, de l'Italien Sacchini, ou de la Phèdre, du Français Lemoyne, la reine, comprenr.nt qu'elle était sans force contre cette accusation sans cesse renaissante de toujours favoriser les étrangers, dut sacrifier Sacchini à Lemoyne, pour ne pas se compromettre aux yeux de la nation, qui commençait à la trouver trop Autrichienne et trop peu Française de cœur.
Elle avait raison pourtant dans ses préférences musicales, et elle regretta sans doute plus d'une fois cette décision, surtout lorsqu'elle apprit qu'une déconvenue aussi subite avait pu aggraver la maladie habituelle du musicien, la goutte, au point de l'emporter ; aussi n'eut-elle pas de repos, après la mort de Sacchini, qu'elle n'eût pourvu, autant que possible, au sort de sa trop nombreuse famille, qu'elle n'eût réparé envers Sacchini mort la douleur qu'elle lui avait involontairement causée , en pressant la représen-
tation de ses deux opéras posthumes, Œdipe à Colorie et Aryire et Evelina, en les soutenant de ses bravos.
La reine n'estimait pas seulement les compositeurs de musique, elle aimait aussi les artistes, les chanteurs surtout; elle les honorait de sa protection constante, à commencer par la Saint-Huberty, qui méritait bien cet honneur par son mérite exceptionnel, sinon par son caractère et ses mœurs. Mais elle ne se contentait pas de les protéger, elle les attirait à la cour et se plaisait même un peu trop dans leur société.
Le premier exemple à citer est Garât. Lorsque ce jeune homme, à peine âgé de seize ans, arriva de Bordeaux et qu'il fit tourner toutes les tètes, palpiter tous les cœurs par sa voix délicieuse, par son incomparable prescience du chant, par sa jolie figure et la vivacité de son esprit méridional, il fut accueilli en triomphateur à la cour, oîi le comte d'Artois le conduisit après l'avoir nommé secrétaire de son cabinet. La reine ne se lassait pas de l'entendre : elle voulut même chanter avec lui, elle lui fit donner une pension de six mille francs sur la cassette du roi pour faire régulièrement de la musique ensemble, et h deux reprises différentes, elle paya les dettes de l'artiste, qui tranchait du grand seigneur. Marie-Antoinette était bien jeune alors, mais elle avouait plus tard à M'"^ Campan qu'elle avait acquis à ses dépens l'expérience nécessaire pour veillera la conduite de ses belles-filles, qu'elle serait surtout très scrupuleuse sur les qualités et vertus de leurs dames de compagnie, et qu'elle voudrait même leur interdire de faire de la musique avec des professeurs : « Je devais entendre chan-
ter Garât, ajoutait-elle, et ne jamais chanter de duo avec lui. »
Le chanteur Michu, très goûte à la Come'die-Italienne, était aussi reçu journellement à la cour; c'était lui qui donnait des leçons à la reine pour les comédies à ariettes qu'elle représentait avec ses amis, et on le récompensait de son zèle par d'assez belles gratifications, quand il venait jouer avec ses camarades au théâtre de la ville, à Versailles. Mais ce professeur ne chantait pas seulement sur les planches pour sa royale élève, il était accueilli au palais, il était admis aux petits soupers et se montrait fier du grand plaisir que la reine prenait à l'entendre ; bref, il n'y avait plus de fête complète sans lui. Singulière compagnie, en somme, pour la reine que celle d'un acteur de talent, mais de mœurs douteuses, de figure eflféminée, et auquel le célèbre Janot avait pu appliquer le sobriquet trop clair de Demoiselle" .
Que Marie- Antoinette fût trop facile pour les artistes qu'elle voulait admettre dans sa société, qu'elle oubliât un peu trop vite avec eux les lois de l'étiquette, c'est bien possible ; mais cette affabilité de la reine envers les chanteurs était une de ses qualités, elle semblait même toute naturelle en un temps ou les grands seigneurs se faisaient un plaisir de frayer avec les comédiens, sans qu'il en résultât pour ceux-ci ni sujétion, ni humiliation. Au surplus, cette fréquentation n'eut pas de résultats regrettables pour la souveraine, et la
■ Voir la Comédie à la cour de Louis XVI, le tltéâtre de la reine à Trianon, p. 16 et 17. et la Correspondance secrète, de Métra, 5 février 1784.
compagnie nous paraît, à distance, plus singulière que pernicieuse. Marie-Antoinette, à tout prendre, ne semble avoir eu qu'un talent assez ordinaire en chant comme sur la harpe ou le clavecin, mais elle avait le goût de la musique et posse'dait un sens très délicat de cet art; elle le prouvait non-seulement par les petits concerts qu'elle organisait dans l'intimité, voire par ses tentatives dramatiques, mais aussi par son assiduité aux théâtres de chant, aux spectacles de l'Académie de musique et de la Comédie-Italienne, où elle se sentait à l'aise et comme en famille, artiste elle-même auprès d'artistes qu'elle aimait à recevoir et voir à la cour.
Son vrai titre de gloire musicale, il faut le répéter, est d'avoir attiré en France quelques grands compositeurs qui ont senti se développer leur génie au contact de la scène française, de leur avoir aplani les voies et d'avoir montré une sollicitude constante pour leurs œuvres et leurs intérêts. Il est presque impossible de retracer quelque passage de notre histoire musicale durant les vingt années qui précédèrent la Révolution, de s'occuper de quelque compositeur, petit ou grand, de cette période, sans qu'on ne distingue l'influence de la reine et qu'on n'ait à prononcer son nom. Et son mérite, en ces circonstances délicates, en ces conflits musicaux, fut d'avoir su ménager bien des amourspropres rivaux, d'avoir su concilier des intérêts inconciliables, pour le triomphe non plus seulement d'un individu, mais de la musique en général.!' '^ ■■ -^
Que fit-elle, en effet, durant tout son règne? Elle soutint énergiquement Gluck, mais elle ne desservit pas
Piccinni, bien au contraire ; elle défendit Sacchini et ne rebuta pas Lemoyne ; elle aimait Grétry, elle patronna Salieri ; elle sut enfin se faire aimer de beaucoup d'artistes qu'elle traitait affectueusement et avec lesquels elle ne se rappelait son titre de reine que pour les protéger. Ce ne sont pas là des qualités communes ni de minces services ; aussi l'impartiale histoire devrait-elle se rappeler les uns et les autres chaque fois qu'elle a à parler d'un des chefs-d'œuvre, — et ils sont nombreux — que la musicienne a appréciés, que la reine a défendus.
K titre , par sa généralité même , peut faire concevoir au lecteur des craintes légitimes contre lesquelles nous tenons à le prémunir dès l'abord. Peut-être la C ' ^ seule vue de ces mots écrits en
^^ grandes capitales : Musique , — «- ^i-^J Dix- huitième siècle, Philosophes, aura-t-elle évoqué dans son esprit le souvenir des deux grandes querelles musicales qui ont agité ce siècle à vingt années de distance et lui aura-t-elle fait redouter que nous ne recommencions sur nouveaux frais le récit tant de fois repris ab ovo de la guerre des Bouffons ou de la lutte de Gluck et de Piccinni. Qu'il se rassure, nous ne raconterons ni Tune ni l'autre. Nous croyons, en elïet, qu'il n'y a pas de profit à
toujours reprendre au même point le récit de ces épisodes de notre histoire musicale, à toujours suivre la même filière pour exposer les mêmes idées, dans le même ordre, avec les mêmes répliques et les mêmes anecdotes. En envisageant un point d'histoire quelconque toujours du même côté, on risque de laisser inexplorés d'autres points de vue qui offriraient une perspective nouvelle.
C'est ainsi que tous les récits qu'on a faits de la guerre de Gluck et de Piccinni et qui sont résumés d'une façon très complète au point de vue documentaire, sinon très satisfaisante au point de vue musical, dans l'ouvrage de M. Desnoiresterres, nous ont retracé les ardentes discussions, les attaques violentes et les rudes ripostes de Suard, de Marmontel, de Laharpe, de Grimm, de Coquéau, de l'abbé Arnaud, etc. On a si souvent redit leurs arguments, facéties, pointes, bons mots, épigrammes et chansons qu'il faudrait avoir la mémoire bien courte pour ne pas les savoir par cœur. Mais si nous connaissons h la lettre les moindres opinions de ces littérateurs qui s'improvisaient, de leur propre autorité, juges d'un tournoi musical et qui ne dédaignaient pas de descendre eux-mêmes dans l'arène pour y rompre des lances et recevoir de rudes horions, nous ignorons, en revanche, quelle fut, sur ces matières d'art et de musique, la façon de voir des hommes qui occupent le rang le plus élevé dans l'histoire littéraire et philosophique de la France.
Rousseau est le seul dont on ait étudié les théories avec quelque attention, et il doit cette préférence moins à la valeur de ses écrits qu'à la passion aveugle
qu'il apportait dans ce débat et qui lui faisait soutenir avec une égale furie, des opinions contraires à quelques années d'intervalle. Pour Diderot, il est surtout connu de réputation et admiré sur commande, du moins en ce qui concerne la musique. On peut même affirmer que nombre de gens se vantent d'avoir lu le Neveu de Rameau, qui l'ont seulement feuilleté ; et parmi ceux qui ont poursuivi jusqu'à la dernière page, plus d'un serait bien embarrassé de dire ce qu'il y a dans le livre et de se prononcer pour ou contre. Quant à Voltaire, d'Holbach, d'Alembert, combien de personnes savent s'ils ont jamais eu occasion d'émettre un avis en musique ? A plus forte raison quand il s'agit de littérateurs de second ordre, comme Mably, Cazotte et Laugier.
Il semble pourtant qu'il serait plus intéressant de s'enquérir de l'opinion de ces hommes illustres, de ces grands philosophes, de passer au crible leurs théories, de les discuter, de les comparer entre elles, plutôt que de refaire une nouvelle, mais non dernière fois, l'histoire anecdotique et critique (c'est le terme consacré) de la querelle des Bouffons ou de la guerre des Gluckistes. C'est un travail de ce genre que nous allons entreprendre; mais, pour ne point tomber dans les défauts que nous signalions plus haut, nous nous imposerons cette triple règle : insister surtout sur ceux d'entre ces grands écrivains que la critique musicale a jusqu'ici laissés à l'écart, — passer plus rapidement sur ceux, comme Grimm et Rousseau, dont les écrits ont déjà été sérieusement discutés, mais qui peuvent donner encore sujet à d'intéressantes observations, — et omettre absolument ceux, tels que Suard, Laharpe
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et Marmontel, etc., dont le bagage musical a e'te' tellement remué et visité qu'il n'y a plus rien à y prendre. Cette sorte de revue des grands écrivains du siècle dernier considérés dans leurs rapports avec la musique, nous amènera bien à parler de ces querelles célèbres, surtout de celle des Bouffons, mais nous ne le ferons qu'autant qu'il sera nécessaire pour l'intelligence des auteurs et des écrits que nous étudierons, et nous nous garderons soigneusement de les narrer à nouveau ; nous éviterons ainsi de tomber toujours dans les mêmes redites et nous aurons grande chance de rencontrer chez ces auteurs quelque point de vue inexploré, quelque argument original, quelque saillie mordante qui donnera un nouvel attrait à ce débat. Nous voudrions enfin tracer ici une série de tableaux où se refléterait exactement la façon de goûter et de juger la musique des grands penseurs ou des écrivains distingués d'il y a un siècle; nous voudrions, en employant tour à tour l'exposition et la critique, en reproduisant leurs idées les plus saillantes, en discutant à loisir, en les combattant ou les soutenant soit de nous-mème, soit avec l'aide des contemporains, exposer de la façon la plus claire leurs vues particulières, leurs opinions, si singulières soient-elles, pénétrer enfin au fond de leur esprit et mettre en pleine lumière leur penser sur la musique.