LE MARTYRE DE TOULOUSE
Quand li baroun picard, aleman, bourguignoun Sarravon Toulouso e Beùcaire...
F. Mistral.
Les perpétuels bouleversements de peuples, comme ceux qui ont rempli le haut moyen âge, ne peuvent se produire sans entraîner avec eux de singulières migrations d’idées et de doctrines. Pourquoi s’étonnerait-on, dans ce mouvement prodigieux de l’Orient vers l’Occident, de voir apparaître comme une renaissance de la vieille hérésie de Manès ?
Dès après l’an mille, dont on comprend certes les terreurs par toutes les catastrophes qui l’avaient précédé, on commença à relever dans le Midi de la France de nombreuses traces du manichéisme, de cette croyance, d’ailleurs logique, à une lutte entre les deux principes égaux du bien et du mal. Elle se combinait ici avec un ascétisme chrétien naturellement développé par les malheurs du siècle, cet immortel ascétisme qui réserve à Dieu toutes les choses de l’âme et abandonne à Satan toutes les choses du corps.
Au fond, les saints, qui ne sont que de magnifiques exceptions, ont vécu de cela. La dangereuse folie consistait à vouloir imposer de telles lois au
plus grand nombre. La société ne peut se composer d’ermites, de vierges, de contemplatifs ; ce serait détruire toute vie familiale et sociale, figer tout élan vers le mieux, ruiner toute joie de vivre, paralyser tout effort. L’Église s’en inquiéta dès le règne de Philippe Auguste d’autant plus que les purs ou les parfaits, comme ils s’intitulaient, tiraient argument de leur mysticisme intransigeant contre le relâchement du clergé catholique.
Qu’une telle religion ait pu séduire des montagnards comme les Vaudois, qu’elle soit arrivée jusqu’au Languedoc parles rudes vallées des Cévennes, où nous rencontrerons toujours des âmes avides d’échapper aux cruautés de la nature pour conquérir les royaumes du ciel, nous le comprenons facilement. La question se complique quand on voit le catharisme gagner de proche en proche, apparaître dans les plaines ensoleillées et voluptueuses qui descendent vers la Méditerranée.
A la vérité, les avait-il conquises ? Il semble plu-
!tôt qu’il y avait créé des sortes d’îlots privilégiés, dans des cloîtres, des communautés, des cités isolées autour de quelque haute citadelle. 11 y devint l’hérésie de choix de certains esprits profondément ■eligieux, pour lesquels les joies de la vie terrestre ipparaissaient trop bestialement délicieuses pour ître sanctifiées. Qu’un barbare grossier pût mander, dormir, se reproduire sous la bénédiction de ’Église, possible ; mais l’être raffiné, qui sait ce que •êcèlent d’ivresse les plaisirs de la table ou du lit,
verse, dès qu’il en accepte le principe, dans la goi mandise ou la luxure. Plutôt renoncer à tout : : plus manger, ne plus se reposer, ne plus aimei De là mille extravagances de jeûne, de macér tions, d’impossible pureté, qui conduisaient à mort ou à la folie des prêtres, des religieuses, d femmes, voire des enfants !
Les magnifiques seigneurs d’Occitanie, enl parvenus, après tant de misères, à donner à leu vassaux paix et prospérité, les hauts barons méi dionaux, dans leurs cours somptueuses où cha: taient les plus subtils troubadours, n’avaient eu des rêveries théologiques. Ni les Trencavel à Ca cassonne et à Béziers, ni les comtes de Foix et ( Comminges ne donnèrent dans le catharisme encore moins les Raimonds de Toulouse. Ceux-c depuis la première croisade prêchée dans la bas lique de Saint-Sernin, au printemps de 1096, pi Urbain II lui-même, avaient donné des gage éclatants de leur foi catholique : non seulemei Raimond IV, compétiteur de Godefroi de Bouille au trône de Jérusalem et fondateur en Orient de il principauté de Tripoli, mais ses fils Bertrand < Alphonse Jourdain, morts en Palestine pour 1 défense des Lieux Saints.
Leur descendant, à la fin du xie siècle, Raimon VI, sans partager leur zèle apostolique, n’ava rien qui l’inclinât vers l’hérésie que le concile d Latran venait de nommer Valbigéisme. Il appara plutôt comme un prince jouisseur et retors, amb
ieux et diplomate. Neveu de Louis Vil, beau-frère le Richard Cœur de Lion et du roi d’Aragon par leux de ses trois mariages successifs, il règne sur ■ l’immenses états, qui vont du nord de la Provence usqu’à l’Agenais et des Cévennes aux Pyrénées, fièrement indépendant à l’égard de la France '.omme de l’Angleterre, il profite des travaux et 1 les efforts de ses devanciers. Une seule chose 'inquiète encore : le relâchement du lien vassaliique, la richesse croissante de ceux qui dépendent * le sa couronne comtale, de sa bannière rouge tim- ; orée de la croix d’or aux douze pommeaux. De 1 ;ette jalousie soupçonneuse dériveront peut-être «es malheurs.
! S’il se préoccupait fort peu des disputes religieuses auxquelles le Languedoc servait alors de ’héâtre, il n’en était pas de même auprès de lui. Toulouse, en 1206, voyait arriver dans ses murs un nouvel évêque qui brûlait de faire oublier par son zèle sa première existence de troubadour amoureux. Folquet, de Marseille, était bien l’homme qu’il fallait pour s’exaspérer de l’ascétisme cathare, où il croyait lire un perpétuel reproche. Il voyait l’hérésie en toute macération, il se sentait lésé par toute austérité. Aussi ne doit-on pas s’étonner s’il stimula vivement le zèle de Dominique de 'Guzman et de ses premiers disciples, et celui de Pierre de Castelnau, ancien archidiacre de Mague- 'lone, puis cistercien de Fontfroide, qui, soit avec l’envoyé pontifical Rainier, soit seul chargé du
haut titre de légat, s’occupait ardemment de tra- •! quer l’albigéisme et d’en purger le pays.
Ces querelles d’Église, mêlées de prédications, de i conférences, d’examens minutieux, d’absolutions t solennelles, duraient depuis de longues années, lorsque, tout au début du xme siècle, un bruit étrange et sinistre se répandit de l’est à l’ouest, traversa le Languedoc comme un éclair. Le 14 janvier 1208, dans le delta du Rhône glacé par le mistral, un soudard inconnu avait planté lâchement son épieu dans le dos du légat et s’était enfui au galop vers Beaucaire. On avait rapporté Pierre de Castelnau à Saint-Gilles, qui depuis semble toujours méditer un drame dans ses pierrailles. Le soir même, il y expira en pardonnant à son assassin. ;
Le pardon généreux ne s’étendait qu’à cette main brutale ; un plus grand demeurait accusé : le comte de Toulouse lui-même, que, près d’un an auparavant, le légat avait frappé d’excommunication, et dont ce meurtre apparaissait aux yeux de tous comme la réponse et la vengeance.
Ah ! ce coup frappé par un cavalier ignoré, qu’allait-il déclencher, pour plus d’un siècle, de massacres et de ruines ! Après tant de discussions, . il marquait d’un lourd trait sanglant la rupture décisive de l’Occitanie avec la Chrétienté. On reprochait déjà à son puissant seigneur de protéger les hérétiques, de les défendre, d’empêcher que leur race maudite fût sérieusement traquée ; on lui reprochait encore davantage : au lieu d’armer ses
vassaux en milices, d’entretenir des bandes de routiers aragonais qui trompaient parfois leur oisiveté en pillant abbayes et monastères. Était-ce l’un de ces bandits, fortement anticléricaux, qui, pour se venger, autant que pour venger son maître, avait aussi dépêché le légat pontifical ? Ce qu’il y avait de particulièrement grave, c’est que, malgré les adjurations de Folquet, Raimond VI ne s’oc- 3upait nullement d’instruire l’affaire, de rechercher le meurtrier mystérieux.
Que voulait-il ? Il s’était mis en tête de jouer un jeu prodigieusement difficile et qui le perdrait : déchaîner la guerre contre ses vassaux les plus riches et les moins soumis, les voir abaissés et dépouillés, recueillir le fruit de leur défaite. Pour 1 3ela, le signal de la lutte étant donné, se rapprocher de l’Église, obtenir d’elle pardon et merci. Il s’y împloya de son mieux, tandis qu’un cri de réprobation et de fureur s’élevait de partout contre ces Mbigeois hérétiques et sanguinaires.
L’archevêque de Reims, l’évêque de Chartres, 'abbé de Citeaux Arnaud Amalric, prêchaient la hroisade ; Eudes 1 1 J , duc de Bourgogne, Hervé de Donzy, comte de Nevers, Gaucher de Châtillon, 3omte de Saint-Pol, Pierre de Courtenay, comte d’Auxerre, Guillaume, comte de Genevois, Pierre Sermond d’Anduze, Enguerrand de Marie, sire de doucy, répondaient les premiers.
Li baroun picard , aleman, bourguignoun , comme lit Mistral, étaient là, et aussi des gens d’Auvergne,
du Limousin, du Poitou, de la Gascogne, du Roue gue, de la Saintonge, tous prêts à la curée. Pendai ce temps, Raymond VI intriguait à Rome, i défendait furieusement de toute hétérodoxie, i réconciliait avec le pape en lui cédant des terres i des châteaux, qu’il comptait bien récupérer sai; retard, et en promettant même de collaborer a châtiment de ces abominables Albigeois.
L’armée catholique se concentra à Lyon au prii temps de 1209. Elle s’affirma formidable. Au poi voir des épées et des lances s’ajoutait la fort surnaturelle des mitres et des crosses. Les arcfi vêques de Rouen et de Sens, les évêques de Bayeu Lisieux, Nevers et Autun se rangeaient autour du premiers prélats. Us couvriraient de leur autoritj du prétexte d’une épuration nécessaire à l’ordi social, une entreprise de brigandage.
Quand les cohortes s’ébranlèrent au chant dj Veni Creator , l’émotion fut vive aux terres d’Oc. 1; jeune vicomte Raimond-Roger Trencavel accouru de Carcassonne à Béziers, encourager ses sujets à 1 résistance ; puis il s’en alla, fort indécis.
Raimond VI, lui, ne tergiversa pas. Le 12 juin, i promit à Milon, le nouveau légat, de marcher ave les croisés ; il tint parole. Il vint les attendre Beaucaire, quand ils quittèrent la vallée du Rhôn et obliquèrent carrément vers le Languedoc, il marcha avec eux sur Montpellier, qui ouvrit se portes, et ensuite sur Béziers.
Au plus fort de la canicule, on arriva devant cetti
LA VILLE ROUC.E
aute ville, dont l’acropole guerrière domine les nmenses plaines jusqu’à la Méditerranée. Juchés ur leur promontoire, les Biterrois regardaient le éploiement de l’ost d’investissement. Ils ne comœenaient pas grand’chose à cette guerre. Tant de ruit pour quelques extravagants qui ne voulaient i se marier ni manger de la viande ? Avec leur ptimisme facile, ils s’imaginaient que tout cela mrnerait très bien, que jamais on n’oserait, pour peu de chose, tenter l’assaut de leur citadelle, ivec une chaleur pareille, à la fin du mois de juillet, n reste à l’ombre. Aussi, quand leur évêque, lainaud de Montpeyroux, leur prêcha de se soumettre et de livrer les hérétiques qui se trouvaient armi eux, ils haussèrent les épaules. Ils riaient en i Durant sur les remparts, en brandissant des banières et des oriflammes comme des épouvantails. Fanfaronnades lamentables. On s’en aperçut le ndemain, hélas ! trop tard. Dès le 22 juillet, ce lagnifique et hautain Béziers fut enlevé non pas u cours d’un siège en règle, non point dans un (ssaut héroïque livré par les plus hardis chevaliers, iais simplement par la racaille de l’armée. Le chef es valets, qui s’intitulait le roi des ribauds, lança ■s hommes à l’attaque. Aucune défense sérieuse ne fi trouvait organisée. Les portes enfoncées, l’enîinte escaladée, la cohue féroce pénétra dans la ■lie. En deux ou trois heures, ce fut fait. Non pas le bataille, mais un égorgement, dont la chevalee des croisés et ses chefs se tinrent à l’écart. Sous
un ciel impitoyable, pareil à une plaque de mét chauffée à blanc, montaient à la fois les sonneri obsédantes du tocsin, les rugissements de joie de valetaille, les clameurs désespérées des victimes. Ui foule, au comble de l’épouvante, se précipita, travers le labyrinthe des ruelles et des placette vers la cathédrale Saint-Nazaire, vers l’église de Madeleine : ces lieux sacrés auraient inspiré respect à des soldats dignes de ce titre. Mais 1 routiers sans foi ni loi que l’on avait laissés lâch ment s’introduire dans la ville pouvaient-ils hés i ter ? Les portes crevèrent sous leur poussée furieui et un massacre sans nom ensanglanta les dalle éclaboussa les murs. Les chanoines furent trucidf comme les autres, au milieu de leurs ouailles, ave les hérétiques, s’il y en avait. Pas un instant le vainqueurs ne s’en inquiétèrent. Ils tuaient frént' tiquement, pour tuer, comme dans un hideux abai toir inutile. Ils saccageaient, ils pillaient. Puis, i mirent le feu, et, vers le soir, la colline escarpé* offerte au dernier adieu rouge du soleil, se couronn de tourbillons de flamme et de fumée, comme 11 gigantesque bûcher où brûlaient les cathares Quand les chefs de la croisade se décidèrent i intervenir, jugeant l’hécatombe suffisante, tou. était consommé.
Les apologistes de la guerre sans merci, qu prônent la cruauté comme un moyen nécessaire; trouveraient ici argument à leur théorie. Le brui des horreurs de Béziers répandit la terreur dans tou
Languedoc ; jusque dans Toulouse en alerte, les itholiques blancs et les hérétiques noirs en tremèrent également. Les plaines se courbèrent, agemillées, attendant la loi qu’on venait leur impor ; sur les hauteurs, Montréal, Fanjeaux, agrippés ix derniers contreforts des Corbières, ne se ’urent plus imprenables, ouvraient leurs portes us résistance, imploraient la clémence des croisés, n six jours, ceux-ci parvinrent à Carcassonne. Là, solidement établi dans sa ville et sa forteresse ir le large plateau abrupt qu’enserre la boucle de \ude, Trencavel se préparait à la résistance. Ce lune homme, surpris à vingt-quatre ans par des i énements prodigieux, s’était ressaisi, jurait de se efendre contre les envahisseurs. Dans la vieille c adelle romaine, augmentée et complétée par les \isigoths, dans le lourd château fort, demeure de s famille seigneuriale, il avait à la hâte concentré ds troupes, des munitions, des vivres, des armes. Crtes, ce n’étaient pas encore les savantes fortications que devaient édifier ici pour l’éternité k architectes de Louis IX et de Philippe III, ces ■ors et ces remparts inviolés que nous admirons «iore, dont le dessin pur et bleu tranche sur le : te paysage languedocien ; mais la place se devint solide ; on ne l’enlèverait point par un coup de uprise. L’armée des croisés établit son camp, se Inosa à un siège en règle. Il durerait quelques 1rs à peine.
e 3 août, malgré les brûlantes ardeurs du soleil,
si
LA VILLE ROtJGE
une attaque de grand style fut dirigée pour coupe les communications des assiégés avec la rivière. L faubourg qui occupait ses berges fut enlevé ( incendié. La barbacane qui permettait aux troup< de Trencavel de descendre jusqu’à l’eau potabl que le soleil avait desséchée là-haut, tomba au mains des assaillants. Les Carcassonnais, tap derrière leurs murailles, se virent livrés aux afïr< de la soif. Les croisés avaient désormais en l’él barbare qui sévit sur ces régions un auxiliaire phi terrible que les catapultes et les pierriers. Au boi de quelques jours de supplice, il fallut se résoud] à entamer des négociations.
En quoi consistèrent-elles ? Ici, les avis sont d vers et passionnés. Quand on revoit, par quelqi| journée incendiée, la cour quadrangulaire de <j château fort où Trencavel monta sur son palefr pour se rendre au camp des croisés, le problème ! pose toujours angoissant et sinistre : pourquoi n’es I il pas rentré ? Pourquoi l’a-t-on gardé là-bas, ju qu’au moment de l’enfermer dans une des tou de sa propre forteresse et de l’y laisser mourir, vingt-quatre ans, d’une problématique dysenterk i Y a-t-il eu trahison, mépris de la foi jurée, capiti lation régulière ? On ne saura jamais qu’une chose ( façon sûre : c’est que, le 15 août 1209, l’imprenab Carcassonne ouvrait ses portes. Elle allait deveni pour de longues et cruelles années, la capitale < [ l’invasion, le centre d’où partiraient d’innon d brables randonnées pour achever l’oeuvre de la crd i
ade. En deux mois, cette première campagne se erminait par une victoire tellement inespérée }u’on allait l’exploiter sans retard.
C’est ici que se produisit le coup de théâtre }ui devait changer la face des événements : Raimond VI comprendrait trop tard que non seulenent son jeu était découvert, mais aussi qu’il était ilupé de haute main. Les seigneurs accourus à l’ap- »el des évêques vers les fertiles terres d’Oc ne omptaient nullement avoir travaillé pour lui ; ils •evendiquaient âprement les fiefs qu'ils venaient de onquérir. Devant les grands féodaux indécis surgislit la figure âpre et formidable de Simon de Montbrt, seigneur d’Ëpernon, comte de Leicester en ngleterre, qui, aux côtés du légat Arnaud Amalric, vait dirigé les opérations de cette guerre. D’enîousiasme, l’ost tout entière l’élut vicomte de arcassonne et de Béziers, maître de la terre des érétiques, sauf le comté de Toulouse qu'on vouit bien laisser encore à son maître légitime. Déjà I masque se soulevait. Il s’agissait beaucoup moins (extirper l’hérésie que d’arracher d’aussi beaux omaines à leurs propriétaires et de se les partager, lui de Lévis, Guillaume de Contres, Robert de «brceville, Lambert de Crécy, Régnier de Chaudelifcin, Raoul d’Argis, Pons de Beaumont réclamaient cjà leur butin.
■ La surprise fut rude pour les princes occitans qui usaient pris part à la croisade. Ëtait-ce ainsi qu’on i'i remerciait de leur loyal concours ? Comme le
comte de Foix, Raimond VI leva le camp et rentr chez lui.
Qu’allait-il faire ? Sa situation se révélait foi critique. 11 avait abandonné ses vassaux ; sur qi désormais s’appuyer ? Son propre frère cadet lu j même, Baudouin, passait du côté du plus fort et | pendant deux ans, combattrait contre lui. La vu toire foudroyante des croisés semait partout 1 terreur. Et, Montfort ayant signifié à ses allié défaillants qu’il allait envahir leurs états, Toulousi au comble de l’inquiétude, se hissa sur ses rempart et fouilla avidement la trouée du Lauraguais ver l’est. Combien de fois, déjà, n’avait-elle pas vu, d ce côté, s’approcher l’ennemi ?
Son comte, en ce pressant danger, ne cherch encore qu’une chose : gagner du temps. Multiplian les promesses, laissant les envahisseurs consolide leurs conquêtes, s’installer à Limoux, à Mirepoix, . Saverdun vers les Pyrénées, à Castres, Lomben Albi vers le nord, il s’esquiva pour un de ces long i voyages diplomatiques où il excellait : il vint Paris, où il s’assura de la neutralité bienveillant de Philippe Auguste, puis il se dirigea vers la Vill Éternelle, où Innocent III, une fois de plus, fu désarmé par sa faconde et sa souplesse presqu italiennes ; le pape, qui, dans ses lettres publiques devait le traiter si durement, l’écouta avec bien veillance, lui fit présent d’un splendide manteau e d’une armure. L’hérésie vaincue, sa répressioi assurée, que demanderait-il de plus ? Raimoni
rentra de son expédition, l’âme et le cœur en paix. Pour gage de ses intentions loyales, il reçut Amalric et Simon au Château narbonnais. L’évêque Folpiet lui-même distribua à ses diocésains une absoution générale. A la fin de cette année terrible, me sorte de paix lénifiante engourdit Toulouse.
Ce calme factice dura peu. Si, quelque temps Encore, la ville fut épargnée, autour d’elle, après es quartiers d’hiver, la croisade se ralluma avec ureur : en 1210, dès le printemps, on apprit que, lour réduire toute résistance dans le Bas-Langue- 'oc, Montfort avait enlevé le château de Minerve, ù s’étaient réfugiés plusieurs centaines de paraits et de femmes cathares ; après la victoire, on 3S avait brûlés sans pitié sur d’énormes bûchers et e lourdes fumées nauséabondes planaient sur la [bntrée. De juillet à novembre, nouveau siège, iplui de Termes en Termenès ; les attaques s’y révèlent infructueuses ; mais les assiégés, qui avaient ibi héroïquement les tortures de la soif, ne purent ésister, après de violents orages, à l’envie déliante de boire l’eau des citernes brusquement |mplies. La dysenterie les terrassa ; et, en pénclant dans la place, les croisés n’eurent à passer au 11 de l’épée que des êtres hâves et amaigris, qui hploraient la mort comme un bienfait.
L’année suivante, ces horribles exploits recomlencèrent ; après l’enlèvement et la destruction <|i château de Cabaret, Simon entreprit l’investis sment de Lavaur, dont la forte citadelle sur les
LA VILLE HOUGE
bords escarpés du Tarn, offrait asile à de nombreux Albigeois terrorisés. L’opération fut tout ensemble rude et lente. 11 fallut un bon mois pour en venir è bout. Les vainqueurs ne firent grâce à personne ; le 3 mai 1211, le défenseur de la noble ville, Aimeri fut ignominieusement occis avec quatre-vingts che valiers ; quatre cents hérétiques, ou présumés tels furent concentrés à coups de lances dans une prairie où, entourés d’énormes bûchers, ils furent détruit! par le feu ; et dame Guiraude, sœur du vaillant Aimeri, férocement massacrée, fut précipitée ai fond d’un puits, écrasée sous les cailloux. C’est cet affreux souvenir que le grand félibre Félix Gras ; évoqué dans une ballade célèbre :
l’a sièis cents an qu’es aclapado !
Mai, s’où pous anas escouta,
Sout li calado
Ausirès uno voues canta La liberta (1).
A ces nouvelles de plus en plus proches, Loulous frémissait. Nul ne pouvait en douter : malgré le ruses de Raimond VI, ce serait bientôt son toui Le 15 juin, elle apprit que Montfort, ivre de se victoires, marchait contre ses remparts.
Heureusement, le temps gagné par le comte nvai été sérieusement employé pour se préparer à un
(1) Il y a six cenls ans qu’elle e6t ensevelie! — Mais, si au puil vous allez écouter, — sous l’amas de pierres, — vous entendrez ur voix chanter — la liberté. (Le Romancero provençal.)
défense énergique. La surprise échoua. Après un vif combat de cavalerie, à Montaudran, les croisés ne purent franchir la petite rivière de l’Hers. Ils stationnèrent vainement aux abords de la ville pendant une quinzaine de jours, puis, un beau matin, défilèrent vers le sud pour aller ravager les terres du comte de Foix.
Ainsi Toulouse sortait victorieuse de ce premier siège ; mais le péril n’était que différé. Le plan de son ennemi se décelait facilement. 11 consistait à l’encercler, à l’isoler de tout son territoire, à la réduire à tomber après lui avoir enlevé tous ses appuis.
Raimond VI comprit qu’il fallait réagir sans retard. A la tête de ses troupes et uni au comte de Foix, il marcha jusqu’à Saint-Martin-Lalande en Lauraguais où il livra un combat indécis qui tourna cependant à son avantage. Montfort, en effet, quoique conservant ses positions, quitta le pays pour s’en aller vers Narbonne accueillir de nouveaux renforts. Les Toulousains crurent à leur victoire, en répandirent le bruit, soulevèrent et rallièrent l’Albigeois. Moment d’exaltation et d’enthousiasme qui durerait bien peu.
Le farouche envahisseur, qui portait un lion dans ses armes, celui que les troubadours ont appelé le Loup et dont Mistral a dit :
Lou bèu-l’oli
Que voli pas nouina (1),
l (I) Le hibou — que je ne veux pas nommer. ( Gramaci à dono CUmenfo, Us Isclo d'or.)
était un homme de guerre de premier ordre, d’une énergie sauvage et d’un coup d’œil sûr. Après avoii méprisé ses adversaires, il en était arrivé maintenant à les estimer à leur juste valeur ; il sentait qu’il n’en viendrait à bout que par une campagne longue et méthodique, qui demanderait des ressources bien supérieures à celles dont il disposait. Il avait donc demandé la prédication d’une seconde croisade. La promesse des indulgences, mais surtout l’appât d’un riche butin lui amenèrent, à la fin de œ cruel été de 1211, d’énormes renforts. Ils lui venaient de fort loin : d’Autriche, avec le duc Léopold VI, de Saxe, de Westphalie, de Frise, de Croatie, de Dalmatie, de Bosnie, de Slavonie, de Serbie ! Recommencement des invasions ! Avec de pareils barbares, l’offensive des beaux jours s’annonçait formidable.
Elle le fut, en effet. Ne voulant foncer sur Toulouse qu’en dernier lieu, Montfort employa tou^ l’été de 1212 à tourner lentement autour d’elle comme un oiseau de proie. Il remonta d’abord vers : ces malheureuses contrées albigeoises qui s’étaient crues trop tôt libérées; il enleva Rabastens sur le Tarn, Gaillac, Saint-Marcel, Laguépie, Montcuq, Saint-Antonin : de cette dernière ville, il chassa les habitants tout nus à travers champs, qu’ils fussent laïcs ou clercs. Puis, se dirigeant brusquement vers l’ouest, il passa au nord de Montauban toujours fidèle à Toulouse et vint investir l’étonnante position abrupte de Penne-d’Agenais ; le soleil brûlant et la soif la lui livrèrent.
Redescendant vers la Garonne, en plein mois d’août, le ravageur parut devant Moissac, serré autour de son abbaye. Pense-t-on qu’il dût l’arrêter ? Le 8 septembre, la ville, ouverte, servait de théâtre à un nouveau massacre.
Ces ruines successives retentissaient autour de Toulouse comme des coups de bélier, sans abattre ,son courage. Après Moissac, ce fut Castelsarrasin, Montech, Verdun-sur-Garonne... L’ennemi ne se rouvait plus qu’à quelques lieues au nord-ouest ! Dn vivait dans une attente fébrile. Soudain, on ipprit qu’il obliquait vers le sud, fonçait sur les états du comte de Comminges, en remontant le ;ours de la Save, en longeant à l’occident le pied les collines gasconnes. Avec le fer et le feu, il pas- ,ait à l’Isle-Jourdain, Samatan, Lombez ; puis, ■egagnant la plaine de la Garonne, achevant le ;ercle infernal, il rejoignait Muret, atteignait Sainti iaudens, saccageait le Couserans. L’hiver arrêta la narche dévastatrice. La ville raimondine, haleante, demeura seule dans un cercle de décombres ( t de gibets.
A l’offensive militaire se joignit l’offensive moale. Innocent IÏI juque-là s’était refusé à sanction- . 1er les conquêtes forcenées de Montfort. Sur les r daintes de Raimond VI et de son beau-frère le roi J herre d’Aragon, il lui avait écrit : « Nous vous oronnons de restituer au comte de Toulouse et à ses assaux tous les domaines que vous avez envahis sur ux, de crainte qu’en les retenant injustement on ne
dise que nous avons travaillépour votre propre avant âge et non pour la cause de la foi ». Mais le bandit u’en avait cure. Les évêques, réunis en concile à Montpellier et à Lavaur sous la protection de ses armes, chantaient ses louanges, excommuniaient une fois de plus son ennemi et lui attribuaient ses derniers fiefs de Toulouse et de Montauban. Il ne lui restait qu’à les prendre. Cela ne tarderait pas.
Dans ces circonstances tragiques, on vit arrivei en Languedoc don Pierre IL Ce prince catholique, vainqueur des Sarrasins, ne pouvait voir triompher l’injustice. Le 27 janvier 1213, il déclara formellement la guerre à Simon. Puis, il retourna au delà des Pyrénées pour lever son corps expéditionnaire : un millier de chevaliers, accompagnés chacun de deux écuyers. Le 4 juillet suivant, 1e’ comte de Comminges vint l'avertir que l’heure sonnait, qu’il fallait rallier Toulouse, avec le comte de Foix. Fin août, la concentration s’opéra.
Le moment semblait bon pour agir. Les croisés, en grand nombre, après les victoires et les pillages de l’année précédente, étaient retournés dans leur pays, estimant avoir rempli leur devoir et aussi leur escarcelle. Le Lion, en ces conjonctures, n’avait pas entrepris de nouvelle campagne : il se contentait de maintenir ses conquêtes. 11 se trouvait sur le piton élevé de Fanjeaux, d’où il dominait la terre languedocienne, quand il apprit que l’armée de Toulouse semblait vouloir se diriger vers le sud, en remontant le cours de la Garonne.
Rassemblant environ huit cents chevaliers, avec les sept évêques et les trois abbés qui accompagnaient encore ses randonnées, il partit à la hâte se dirigeant sur Saverdun. Il n’v était pas arrivé qu’un messager couvert de poussière, accourant au-devant de lui à franc étrier, lui annonça la nouvelle : les milices toulousaines, appuyées par les Aragonais, les Catalans, les Conuningeois, les Ariégeois, menaçaient les remparts de Muret.
Cette petite ville, à six ou sept lieues à peine des faubourgs de Toulouse, occupe une bonne situation défensive entre la Garonne et un petit cours d’eau nommé la Louge qui baignent le pied de ses murailles. Elle eût été néanmoins enlevée par les forces importantes qui la pressaient à l’ouest, du côté de la plaine, si don Pierre, toujours chevaleresque, ayant su que Montfort n’était pas dans la place, n’avait donné l’ordre de suspendre le combat pour attendre son arrivée.
Ce dernier ne se pressa donc pas outre mesure. 11 fit halte à Saverdun, se confessa, écrivit son testament et une lettre pour le pape. Il ne se dissimulait pas que, maintenant, tous les masques étant jetés, il allait jouer sa plus grosse partie.
Au jour, il remonta à cheval, traversa Auterive, s’arrêta un instant à l’abbaye de Boulbonne, dont quelques ruines subsistent encore, et consacra son épée à Dieu :
« O Seigneur, dit-il, ô Vous qui m’avez choisi, tout indigne que je suis, pour faire la guerre en
votre nom, je prends aujourd’hui mon épée sur votre autel, afin de recevoir mes armes de Vous, puisque c’est pour Vous que je vais combattre ! »
On repartit. 11 pleuvait à torrents. Journée lugubre. Quand Montfort et les siens arrivèrent à Muret, en franchissant le pont de la Garonne, dont la rive droite n’était pas encore au pouvoir de l’ennemi, l’heure avançait déjà. La plus grande consternation régnait dans la petite place. Un des faubourgs avait été pris. La résistance se concentrait dans le donjon, qui dominait le cours de la Louge. Les forces assiégeantes se révélaient déjà considérables et des bateaux, en utilisant le cours du fleuve, les augmentaient encore. Les évêques demandèrent aussitôt une entrevue au roi d’Aragon et affirmèrent qu’il fallait négocier. Montfort ne disait rien. Mais, avec plus d’acharnement que jamais, il se promettait bien de s’attacher à son oeuvre et de la défendre.
Au matin du 12 septembre, à l’aube, il entendit fort dévotement la messe de l’évêque d’Uzès. Dans son camp, étalé somptueusement au travers de la plaine, Pierre II l’entendit aussi ; mais on dit que ce prince voluptueux s’y tint presque tout le temps indolemment assis, car il était recru de fatigue après une nuit d’amour. Le charme des Toulousaines, qui prolongeait pour lui l’enchantement des Aragonaises, avec plus de finesse et de piquant, l’avait arraché à ses graves soucis. Tl abordait ce jour terrible, auquel son ennemi se préparait par la prière,
avec des veines engourdies et une intelligence troublée.
Cependant, y aurait-il bataille ? A l’injonction des prélats, le calme, subitement, règne. Le bruit court que des pourparlers vont s’engager. Les portes de la ville s’ouvrent. Une ébauche de fraternisation se dessine. A la faveur de ce relâchement, voici des Aragonais qui se glissent curieusement dans Muret.
S’ils devinent ainsi la détresse des défenseurs, s’ils découvrent leur petit nombre, leur manque de ressources et de vivres, tout est perdu. Montfort a un sursaut terrible. Il supplie les évêques de renoncer à leur lâche projet ; il demande la permission de combattre sans retard, en compagnie du comte Baudouin, le faux frère de Raimond. Il bondit en selle avec ses chevaliers. On le bénit. Le sort en est jeté.
J’ai parcouru souvent cette plaine paisible et riante, sillonnée aujourd’hui de barrières de peupliers, de routes blanches bordées de platanes. Elle fut le théâtre indifférent non point d’une grande bataille, mais d’une sauvage surprise qui devait engendrer d’énormes conséquences. D’après le plan logiquement reconstitué par Marcel Dieulafoy, les croisés débouchèrent à l’improviste sur la rive droite de la Louge, à l’est de Muret, sous la protection du donjon. Un premier corps, obliquant immédiatement à gauche, chargea la piétaille toute prête à reprendre l’assaut de la ville et la dispersa facilement.
Aucune disposition de combat n’avait été encore prise par l’armée toulousaine. Raimond VI et ses alliés de Foix et de Comminges occupaient tranquillement les coteaux qui annoncent les premières ondulations de la Gascogne ; seuls, les Aragonais campaient dans la plaine, leur corps principal retranché derrière ce que l’on appelait les Pesquiès, ou les Viviers, endroit humide et parfois marécageux, où serpentait un ruisseau. Ils se croyaient à l’abri et n’imaginaient nullement que l’heure de combattre fut près de sonner.
Tragique fut donc leur désarroi, lorsque fondit sur eux, en véritable trombe, la masse de lourde cavalerie qui, après avoir dégagé la porte de Toulouse, aArait fait brusquement un à-droite et, franchissant mares et fossés, pénétrait avec violence dans leur camp. Ils ne purent même pas se mettre en ordre de bataille : un deuxième escadron, lancé an plein galop, enfonçait leur centre et répandait le plus affreux désordre, tandis que le comte de Montfort lui-même, à la tête de sa réserve, insoucieux du faible obstacle que lui opposait le ruisseau, apparaissait soudain à leur aile gauche épouvantée. Ce ne fut certes pas le combat héroïque que Félix Gras a évoqué dans son admirable Romance du roi dx>n Pierre , mais une panique sans nom. Le vainqueur de Las Navas eut-il même le loisir de boucler son armure et de monter à cheval ? Dans cet affreux tourbillon, il s’affaissa, percé de coups, au milieu des hurlements de douleur et
d’effroi de ses compagnons et de leurs serviteurs.
Fuite éperdue. Les uns courent vers les coteaux | où Toulousains et Commingeois contemplent avec ahurissement cette bagarre sauvage, qu’ils n’arrivent pas à comprendre ; les autres s’élancent vers la Garonne, où ils savent que de nombreux bateaux ont amené d’importantes milices. Les croisés les poursuivent de toute la vitesse de leurs chevaux ; les Aragonais tombent sous les coups de lance, de hache, de masse d’armes ; ils roulent dans l’herbe sous le sabot des lourds palefrois. Le sauve-quipeut gagne de proche en proche. Les malheureux gens de pied, qui commençaient à se déployer dans la plaine pour appuyer le mouvement de l’ost de Raimond VI, prennent peur, se replient en désordre vers la rivière devant la charge impétueuse des hommes de fer. Ils meurent sans combattre, en implorant vainement leurs ennemis. Le plus grand nombre sautent dans les barques amarrées au rivage, se hâtent de les laisser descendre au fil de l’eau : mais leurs compagnons, terrorisés, se jettent à la nage pour les rejoindre ; beaucoup, entraînés par le courant, coulent à pic ; d’autres, atteignant les bateaux, se cramponnent au bordage,les font chavirer. Spectacle désastreux, dont la honte, pour être effacée, réclamera de longues années d’héroïsme. Montfort est arrivé au bord du fleuve. Il contemple avec dédain ces luttes fratricides. Il peut remettre son épée au fourreau. La plaine lui appartient. Muret est délivré. Là-
bas, Raimond VI, atterré, ne bouge pas. Il vs bientôt se replier sur Toulouse.
Le Lion revient lentement sur ses pas. Aux Pes quiès, on s’empresse autour d’un cadavre. Le beau roi d’Aragon, pour lequel les dames mouraient d’amour, gît dans l’herbe fleurie, couvert de blessures, Il n’a fait qu’apparaître dans cette fatale guerre pour y laisser la vie. Son vainqueur luimême en est ému. 11 descend de cheval, s’incline sur le cadavre, baise respectueusement son front livide et ensanglanté. Puis, tandis que le soleil monte dans le ciel de septembre, Simon, constatant que nul ne songe plus à l’attaquer, se désarme, se déchausse, s’achemine pieds nus vers Muret, en entonnant le 7e Deum.
S’il ne faut pas, à l’exemple de tant d’autres, voir dans ce rapide engagement de cavalerie la défaite irrémissible du Languedoc, on ne doit pas cependant en dissimuler l’importance. Raimond VI, écrasé par une défaite qu’avait singulièrement aggravée son inertie, n’osa point organiser la résistance de sa capitale. En compagnie de ses alliés, il allait pour la troisième fois remettre son sort aux mains de l’Église, implorer merci d’abord du légat, installé à Narbonne, ensuite du souverain pontife lui-même. Animé d’un esprit autrement réaliste, son adversaire ne perdrait pas un instant, marcherait sur Toulouse pour profiter de son épouvante.
Il sentait bien que cette ville était essentiellement la capitale où il devait s’installer pour
régner. Mais, d’abord, comme il se méfiait d’elle, de son âme d’indépendance et de bataille, il voulut la mater, la terrifier, la réduire à l’impuissance. Établi dans le Château narbonnais, dont la lourde masse dominait à la fois les eaux de la Garonne et les murailles du levant, il ordonna de mettre le feu à cette odieuse ville cathare qui, depuis quatre ans, narguait les soldats du vrai Dieu. S’il n’alla pas jusqu’au bout de son dessein, c’est probablement sur l’intervention d’un nouveau personnage, dont il subissait malaisément la présence, le dauphin Louis, que son père, Philippe Auguste, avait mvoyé surveiller les événements. Toulouse commençait un dur martyre : du moins éviterait -elle é bûcher. Montfort, pour le moment, daigna se ontenter de combler ses fossés et de détruire ses nurailles. Ainsi, désormais, sur tout le Languedoc mvahi, rien ni personne ne pourrait plus lui ‘ésister.
Cependant, ce n’est point la fin de cette dououreuse histoire. Nous ne sommes encore qu’au ommencement du drame qui va durer plus de |uinze années, drame d’un héroïsme patient, enace, dont les esprits superficiels croient bien acapables les peuples du Midi. Abandonnée par es protecteurs naturels, Toulouse ne cède pas à la rahison et à l’injustice. Elle finira par avoir aison de ses bourreaux.
Courbée sous un régime de terreur qu’on évoque j difficilement, voici que la ville martyre, au bout de j longs mois, se prit à frissonner d’espérance. Une ! nouvelle avait cheminé avec le vent marin et le ! vent d’autan. Raimond VI n’était pas mort ! Une fois de plus, le pape, malgré les intrigues i déchaînées au concile de Latran, n’avait pas voulu le condamner. Certes, les efforts de ses alliés et compagnons, Arnaut de Villemur, Pierre Raimon de Rabastens, n’avaient pu faire rendre ses domaines au comte de Toulouse : mais son épouse recouvrait son douaire, et son fils, Raimondet comme i l’appelle amicalement la Chanson de la Croisade , conservait le marquisat de Provence.
Les vaincus étaient donc venus demander asile à la terre des cigales. Ils avaient débarqué dans le port de Marseille, au tintement des joyeuses cloches, dans le brouhaha des acclamations. Au moment où leur sombre ennemi se croyait définitivement vainqueur, accroupi férocement sur sa proie, ils rentraient en triomphe à l’autre bout de l’Occitanie.
Les Provençaux ne tardèrent point à répondre à leur appel. Zou ! Us ne demandaient qu’à franchir le Rhône à leur tour et à prendre Beaucaire.
Le Lion poussa un rugissement de fureur à ce changement imprévu de caractère et de fortune. >
]1 se retourna, bondit vers le Bas-Languedoc. Les soldats de Raimondet, solidement installés dans la citadelle fameuse, repoussaient maintenant ses attaques. Là-bas, dans une explosion de sainte colère, Toulouse reprenait les armes, se précipitait contre le Château narbonnais. Il revint sur elle à marches forcées.
Quand il reparut, l’émeute battait son plein. Des ruelles étroites- rayonnant vers l’ancien palais comtal, zigzaguant autour de la large nef et du cloître de Saint-Étienne, montait un ouragan de haine et de fureur. Les soldats de Montfort essayaient vainement de dégager la citadelle, de refouler les assaillants vers les quartiers Saint - Rémésy, Joutx-Aigues, Saintes-Scarbes. Le Lion se jeta dans la mêlée.
« Flambez tout !» hurla-t-il.
Et l’incendie dont il rêvait depuis si longtemps commença de faire place nette. Chassés par les flammes, les Toulousains reculèrent. Les croisés purent avancer jusqu’à la cathédrale et à l’évêché, où ils se barricadèrent.
Au bout de quelques heures, leur chef, qui se croyait déjà triomphant, les vit rétrograder, poursuivis par une cohue braillante et furieuse. Toulouse, désespérée, repoussait une fois de plus i’envahisseur.
Alors, Simon se décida à intervenir lui-même. Suivi de ses plus hardis compagnons, il chargea :ornme un furieux contre ces bourgeois indociles,
ces manants, ces vilains. La pesante cavalerie, lâchée dans le dédale des rues caillouteuses et étranglées, fit trembler la terre et les maisons pen- < chées sur leurs encorbellements. Elle passa comme une trombe à Saintes-Scarbes, dont l’ormeau fris- 1 sonna; elle déboucha devant Saint-Étienne, ren- ■ versant les barricades, écrasant la foule, pénétrant comme un coin dans la ville éventrée ; puis, obliquant à gauche, elle se précipita vers la Croix- Baragnon, où elle se heurta à une résistance telle qu’elle en fut réduite à combattre en piétinant sans avancer d’un pas.
« Là, dit Guillaume de Tudèle, vous eussiez vu se faire un tel abatis, fendre tant de poitrines, fausser tant de heaumes, abattre tant de barons, : tuer tant de chevaux, et le sang et les cervelles se répandre par la place ! »
La charge recula, se reforma devant l’église, essaya de foncer sur le bourg, puisque la cité se défendait trop bien. On lutta jusqu’au soir. Quand la nuit tomba, Montfort regagna son antre, laissant derrière lui la ville couverte de morts et de blessés, épuisée, non encore soumise.
Pour l’achever, il eut recours à la ruse. Folquet se posa en médiateur et promit de sa part une amnistie pleine et entière à condition que l’on désarmerait d’une part comme de l’autre. Le comte annonçait qu’il était prêt, d’ailleurs, à se rendre à la maison commune pour conclure la paix, sur de justes bases, avec les Toulousains.
On le laissa venir exposer ses conditions. Soudain, au dehors, des clameurs féroces révélèrent la trahison : profitant de l’armistice, les envahisseurs ont cerné l’assemblée, occupé les tours et les principales portes. Les notables réunis au conseil sont arrêtés comme otages. Et le monstrueux Simon leur déclare que, cette fois, rien ne l’arrêtera, qu’il va détruire de fond en comble leur infâme cité. On le supplie. Il feint de se calmer, mais réclame trente mille, puis vingt mille marcs d’argent, pour renoncer à son projet. On le paie. Il expulse néanmoins les notables suspects, fait fouiller les maisons, enlever et détruire les armes. C’est une effroyable tyrannie qui s’instaure, durera des mois, des années...
Enfin, un matin, le 13 septembre 1217, tandis qu’un épais brouillard flottait sur la Garonne, une troupe inattendue défila, invisible, sur le gué du Bazacle, pénétra dans Toulouse. Soudain, des trompettes éclatèrent, stridentes, à travers le bourg; les cloches de Saint-Sernin se mirent à sonner dans leur lanternon octogonal. Le soleil d’été lentement dissipait la brume, éclairait une étrange armée, composée de montagnards pyrénéens, de Castillans ;t d’Aragonais au teint bistré, à la barbe noire, chaussés d’espadrilles et armés d’épieux. Au miieu d’eux, on aperçut deux seigneurs magnifiques, L’i’un jeune, l’autre déjà vieilli par la souffrance et |"!e malheur : le comte Roger de Comminges accompagnant Raimond VI.
Oui, le vaincu rentrait chez lui par un coup d’audace qui lui ressemblait bien peu. L’exil et la défaite avaient trempé son courage. Passé en Espagne, où s’était recruté le corps de troupes qui l’escortait, il aA^ait guetté son ennemi, choisi patiemment son heure. Il n’ignorait point que, peu à peu, les croisés oubliés dans le partage des fiefs languedociens avaient regagné leur pays d’origine, et que les corps d’occupation s’étaient singulièrement ; réduits, à mesure que s’effectuait le désarmement méthodique de la population. Plus récemment, il apprenait que Montfort s’était décidé à recom- ] mencer le siège de Beaucaire et se trouvait derechef là-bas avec ses meilleurs éléments. La comtesse sa femme demeurait seule à Toulouse avec ■ une médiocre garnison.
Le moment semblait venu de reprendre l’offensive. Cette fois, Raimond ne tergiversa plus. Il traversa les Pyrénées, descendit la vallée de la Garonne, rejoignit Comminges sans être inquiété. Maintenant, avec une émotion poignante, il revoyait sa ville rouge. Dans quel état, grand Dieu !... !
« 11 n’y a plus tour, ni salle, ni parapet, ni étage, j ni haut mur, ni bretèclie, ni créneau, ni portail, ni clôture, ni guette, ni portier, ni haubert, ni armes, ni armure entière », note la Chanson. Pourtant ce » peuple misérable acclame celui qui vient encore le jeter dans la fournaise des batailles. On s’empresse autour de son destrier, on se jette à ses pieds avec 1 des larmes de joie. Une cohue enthousiaste entoure
et suit les libérateurs, massacre les postes étrangers, reprend le chemin de l’attaque vers le Château narbonnais, vient battre ses épaisses murailles. La forteresse, obstinément close, résiste aux assauts. Elle demeure là, aux bords du fleuve, dans la direction du Lauraguais et de Carcassonne, comme la perpétuelle menace de l’envahisseur.
Alors, une frénésie sublime transporte les Toulousains. Ils vont relever les remparts de leur cité démantelée. Au travail, au travail, tous, chevaliers, bourgeois, manants, hommes et femmes, jeunes et vieux ! Au travail, le jour, la nuit, sous le ciel clément de l’automne méridional ! Au travail, joyeusement, au son des fifres et des tambours ! C’est l’effort héroïque fixé sur la toile, avec toute son âme, par le grand Jean-Paul Laurens. Tous les corps de métier collaborent à l’œuvre de salut commun : tailleurs de pierre, maçons, charpentiers, fondeurs, plombiers, forgerons. On commence par fortifier les quartiers de l’est qui entourent la cathédrale, on prolonge les fossés et les murailles le long du Château narbonnais, car on renonce à à l’enlever et l’on sait bien que l’ennemi en fera son plus solide point d’appui. On relève les têtes de pont de la rive gauche. Le reste s’achèvera plus tard. Pour le moment, il faut vaquer au plus pressé, combattre et construire à la fois. Car les guetteurs, installés sur les premières tours rebâties, signalent à l’horizon la prochaine réaction de Montfort.
Elle ne tarda guère, en effet : son frère Gui et son
fils Amauri dirigèrent avant l’hiver une attaque brusquée qui faillit réussir, appuyée qu’elle était ï par les gens de la comtesse, sur la porte Montou- a lieu. La cavalerie força l’entrée à peine mise en état de défense et' se précipita jusqu’à la place Saintes-Scarbes, malgré la résistance désespérée des habitants qui se faisaient hacher sur place, tandis que d’autres, du haut des maisons, lançaient d’énormes pierres sur les assaillants. Quelles scènes d’égorgement n’ont-ils pas vues, ces quartiers si paisibles aujourd’hui, à l’orée des promenades ombragées qui remplacent les anciennes murailles ! A un moment, une rude contre-attaque de flanc, sortant de la rue Saint-Jacques, refoula l’ennemi, dont les deux chefs furent blessés. Le comte de Comminges resta maître du terrain. Toulouse se dégageait encore des griffes du Lion : maintenant il ne la ressaisirait plus jamais !
Simon reparut cependant en personne quelques jours après et recommença un nouveau siège ; mais il se rendit rapidement compte que tout était changé, qu’il avait affaire à forte partie. Tandis que j la population contribuait à travailler avec acharne- I ment pour relever ces fortifications qu’il avait minutieusement ruinées, de nombreux renforts J accouraient autour de Raimond VI. Le comte de Foix et ses montagnards rentraient dans la ville, j ainsi que Jourdain de l’isle avec ses braves Gascons, | puis Guiraut de Gourdon, seigneur de Caraman, ! tous décidés à lutter pour délivrer la ville martyre,! !
LA VILLE nOUGE
jcraser l’envahisseur de leurs fiefs, le bourreau de eur pays. Aussi repoussèrent-ils ses attaques avec ant d’énergie que, vers la fin de novembre, Montort se replia jusqu’à Muret. Talonné par une vive ortie des assiégés, il faillit même se noyer dans la laronne. De toute évidence, il ne tenterait plus rien tendant l’hiver. On pourrait, durant plusieurs nois, remettre Toulouse en état de défense, se tréparer à l’offensive du printemps.
Elle ne manquerait pas d’être extrêmement vioente. Folquet, sorti de la cité au moment où laimond y rentrait, parcourait le Nord de la 7rance pour y prêcher une troisième eroiade. 11 rencontrait moins d’enthousiasme. Le irétexte religieux s’avérait usé. On savait les fiefs listribués, l’Occitanie sans ressources et sans joie. Cependant, il décida un important contingent de roisés flamands à le suivre. S’armèrent aussi Imauri de Craon, Gillebert de Roches et Aubert de ienlis. Bref, une nouvelle armée, riche en hommes t en matériel, au mois de mai 1218, se mit en narche contre Toulouse pour la troisième ou la juatrième fois.
L’attaque, longuement combinée, devait être louble : sur la rive gauche et la rive droite du leuve ; elle donna lieu à des combats opiniâtres. ,a résistance du côté du faubourg Saint-Cyprien se ompliqua encore du fait de la Garonne qui, souevée, comme il lui arrive parfois, d’une crue vioente et soudaine, inonda la ville et emporta le pont
qui communiquait avec les barbacanes, désorme , isolées. L'une d’elles, à demi déruite par les pie riers, finit par céder ; cependant les assiégés repj rent l’avantage, luttèrent aussi ardemment s l’eau que sur les berges. Ils parvinrent même rétablir le pont malgré les machines de guerre les arbalètes. Us restèrent maîtres de la positio l Montfort se résolut à reprendre l’action sur sc terrain habituel, en utilisant la protection i Château narbonnais. Entre la masse fortifiée <1 les nouvelles murailles, ses soldats réussirent rouler une chatte , sorte d’énorme tour de bois, dai laquelle se glissaient les assaillants pour débord< ensuite brusquement entre les créneaux ou pa dessus les merlons. Les défenseurs s’efforçaient d’ mettre le feu ; aussi la recouvrait-on de peaux ou d linges humides. Ou bien, par les baies des meui trières, d’autres essayaient d’en saper la bas» C’était, autour de cette sinistre machine, un cont; nuel mouvement de fourmilière, un grouillemen ininterrompu de combattants, de gens de pie< (| agrippés aux manœuvres, d’archers oude frondeurs de chevaliers prêts à bondir pour l’assaut, couvert de fer de la tête aux pieds.
On se trouvait aux alentours de la Pentecôte. L; veille, 23 juin, Simon, étant repassé sur la rivi droite, commanda un assaut général. 11 échoua Les Toulousains, de plus en plus aguerris, se bat taient magnifiquement. Leurs pertes, des renfort: ; les comblaient. Justement, ils venaient d'accueillf
ians leurs rangs le vicomte de Lomagne, accouru ivec les siens ; et surtout, surtout, leur espoir, leur >rgueil, leur jeune comte, Raimondet, qui, de 3eaucaire, amenait ses Provençaux.
Le jour de la fête, après la messe, la bataille se anima de l’autre côté de l’eau. Peut-être que, en appelant là-bas l’attention des assiégés, on dimimerait leurs forces vers la porte Montoulieu : car ’est bien par là que Montfort voulait rentrer dans la rille, prêt à y recommencer l’effroyable guerre des ues qu’il y avait menée pendant quatre ans. ïl garait maintenant près de lui Raoul 111 de Nesle, omte de Soissons, qu’il voulait éblouir de sa victoire.
Le lundi, à la pointe du jour, l’attaque recomîence avec plus de fureur que jamais. Tout faisait révoir une journée écrasante sous un ciel d’un bleu ur, comme on n’en voit qu’en Languedoc, un ciel
peine pommelé de quelques nuages blancs. La batte se rapproche encore du rempart, soutenue ar les arbalétriers installés aux créneaux du hâteau narbonnais. Elle va toucher aux murailles, ine immense clameur emplit Toulouse menacée. R population tout entière court à la bataille, qui our férir les meilleurs coups, qui pour aider les imbattants. De vieux noms fièrement portés icore dans la ville aux briques pourpres résonant dans les chroniques : Bernard de Montaut, ernard de Saint-Martin, Guiraud, Delfort ! Un )t les porte au point menacé, à l’appel haletant 's cloches sonnant le tocsin.
Le Lion veut en finir avec cette proie récalci trante. Il presse ses hommes, ne tient plus en placs s’avance dans les espaces découverts. Tout prudence, il l’a perdue. Quand donc sera-tvainqueur ?
Un coup d’arbalète l’a blessé à la cuisse. Il n’es pas homme à s’arrêter pour cela. Il s’énerve, rugi des commandements. L’assaut se développe, s’in tensifle avec fureur. Tout à coup, c’est l’événemen providentiel qui éclate, alors qu’on était près d désespérer. La pierre d’une machine que manceu vraient des femmes, là-haut, décrit sa trajectoire atteint Simon de Mont fort en plein front, le ren verse, l’écrase... « La pierre vint tout droit là oui fallait, dit le poète, et frappa si juste le comte sur heaume d’acier qu’elle lui mit en morceaux le yeux, la cervelle, les dents, le front, la mâchoire ; e le comte tomba à terre mort, sanglant et noir. »
On était au 25 juin 1218. Dix ans après l’assassi nat de Pierre de Castelnau.
Au désarroi des assaillants, aux cris de fureur el de douleur qu’ils poussent, à la subite défaillanci de l’offensive, les assiégés devinent leur victoire Quelles sont les glorieuses Toulousaines qui onl sans le savoir délivré la cité ? Un immense hourre monte des murailles. Les bannières rouges, secouées par l’autan, claquent dans le soleil. Au tocsin suc cèdent, dans tous les clochers, des carillons d’ailé gresse, de solennels tintements de triomphe.
Mountjorl es mort! Vivo Toulouso / Jaillissent les
’e Demi et les acclamations vers les saints projeteurs de la cité martyre, les Saturnin, les Sylve, ;s Hilaire, les Exupère. Tous, dans une extase atriotique, lèvent les yeux vers le ciel, où ils roient voir l’Agneau pascal du blason raimondin nfoncer dans la gorge du Lion la pique surmontée le la croix aux douze pommeaux ; le monstre gorgé roule et tombe du haut du zénith, d’où l’a irécipité la justice de Dieu.
La revanche de Muret ? Vous la réclamez encore ? ,211e a sonné ce 25 juin 1218. L’envahisseur a reçu, e jour-là, le châtiment de son crime. Toulouse aincue, foulée aux pieds, suppliciée depuis cinq ns, est enfin délivrée à jamais.
En effet, après qu’Amauri de Montfort eût fait ransporter à Carcassonne la dépouille mortelle de on père et l’eût ensevelie avec honneur dans la nef le Saint-Nazaire, ce fut vainement qu’il essaya de ■enger sa mort en renouvelant l’assaut de la ville, d’élan féroce de la conquête avait disparu. Les roisés furent partout repoussés. Toulouse avait econquis son âme avec son indépendance.
Le 25 juillet, le siège fut levé une fois encore. Du îaut de leurs remparts inviolés, les Raimonds et eurs alliés contemplèrent l’ost ennemie se retirer n longues cohortes vers le Lauraguais. Elle abanlonnait la lutte et, furieuse desa défaite, livrait aux lammes non seulement les baraquements et les lalissades du camp retranché, mais aussi le Châeau narbonnais, l’ancien palais comtal, dont le
Lion avait trop longtemps fait sa demeure et : J forteresse. Les Toulousains laissèrent l’incend dévorer les restes des anciennes lignes d’investiss ment, ; leur zèle ne sauva que la noble citadelle pui fiée par le feu, la citadelle enfin réunie à la ville, i où rentra le vieux comte au milieu des vivats.
11 n’y régna pas bien longtemps. Tant de lutte tant d’efforts, tant d’angoisses, avaient dépassé 1< ressources de sa nature nonchalante, sournoise ( indécise. Prince pacifique et libéral, sceptique ( indulgent, le sort en avait fait opiniâtrement u chef militaire dans la guerre la plus enragée qui fi jamais. 11 se sentait las, infiniment las. Il préfér laisser la couronne à son valeureux fils, qui, Toulouse comme à Beaucaire, avait montré qu’ saurait défendre son héritage et en reconquérir le fiefs. Raimond VII accepta l’honneur : il portai déjà presque toute la charge. Le vieux prince catho lique dix fois excommunié s’en alla se retirer che les chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem. Là, dan la retraite, sous l’égide de cet ordre religieux e militaire issu des croisades où les siens s’étaien; illustrés, il vécut quatre ans encore, heureux de voii son peuple délivré. En 1222, il mourut pieusement entre les bras de l’abbé de Saint-Sernin. Mais Fol quet n’avait pas désarmé et lui refusa la sépulture religieuse. Suprême affront infligé aux Raimonds par ceux qu’ils avaient vaincus.
La croisade contre les cathares, cette intermiable croisade, continuait, en effet. Amauri de Montât, se sentant incapable de poursuivre 1 œuvre de Dn père, avait réclamé assistance du pape et du oi. Le premier autorisa de nouvelles prédications et romit des indulgences ; le second leva une armée e dix mille hommes à la tête de laquelle il plaça ■ dauphin Louis. La lutte, dès 1219, recommença vec ardeur.
Toulouse fut menacée au nord-ouest et à l’est . ’est par le Limousin et le Périgord que s avançait ost royale ; elle prenait pour objectif l’Agenais et * Quercy, tandis que le fils de Montfort concentrait >s troupes à Carcassonne. Marmande fut enlevée près un assaut meurtrier. D’autre part, après un jmbat indécis à Baziège, dans le Lauraguais, ennemi finit par reparaître avec le printemps evant les murs de la cité et réunit toutes ses forces our un cinquième siège.
Cette campagne était marquée par un événement ’une grande importance. Cette fois, le roi de rance ne se contentait plus d’envoyer le dauphin gurer aux côtés des croisés ; il participait à la uerre d'une façon active, il y jouait un rôle de "emier plan jusqu’au jour où il en prendrait la rection au mieux des intérêts de la couronne. Les fleurs de lvs de France ne réussirent pas plus
que le Lion de Montforl. Toulouse ne s’était pa endormie dans sa victoire. Elle avait achevé se ' remparts de briques, solidement bouclé leur ceir ture au Château narbonnais, élargi les fossés, re construit les tours, multiplié les moyens de défense Elle pouvait défier les envahisseurs, qu’ils fussen comtes, dauphins ou rois. Au bout de trois moi d’efforts inutiles, le siège fut levé.
C’est alors que l’on put constater les fruits de 1 prudence de Philippe-Auguste. A peine était-il des eendu dans les caveaux de Saint-Denis que le trist Amauri de Mont fort décidait de renoncer à la lutte Il cédait tous ses droits à son ancien allié, à soi compagnon d’armes, devenu roi à son tour sou le nom de Louis VIII. Ainsi la guerre inextin guible deviendrait la charge de plusieurs géné rations !
L’Église essaya d’arrêter de tels massacres qu ne duraient que depuis trop longtemps. Un concit se réunit à Bourges et y convoqua Raimond VII mais le comte de Toulouse ne se souvenait que tro] de ce qu’avaient coûté à son père de pareilles négo dations. A cette heure où il avait relevé sa ville reconquis une part de ses fiefs, il ne se sentait guéri d’humeur à composer. On l’avait traqué, volé menacé cent fois de mort et de ruine ; ces demandes de transaction ne lui démontraient que la lassitudt de ses ennemis ; il se raidit dans sa volonté, refusa de se rendre à l’appel qu’on lui adressait. L’Église l’excommunia à son tour ; le roi lui déclara la
^lierre... Il attendit, appuyé sur sa bonne épée et ;ur la fidélité de son peuple.
Le monarque capétien réussirait-il dans la tâche ju’il assumait ? A sa demande, fut prêchée contre ;es damnés languedociens réputés hérétiques une juatrième croisade. Ainsi que dix-huit ans aupaavant, une armée imposante s’ébranla dans la vallée du Rhône, descendant vers les pays ensoeillés. Louis VIII en personne en avait pris le ommandement.
Cette fois, ce fut Avignon qui reçut le choc. La ioble ville provençale devait, elle aussi, subir le nême martyre que sa sœur des bords de la Garonne. roulouso e Avinhoun ! grand cri de guerre frateriel qui a traversé les siècles et qui, encore aujour- ■’hui, fait frissonner les âmes 1 La cité riche et belle ù chantaient les troubadours, où tant de braves hevaliers s’étaient levés à l’appel de Raimondet our lui rendre Beaucaire et ses états, dut subir 1 loi du vainqueur royal. On trembla au souvenir es invasions anciennes ; de nouveau, les villes ccitanes s’ouvrirent sans résistance, Nîmes, Naronne, Carcassonne, Castelnaudary. Le roi, paré e son double prestige d’oint du Seigneur et de conuérant, voyait venir à lui les communes agenouilles. Cependant, arrivé au bout de cette randonnée riomphale, affronterait-il Toulouse, cette Tou- »use hérissée de ses murailles rouges, devant lauelle il avait vu échouer Simon Gui et Amauri de lontfort et dont les pierriers avaient écrasé le
bourreau de la terre d’Oc ? Il semblait qu’une sorte de terreur superstitieuse l’en éloignât. Il remonta vers le nord, visita Albi et le triste Lavaur de dame Guiraude ;puis sans se mesurer avec Raimond a us aguets, il s’en alla vers le Comminges, dont le comte vint se soumettre aussitôt. Il s’installa à Pamiers, 31 convoqua une assemblée d’évêques et de barons qui fulminèrent des anathèmes et des menaces contre la capitale imprenable ; mais il n’osa point l’attaquer.
Ce n’est pas une des pages les moins dramatiques de cette histoire glorieuse et sanglante que cette hésitation du roi de France devant Toulouse; et, quand il s’en revint à petites journées, tournant le dos à la ville qu’il était venu réduire et qu’il ne savait même pas attaquer, quand il renonça à ses projets pour s’en aller agoniser et mourir à Montpensier, le 8 novembre 1226, ne peut-on pas dire que le souvenir des hontes de Muret était complètement effacé ? Jamais le prestige de la cité raimondine n’avait brillé d’un plus pur éclat.
Cependant la couronne capétienne ne pouvait vraiment accepter qu’un aussi beau fleuron lui échappât : dans les deux années qui suivirent, une autre armée, envoyée celle-là par Blanche de Castille, parut encore devant les remparts inviolés. Hubert de Beaujeu la commandait. Il n’obtint pas plus de succès que ses devanciers et ne put que se venger en pillant, durant trois mois, les campagnes du pays toulousain. Du haut de leurs tours, les
gardiens de la ville apercevaient avec rage la fumée des incendies, que l’autan rabattait sur la plaine et dans les vallons.
Ces dévastations, la ruine de ses vassaux soumis à vingt années de guerre, de massacre, de pillage, l’impossibilité de rétablir une vie normale dans des régions constamment menacées, envahies, ravagées, tout cela finit par faire fléchir l’indompable courage de Raimond VII. Intransigeant pour lui-même, avait-il le droit de l’être pour ion peuple ? Il finit par écouter les avances de ’abbé de Grandselve, délégué par le cardinal saint-Ange, lui-même chargé par le pape de îégocier.
Reconnaissons-le : jamais fils ne ressembla Qoins à son père que Raimond VII à Raimond VI ; îéroïque dans les combats, il n’entendait rien à la liplomatie ; prompt dans ses décisions de guerre,
1 s’avérait impropre aux discussions. Dès qu’il ût accepté le principe d’une conférence à Meaux, ur les terres de Thibaut de Champagne, féal de •lanche de Castille, choisi comme médiateur, il arut évident qu’il ne tarderait pas à perdre le ■uit de ses victoires.
Les tractations furent longues et compliquées. »n sait qu’elles aboutirent au fameux traité de aris du 12 avril 1229, où le comte de Toulouse, ui, par les armes, malgré tant de surprises et embûches, avait eu raison de ses innombrables menais, apparut aux yeux de ses contemporains
et de l’histoire sous l’aspect d’un vaincu, presque d’un suppliant.
Ce traité, Raimond Vil le signa, avec le légat , du pape, devant le porche de Notre-Dame ; l’Église n’oubliait pas qu’elle avait affaire à un excommunié ; elle ne lui accorderait son pardon que quand il aurait accepté ses conditions et celles . du roi de France.
En principe, on garantissait à Raimondet la libre et tranquille possession de ses états. On ne prêcherait plus contre lui de nouvelle croisade ; on ne verrait plus, comme on l’avait vu trop longtemps, des armées recrutées dans l’Europe entière suivre vers Toulouse ou Avignon les anciennes routes torrentueuses des barbares ; mais la contre- | partie de cette paix assurée se révélait fort dure : i le roi occuperait pendant dix ans le Château nar bonnais, le propre palais du suzerain, et vingt notables de la ville seraient gardés en otage jus qu’à la démolition d’un fragment important des murailles, annonçant leur complète destruction Oui, ces remparts que, depuis douze ans, les Tou lousains avaient rebâtis si péniblement, ces rem parts teints de leur sang, du haut desquels leui courage indomptable avait repoussé tant d’assauts ces remparts qui constituaient leur gloire perma nente, ils devraient les détruire comme gage dt leurs intentions pacifiques, eux les éternels atta qués, les éternels envahis !
Après les clauses politiques, s’inscrivaient, s
J’on peut dire, les clauses morales et religieuses. Raimond s’engageait à poursuivre les hérétiques, s’il en demeurait encore dans ses domaines, à restituer les biens de l’Église sur lesquels il aura t porté la main, à indemniser les abbayes mises à mal pendant les troubles. Il se chargeait d’entretenir pendant dix ans quatorze professeurs qui viendraient enseigner, dans cette ville aux opinions trop libres, les bonnes et saines doctrines : origine d’une des plus célèbres universités ; enfin, il promettait de prendre la croix pendant cinq ans et d’aller exercer contre les Sarrasins une valeur dont le royaume n’avait que trop souffert.
Comme gage de la sincérité de ces pactes d’union, le comte donnerait sa fille Jeanne en mariage à l’un des frères du roi : fille unique, menacée de voir son douaire tomber en quenouille, elle l’apporterait aux Capétiens. Ainsi ce que les glaives n’avaient pu accomplir, une alliance matrimoniale l’opérerait. La politique royale obtenait ce que la fureur guerrière de Mont fort et de ses émules n'avait su réaliser. Le Languedoc, tôt ou tard, s’unirait à la couronne de France, et son blason de gueules serait sommé des fleurs de lys d’or sur champ d’azur.
Tout ceci dûment approuvé et signé, Notre- Dame ouvrit ses portes. On relevait Raimond VII de son excommunication. On lui permettait de pénétrer de nouveau dans l’Église, de s’approcher des autels. Mais, avant qu’il entrât sous les voûtes,
on lui enleva ses chaussures et son costume d’apparat. Pieds nus. en hauts-de-chausses et chemise, il fut conduit devant le légat qui reçut sa rétractation solennelle.
Cérémonie qui, peu de temps après, devait avoir sa réplique à Toulouse, où Folquet triomphait. Sous les voûtes romanes de Saint-Sernin, devant un immense peuple, débordant des quintuples nefs, le pardon, la réconciliation ouvrirent leurs ailes dans les formules liturgiques, le chant des psaumes et les signes de croix.
Les batailles de rues ou de remparts, les razzias et les pillages dans la campagne toulousaine étaient terminés : une autre guerre plus secrète, moins meurtrière, parfois plus cruelle, commençait. L’Église, victorieuse de l’hérésie, allait, pour un siècle et plus, en rechercher les mystérieuses racines et les extirper sans pitié.
Dominique avait installé ses compagnons dans Toulouse, où ils eurent leur premier établissement. Ils en firent leur quartier général. L’Université naissante fut placée sous leur vigilance. Auprès de la maison commune et des écoles, ils s’activèrent à construire leur vaste monastère, leur église à double voûte, où, peut-être, un malin architecte languedocien inscrivit un symbole cathare : les deux principes du bien et du mal pesant également sur l’homme. Dans ce couvent qu’ils fortifièrent comme une citadelle, ils apportèrent les reliques insignes, le chef énorme et tout le corps du doc-
oeur par excellence, de saint Thomas d’Aquin. 4insi garderait-il les réconciliés de toute rechute possible. Ainsi referait-il l’âme tour à tour indolente et passionnée du peuple d’Oc.
Les cordeliers, les clarisses, les carmes, les augustins rejoignirent peu à peu les frères prêcheurs. Ils couvrirent la ville de leurs fondations, la dominèrent de leurs églises et de leurs clochers. Ils travaillèrent sans relâche à modifier sinon le fond même de la race, du moins les apparences de son caractère. Elle était voluptueuse, ils la rendirent sournoise et mystique ; son ardeur, ils la tournèrent en fanatisme ; artiste et rêveuse, ils lui donnèrent à foison de somptueuses fêtes liturgiques, des églises aux larges sanctuaires où les rites se déroulaient théâtralement, des processions et des litanies. Cette ville de troubadours n’abandonna point la poésie, mais désormais elle adopta pour Dame la Vierge Marie et convia les poètes à ne célébrer que ses louanges. Elle, la grande Amoureuse, elle devint la Savante et la Sainte.
Ce changement, que nous ne verrons entièrement achevé qu’au xvie siècle, s’accomplit durement par la patience opiniâtre des hommes du Saint-Office. Folquet avait succombé en 1231, mais son esprit demeurait dans le tribunal de l’Inquisition qui sembla s’établir sur son cercueil. Sans repos, sans relâche, les jacobins traquèrent les hérétiques sous les yeux de Raimond VII définitivement désarmé.
Chasse diiïicile que celle des erreurs dogma tiques : il faut les découvrir dans des âmes fermées à travers une réticence, un demi -geste, un silence les ruses les plus damnables deviennent parfoi nécessaires. Pour saisir une vieille cathare mou rante dans la rue de l’Orme-Sec, l’évêque fut oblig de lui laisser croire qu’il était son épiscope mani chéen : ainsi réclama-t-elle sans ambages le fameu: consolamentum et fut-elle portée au bûcher pour finir plus rapidement ses jours. Mais, la plupar du temps, les derniers Albigeois gardaient précieu sement en eux-mêmes leur véritable croyance exagéraient leurs manifestations d’orthodoxie Les limiers lancés à leur poursuite redoublaient d< finesse et de subtilité. On dénonçait. On surveil lait. On discutait. Toulouse ne se battait plus dans la fumée des incendies, le hourvari des assauts : engourdie dans une paix trompeuse, étendue sur le chevalet, liée, meurtrie, travaillée par les chirurgiens de la foi, elle se transformait et s’épurait au long d’un supplice interminable et lancinant.
Elle avait parfois des sursauts. Des émeutes spontanées soulevaient la plèbe, venaient jeter leurs vagues furieuses contre le couvent des dominicains. Ils furent parfois obligés de quitter Toulouse ; mais ils revenaient bientôt, se barricadaient plus solidement. Leur demeure, leur église surtout, prenaient un aspect de forteresse. Elle dressait de grands murs lisses, comme Sainte-Cécile d’Albi, de hautes arcades rouges, que dominait un chemin
mie ronde intérieur. Citadelle de la foi, tout illumi- * iée au dedans par les cierges qui scintillent autour i le la châsse de saint Thomas d’Aquin, elle régnait ur le fouillis des toits et des ruelles étalé à ses lieds. Elle surveillait jusqu’aux pensées les plus i ecrètes et elle gardait militairement, par la force, ontre toutes les insurrections, l’implacable inté- H'ité de la doctrine.
Une telle attitude avait ses martyrs : le 28 mai 242, dans le village d’Avignonet, perché sur une ■olline du Lauraguais, au bord des plaines, trois lominicains, deux Cordeliers et leurs quatre asseseurs, en tournée d’enquête judiciaire, furent aisis et massacrés par une troupe de cathares ancés à leur rencontre.
Il y avait donc encore des hérétiques ! Leur derîier refuge se situait là-bas, au bout de l’horizon, iu seuil des Pyrénées ariégeoises. Pourchassés dans out le pays, ils s’étaient réfugiés sur un pic, enca- Iré par les montagnes ; ils y avaient construit une îitadelle inaccessible, d’où ils défiaient les puisances de la terre et du ciel. Ils l’avaient appelée ilont-Ségur.
Là, sous la direction de leur évêque Raimond de Péreille, ils constituaient une société bizarre, où es parfaits vivaient dans une extraordinaire exalation ascétique, tandis que la foule, ne compreîant que vaguement le sens de la pure doctrine, t’abandonnait aux aberrations honteuses qu’elle lemblait excuser et que commandaient presque
l’entassement et la promiscuité en si étroit espace Certes, le rêve manichéen, l’écroulement de 1 société catholique, la ruine de ce monde mal fait avait échoué : vingt ans de croisade, vingt an d’inquisition avaient donné partout la victoir au pape de Rome, au roi de France. Du moins sur les hauts lieux de Mont-Ségur, un petit nombn d’élus conservaient le secret mystique pour de; temps meilleurs.
J’ai gravi cette colline inspirée, qui survole dirait-on, toute la plaine de l’Ariège, semble veil 1er de loin sur Toulouse. Ses pentes dénudées abruptes et rocailleuses, sont couronnées d( ruines. Un bastion, une enceinte quadrangulairi permettent encore d’évoquer ce que fut cette étrange forteresse, où les hommes d’il y a sept siècles vécurent la plus extravagante aventure, On s’imagine ce que put être, pendant des années!» la vie d’une pareille communauté, suspendue dans les nuages, ne voulant s’abreuver qu’aux songes les plus extatiques et constamment ramenée aux plus cruelles nécessités de la vie et de la guerre.
Car les purs n’étaient pas assez chimériques pour s’imaginer que, après avoir maté toute la con- 1 trée, l’Inquisition les oublierait ou les dédaignerait. Ils cherchaient à reprendre l’offensive ; par- 1 fois leurs émissaires partaient pour provoquer des séditions ou des massacres. On doit voir leur main dans les révoltes qui, en 1240, soulevèrent Carcassonne et Béziers contre le sénéchal Guillaume
es Ormes, représentant le roi, comme dans la agarre d’Avignonet. Partout ils échouèrent. Ils 3 sentirent peu à peu complètement isolés, tandis ue, du fond de l’horizon, de terribles orages 'annonçaient contre eux, les encerclaient.
Les temps où l’Occitanie ne formait qu’une seule me contre l’envahisseur étaient oubliés. En trenteinq ans, que de changements, de transformations, e conceptions nouvelles ! Les Languedociens eniaient ces cathares pour lesquels ils avaient ant combattu et avaient tant souffert. Les seineurs du Midi, tremblant pour leurs couronnes menacées, ne les défendraient plus : ils aideraient même à les réduire. Raimond VII frémissait sous s joug qu’il avait accepté : mais ses dernières elléités d’indépendance venaient d’être écrasées ar Louis IX à Saintes et à Taillebourg, avec les anglais et le comte de la Marche. 11 fut obligé, ;insi que ses anciens alliés, de prêter la main au iège de Mont-Ségur.
Toulouse, sans force, assista de loin à ce dernier pisode de la croisade. Ce ne fut pas le moins ragique.
Peut-être la suprême phalange cathare aurait-elle éfié ses assaillants. Debout, sur leurs rocs imprelables, mystérieusement ravitaillés par les souterains creusés dans la montagne, ils se croyaient à 'abri de toutes les attaques : ils n’avaient pas ompté avec la trahison. Quel pâtre, quel chaseur d’isards guida, une nuit, l’ennemi du côté
le plus vertigineux de la citadelle, de celui qi plonge tellement à pic dans le vide qu’on avai il négligé de le munir de défenseurs ? Onl’ignore.Toi m jours est-il qu’en mars 1244 l’ennemi pénétra dan i la forteresse, en égorgea la garnison et pou6s devant lui, comme un troupeau, les misérable isolés de la vie qui s’étaient réfugiés là. Tandi que l’archevêque de Narbonne les adjurait d renoncer à leurs erreurs, ils furent réunis, ai nombre de deux cents, sur d’immenses bûcher et livrés aux flammes, en invoquant vainemen le Paraclet.
On ne peut maintenant traverser ces sites déso lés et sauvages, contempler le cirque des mon tagnes, ces ruines blanches sous l’éclat du soleil sans entendre, à travers les décombres, les chantf des vieux cathares mêlés aux plaintes du vent sans revoir cet extraordinaire château de l’âme planer encore sur l’Occitanie, sans renifler dans l’air l’atroce relent de chair brûlée qui, dit-on, à plusieurs lieues à la ronde, empuantit tout le pays,..
Les dernières années de Raimondet furent lugubres. Né sur les marches d’un des plus magnifiques trônes d’Europe, il avait vu les désastres accabler sa famille et son peuple ; avec un héroïsme tenace, il avait résisté à la mauvaise fortune, reconquis pied à pied ses états. Vainqueur du Lion de Mont-
>rt, comme un paladin de la race d’ Hercule, il était haussé jusqu’au roi de France pour traiter vec lui d’égal à égal. Le découragement, peuttre un secret remords, le tenaillait. Cette Inquition, ces procédures, cette lente main mise de aris et de Rome sur les terres occitanes, cette ivasion sournoise à laquelle il collaborait sans le ouloir sous sa couronne dérisoire, cette affreuse estruction de Mont-Ségur, ce supplice de tant de îs sujets, tout cela avait profondément changé âme de ce brave chevalier d’autrefois. Comment issaisir une indépendance à jamais perdue, main- •nant que Louis IX, vainqueur des Anglais, des ragonais, de ses derniers sujets rebelles, portait l’apogée la puissance de la maison capétienne ? Il ne lui restait plus rien à faire. Sa fille Jeanne, tariée à Alphonse de Poitiers, n’avait pas d’enmts. La dynastie languedocienne s’achevait, aimond VII se souvint alors de la promesse jurée uinze ans auparavant devant le porche ouvragé 3 Notre-Dame.
Certes, il ignorait l’art du gouvernement, mais savait combattre. Aux fêtes de Noël de cette imbre année 1244, il annonça qu’il suivrait le lonarque français en Palestine et il commença 'importants préparatifs. Il créa notamment deux mts chevaliers pour l’accompagner dans cette îevauchée suprême.
S’il tarda longtemps à se mettre en route, il ne iut point l’en accuser : la croisade maritime que
rêvait saint Louis ne se réalisa que quatre anné plus tard. Raimondet quitta sa ville rouge, à der ruinée et décimée, pour aller rejoindre l’expéditio: surtout pour fuir tant de désolants spectacles, ci il pouvait répéter avec le troubadour :
Ah ! Toloza e Proensa B la terra d’Argensa Beziès e Garcassey Quo’us vy et quo’us vèy ! (1)
11 ne sortit point de son Languedoc. A Millai la maladie le saisit, l’arrêta, le coucha sur son li d’agonie. Dieu lui épargna l’humiliation de s’e: aller guerroyer encore aux côtés de ses vainqueurs le 21 septembre 1249, il rendit le dernier soupii
Comme Jeanne de Toulouse et son époux s trouvaient déjà bien loin de France, en leur croi sade d’Ëgypte, Blanche de Castille ne perdit poin de temps pour mettre la main sur leur comté. Rai mond, après sa mort, n’y rentra même pas. Oi l’ensevelit avec honneur à l’abbaye de Fonte vrault. Ses états pour jamais appartiendraient < la France.
Alphonse de Poitiers ne serait pour eux qu’uni sorte de gérant intérimaire qui faciliterait leui union définitive au domaine capétien. Il paru peu dans le pays, étant occupé sans cesse à com
(i) Ah! Toulouse et Provence — et la terre d’Argence — Bézier et Carcassonnais — quand je vous ai vus et quand je vous vois (Rigaud de Rieupeyroux, cité par Raynouard.)
iattre auprès de son frère aîné. Après l’avoir suivi n Palestine, il vint avec lui à Tunis, le vit expier saintement devant la place et no lui survécut [ue de bien peu.
Avant d’avoir regagné la France, il mourut, insi que sa femme, à Savone, dans l’espace e quatre jours, en ce fatal mois d’août 1270. In montant sur le trône, Philippe III le Hardi ;cueillit leur héritage.
Toulouse est déchue de la primauté qu’elle avait urement méritée par tant de siècles de stoïque aurage, d’indomptable fermeté. Ses murailles mt détruites, ses demeures saccagées ; la moitié e sa population a péri. Ses poètes, en fuite, ont aversé les Pyrénées, le Rhône, les Alpes ; ses îéologiens, ses philosophes, ses rêveurs cathares int emprisonnés ou proscrits. La paix naîtra-t-elle une pareille solitude ? Non, car, pour produire s saintes semailles, l’Église n’estime pas encore . champ suffisamment labouré. Jusque vers le ilieu du xive siècle, l’Inquisition fait vivre le anguedoc sous une terreur continue, et Philippe
I Bel lui-même sera impuissant à calmer ses loueurs. Elle recherche les derniers hérétiques, h Juifs, les Lombards. Elle épure infatigablement.
II vain, Bernard Délicieux soulève Albi et Carcssonne : les temps d’indépendance sont clos, € il faudra quelque prodigieuse secousse inattence pour arrêter cette sorte de frénésie dogntique.
Dane ces âges douloureux, Toulouse achevait < pétrir l’âme qui désormais sera la sienne : âme q a oublié ses songeries méditerranéennes ou pyr néennes pour regarder vers Paris, vers ces fleurs < lys de France incrustées dans son blason et qu’el ne reniera jamais plus ; qui parlera de moins ( ( moins sa vieille langue romane, ne connaîtra pli ses troubadours, ne chantera plus leurs antiqui chansons, vibrantes encore de ses passions morte de ses haines, de ses désespoirs symboliques ; surtout, âme orthodoxe et fanatique, à laque! convient, mieux que les conceptions albigeoise un catholicisme violent, éclatant, magnifiqu sans nuances, presque païen. Dans le sang de sc martyre, le Languedoc a ainsi créé son individu! lité immortelle, celle que le poète Pierre de Nolhf a fixée dans ces inoubliables vers :
Étrangers qui goûtez dans Toulouse la Rose Son accueil qui sourit, son loisir qui repose Et sa chanson berçant ses jours insouciants.
Regardez mieux au fond de ses grands yeux brillants. Tremblez de voir jaillir la flèche inopinée De l’arc tendu longtemps dans une âme obstinée Et, par les tièdes nuits, prenez garde au plaisir Où le cri sarrasin traverse le désir ;
Songez que le tison des luttes séculaires Se rallume en ces cœurs par d’étranges colères Et que rôde toujours en vos vieilles cités Le fantôme jaloux des dieux persécutés (1).
(1) Aux provinces de Mistral.
TOULOUSE. - LA RUE ESPINASSE ET L’HOTEL DE MANSENCAL Aquarelle de Bouillère