T. HÉDOUVILLE
Cet appel fut généralement entendu, et pendant plusieurs mois, le pays bénéficia d'une pacification assez étendue ; il n'est pas à dire pour cela que quelques petits troubles passagers ne se soient pas produits. Mais ils étaient sans gravité et isolés ; on sentait qu'il n'y avait plus là une direction générale due à des chefs puissants et écoutés. Dans le district de Manicrs, le général Cambrai avait pris quelques mesures préventives qui avaient suffi à maintenir l'ordre jusqu'en prairial an VI. Mais à partir de cette date, les troubles vont s'aggraver
Ie jour en jour et l'insurrection va devenir générale.
132 mame:rs durant la révolution
Le pays était devenu si paisible, que les premières nouvelles des mouvements des Chouans furent considérées comme fausses. Ignard, le commissaire de Saint-Cosme, précédemment si alarmiste, répondait en effet, le 16 prairial an VI, au commissaire du directoire du Mans : a Vous me donnez à connaître par votre lettre en date du 4 du courant que plusieurs républicains ont expiré sous les coups des assassins, agents de la Royauté dans les cantons de Brùlon et de Parce, et que ce doit être pour moi un motif de surveiller exactement les manœuvres des ennemis de la République. ... ! Je crois bien qu'ils commencent à se désabuser et à s'apercevoir que le directoire exécutif n'a pas eu l'intention de les favoriser, comme ils se le sont imaginés pendant quelque temps » '.
Cependant, dès le 23 prairial, il se décide à prendre des mesures et à faire faire des patrouilles de nuit, parce qu'il a appris « que les bi'igands arrivent dans nos cantons et y gagnent déjà les communes de Courcebœufs et de Mézières ».
A Mamers, le 24 prairial, la colonne mobile est chargée de fouiller tous les bois et taillis de l'arrondissement pour en chasser les Chouans, parce que l'administration a été informée la veille que les brigands, chassés des districts de Sablé et de Sillé, se sont répandus dans les communes de Courcebœufs et de Mézières ; que plusieurs d'entr'eux se sont l'endus au château de la Davière et à la Cour de Courcemont. Il est également décidé que les agents municipaux, accompagnés par la force armée, feront des visites domiciliaires, pendant le jour seulement, dans les maisons qui leur paraîtront suspectes *.
Dans le canton de Courgains, la même surveillance était exercée par l'administration municipale ; à la suite des attentats commis par les Chouans à Ancinnes et à Saint-Calais, quelques hommes de troupe avaient été cantonnés à Courgains et des patrouilles avec leur aide s'exécutaient de jour et de nuit '^.
Le pays commençait à s'alarmer ; Baudet-Dubourg, commissaire de l'administration centrale de la Sarthe, écrivait à son collègue de Mamers : « J'apprends de bonne part que les Chouans veulent sérieusement recommencer le cours de leurs bi'igandages et de leure assas-
(1) Archives de la Sartlie. L, 22 1. 16 prairial an VI (4 juin 1798). {2) Archives de la Mairie de Mamers. Registre M, n» 88. 24 prairial an VI (12 juin 1798). Archives de la Sarthe. L, 230, n- 552.
(3) Archives de la Sarthe. L, 261. Courgains. 6 thermidor an VI (24 juillet 1798).
sinats ; ils désarment, et forment des magasins d'armes et de mnnitions. Ah 1 serions-nous assez malheureux pour voir renaître dans ce département les horreurs dont nous avons été les témoins et les victimes ! Au nom de la sûreté commune, redoublons de surveillance, de dévouement et de courage, et (jue l)ientôt par des mesures vigoureuses, ces scélérats soient pris, chassés ou exterminés » '.
Guitlier lui signalait quelques jours plus lard « que le nommé Moinet ou Monnet, bordager, domicilié dans la commune de Placé, canton de Bourg-la-Loi , ci-devant chef de Chouans, non amnistié, parcourt nocturnement les campagnes environnantes, avec des prêtres léfractaires et quelques autres scélérats de la même trempe. Il publie hautement que lors de la guerre civile, il a mis le pa3's à contribution. Cet individu, que je ne connais nullement, m'a été dépeint comme très dangereux, et contre lequel on ne peut prendre des mesures trop l)romptes pour l'empêcher de recommencer le cours de ses brigandages, .lai des citoyens assidus qui observeront toutes ses démarches dans les communes de mon arrondissement, et je ne négligerai rien pour le faire arrêter, s'il se présente avec des intentions hostiles ....... 2.
Le 28 thermidor, le commissaire prés l'administration centrale demandait au chef de brigade Ferrey, commandant le déparlement de la Sarthe, d'établir un détachement à Courgains, très agité par les Chouans. << Il serait bien intéressant, lui écrivait-il, que la commune de Courgains, chef-lieu de canton, eut un jjetit détachement de dix à douze hommes. Il parait que la malveillance s'agite dans cet arrondissement. Mon collègue près le canton m'annonce qu'un écriteau a été attaché à l'arbre de la liberté, oii l'on insinue au peuple la nécessité de le renverser, en prétendant (jue la liberté est enchaînée. On y avait de plus attaché des signes de fanatisme, tels que chapelets et croix. Il est facile .sans nuire à la disposition des troupes dont vous avez besoin,' de remplir par l'envoi d'un faible détachement la demande de l'autorité locale. Il y a à Mamers un cantonnement de trente hommes lorsque dix-huit ou vingt seraient suffisants, le canton étant un des plus tranquilles du département ; on pourrait également extraire de celui stationné à Marolles, composé de quinze hommes, quatre ou cinq hommes ; on pourvoirait par là à la sûreté de ces
(1) Arcliivcs de la Mairie de Mamers. Lettre du 12 Uierniidor an VI (30 juillet 1798).
(2) Archive.s de la Sarthe. L, 230. Lettre du 16 thermidor an VI (3 août 1798).
trois cantons, où la moindre force suffit pour y comprimer les ennemis de la tranquillité publique » i.
Le général Vimeux, dans son rapport d'octobre, ne manifestait pas de crainte pour un nouveau soulèvement de Chouans :
« Dans la Sarthe, dit-il, il ne reste que neuf ou dix brigands qui inquiètent, mais ce sont des scélérats dans toute la force du terme et non pas des Chouans organisés. Ils ne font ni enrôlements, ni magasins d'armes et de munitions. Ils volent, à la vérité, de préférence, les patriotes et acquéreurs de biens nationaux ; c'est une tactique de leur part, afin de ne pas passer pour brigands aux yeux des royalistes et de se ménager par là des amis, qui leur donnent refuge, lorsqu'ils sont poursuivis par les colonnes républicaines » ~.
Dans les campagnes les esprits cependant étaient surexcités ; les individus tenaient entre eux des propos menaçants pour les fonctionnaires. Le commissaire de Saint-Cosme rapporte, par exemple, qu'un individu a osé dire en plein cabaret, devant une assistance nombreuse,
« que les s gueux de républicains verraient clair dans leurs écuelles,
sous quinze jours, qu'il y en avait deux dans la commune de Saint- Cosme, qui seraient les premiers exterminés, et après eux, onze autres du canton » '■>.
Des agents étrangers parcouraient le pays, et le commissaire de Mamers est prévenu, le 2 nivôse an VII, « qu'un individu envoj'é par l'Angleterre et qui prend tantôt le nom de Varinot, tantôt celui de Gi'ésillet, parcourt le déparlement avec la mission d'y former, sous l'apparence de sociétés maçonniques, des comités royalistes et organisateurs de guerre civile » *.
Le 10 pluviôse (29 janvier 1799), on apprenait à Mamers « que vingt-sept hommes armés ont été vus, depuis cinq à six jours, dans le canton de Vivoin ; qu'ils sont entrés chez différents patriotes où ils se sont fait donner à boire et à manger ; qu'un d'eux ayant demandé à ces hommes s'ils avaient des passeports, plusieurs ont montré leurs pistolets en disant : « Voilà nos passeports » ; que ces hommes se sont
(1) Archives de la Sarthe. L, 173. Lettre du 28 thermidor an YI (15 août 1798).
(2) Archives historiques de la Guerre. Armée d'Angleterre. — Chassin. Les Pacifications de VOiiesl, t. III, p. 243.
(3) Archives de la Sarthe. L, 224. 13 frimaire an VII (3 décembre 1798).
(4) Archives de la Mairie de Mamers. Lettre du 2 nivôse an VII (22 décembre 1798).
divisés sur différentes routes aux environs de la commune de René et y ont ai'rété plusieurs voj'ageurs, auxquels ils ont demandé leurs noms, et qu'ils ont ensuite laissés passer en leur disant : « Vous n'êtes pas sur notre liste ; si vous y eussiez été, vous auriez été fusillés sur le champ ». Ces hommes ont fait entendre qu'ils en voulaient à ceux qui avaient arrêté, ou fait arrêter, Chapdelaine » '. La colonne mobile fut aussitôt envoyée à la poursuite de ces individus, mais sans résultat, car elle ne put les rencontrer.
Malgré cela le mouvement ne s'accentue pas ; des paysans, au mois de ventôse (mars 1799), viennent bien chanter le Yexilla Régis dans l'église de Champaissant durant la nuit, mais ils se retirent devant la troupe ; toutefois, dans les premiers jours du mois de floréal, l'agitation conmience à se faire sentir ; les conciliabules dans les campagnes deviennent nombreux. Les commissaires des cantons de Saint-Cosme, Marolles, Courgains, Mamers se réunissent et se concertent sur les mesures à prendie « propres à les garantir des malheurs que ])ourrait occasionner l'arrivage dans ces cantons des scélérats déhontés, prêtres insermentés » signalés par une lettre du 6 lloréal « qui avaient projeté d'y déployer l'étendard de la guerre civile et y catéchiser l'avantage du massacre » -. Des battues fréquentes sont décidées.
Le commissaire de l'administration centrale 'les avait demandées par une lettre datée du Mans, le G floréal an VII, adressée à ses collègues des cantons de Nogent, Marolles, Courgains, Saint-Cosme, Tuffé et Mamers extra-muros ; elle était ainsi conçue ' :
Des rapports qui paraissent mériter la confiance m'annoncent, citoyen collègue, qu'on projette dans votre canton et dans ceux de des mouvements insurrectionnels et que tout est mis en œuvre pour y arborer l'étendard de la révolte, et y organiser l'assassinat des républicains.
On assure qu'un gi"and nombre de prêtres réfractaires, ou sont déjà dans ces cantons, ou se proposent de s'y rendre, dans le dessein d'y exercer la pernicieuse influence et de diriger le plan des rebelles. Les moteurs de l'insurrection parcourent le pays, tantôt sous l'habit de gardes nationales, tantôt sous un autre costume afin de tromper l'œil de la police et de ne donner lieu à aucun
(1) Archives de la Sarthc. L, 170. Lettre du commissaire de Mamers à l'administration centrale de la Sarthe, du 10 pluviôse an VII (29 janvier 1799).
(2) Archives de la Sarthc. L, 224. 17 floréal an VII (0 mai 1799).
(3) Archives de la Sarthe. L, 177. Lettre du 6 floréal an VII (25 avril 1799).
soupçon. J'apprends même que des munitions ont été envoyées depuis peu et distribuées aux affidés appelés à l'exécution du complot.
Je vous donne ces avis, persuadé que vous en profiterez, pour déjouer les scélérats qui veulent faire de cette partie du département un foyer de rébellion et de meurtres.
Concentrez-vous sur-le-champ et secrètement avec vos collègues près les cantons menacés ; entendez-vous ensemble sur les mesures à prendre pour y neutraliser les espérances criminelles du royalisme et du fanatisme. Fixez à des jours déterminés une battue générale sur les points indiqués, faites des recherches scrupuleuses dans toutes les maisons suspectes, qu'on en enlève les armes et les munitions qui pourront s'y trouver, que tous les étrangers sans passe-ports ou véhémentement soupçonnés, qu'on rencontrera, soient arrêtés. Enfin rappelez-vous les dispositions de ma circulaire du 22 prairial et 17 messidor dernier et conformez-vous y exactement par l'exécution de la battue que je vous recommande....
Si votre canton est véritablement menacé, sauvez-le par votre activité et votre énergie. Vous le pouvez, vous en avez le moyen et je suis convaincu que vous le ferez.
Salut et fraternité.
A cette lettre, le commissaire du canton de Mamers extra-muros répondit le 18 floréal * :
Citoyen collègue, au reçu de votre lettre du 6 floréal présent mois, j'ai dépéché un exprès à mes collègues près les cantons de Courgains, MaroUes, Saint-Cosme et Nogent-le-Bernard. Le 15, nous nous sommes réunis à Mamers, dans le dessein de nous concerter secrètement sur les moyens les plus convenables comme les plus propres à assurer le succès de l'opération, que vous nous aviez recommandée. Nous sommes convenus d'un commun accord, de suspendre, si vous le trouvez bon, la battue générale que vous nous chargiez de faire sur les points indiqués, avec d'autant plus de raison que le citoyen Mallard, commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale de Marolles, nous a rapporté qu'à la suite d'une entrevue qu'il a eue avec vous, à ce sujet, le 14 de ce mois, il vous avait déterminé de surseoir l'exécution des mesures que votre circulaire nous prescrivait.
Il résulte de notre conférence, et des renseignements que nous nous sommes respectivement communiqués, que la situation actuelle de notre pays n'est pas aussi alarmante qu'on a voulu vous le persuader.
J'en conviens avec vous, citoyen collègue, des prêtres réfractaires circulent
(1) Archives de la Sarthe. L, 177. Lettre du 18 floréal an VII (7 mai 1799).
dans nos cantons et soufflent dans tous les cœurs les fureurs de la discorde et la haine du gouvernement républicain, inutilement jusqu'à ce jour. Mes collègues et moi nous avons fait usage de tous les moyens que la loi met à notre disposition pour tâcher de découvrir leur retraite. A l'aide de divers travestissements ces brigands sacrés parcourent avec assurance les campagnes les plus isolées ; sans cesse errants, ils ne se réfugient jamais deux fois de suite dans le même asile, ils ont grand soin d'entretenir, auprès des autorités civiles et militaires, des espions poui" les informer h point nommé de toutes les recherches qui s'opèrent, et telles précautions qu'on prenne, le secret est toujours découvert
Dans ce moment où tout me parait tranquille, il serait impolitique de
faire une battue générale, elle serait infructueuse et ne servirait qu'à aigrir les esprits et à donner l'éveil aux malveillants. Mes collègues assemblés en ont jugé de même.
On vous a trompé, citoyen collègue, on vous a fait un rapport mensonger, n'en soyez point en inquiétude, l'étendard de la révolte ne sera point arboré dans nos contrées. Conservons l'espoir d'y maintenir de concert l'ordre et la tranquillité, et de prévenir par une surveillance continuellement active, les funestes conceptions du royalisme et du fanatisme. Si des mouvements insurrectionnels se faisaient sentir, les agents de l'autorité sauront déployer le courage et l'énergie convenable à des républicains dévoués au bonheur de leur pays.
Je surveille particulièrement les ci-devant nobles et leurs fermiers, je ne perds pas un instant de vue tous les individus suspectés d'avoir précédemment figuré dans les bandes chouanniques. J'ai dans plusieurs communes des patriotes affidés, qui m'instruisent de tous leurs mouvements. En un mot, si je m'en rapporte aux renseignements précis que je me suis procurés, si j'en crois le témoignage de tous les administrateurs municipaux et quatre années d'expérience, la situation politique de ce canton est passablement bonne, l'esprit public s'y améliore sensiblement. "*
Cependant il est prudent de se préparer à tout événement et de se mettre en état de parer les coups de nos ennemis intérieurs. En conséquence, citoyen collègue, j'insiste à vous demander de nouveau le prompt armement de la colonne mobile de ce canton ; quoique organisée définitivement, l'administration municipale ne peut la mettre en activité, ni la commander pour un service public, sans lui fournir préalablement les armes et les munitions requises pour ce senice. Les dépôts militaires du Mans renferment une assez grande quantité de fusils ; le département en a déjà disposé d'un certain nombre en faveur des colonnes mobiles de quelques cantons qui nous avoisinent, notamment Marolles. Je vous prie instamment, citoyen, de presser l'armement de celle du canton rural de Mamers, composée de citoyens probes, connus favorablement par leur civisme et leur dévouement à la chose publique. Je me réfère à cet égard aux
observations que je vous ai adressées avec le tableau de la colonne mobile, dans le courant du mois de nivôse dernier, et vous invite itérativement à appeler sur cet objet toute la sollicitude de l'administration centrale de la Sarthe. 11 est d'autant plus urgent d'armer ces compagnies d'élite, et de leur donner le degré d'activité qu'on a droit d'en attendre, qu'il n'y a plus de cantonnement militaire à Mamers, ni aux environs ; il serait avantageux d'y avoir une force armée disponible. Réponse s'il vous plaît.
Salut et fraternité :