PÉRIL A L’OUEST
Us étoient tous soldats fols et advenlureux qui ne vouloient pas rester rasibus des murailles pour esviter les traits, mais alloient jouer de l’espée en pleins champs.
Jf.hanne d’Arc.
C’est, malgré tout, le miracle de l’œuvre capéienne aidée par l’Église que d’avoir faite française, t très profondément, cette terre si éloignée de 1 ’I le e-France, ce peuple si différent de la race de Paris. Quand vous quittez Toulouse, que vous franhissiez les Alpes ou les Pyrénées, vous ne vous mtez nullement dépaysé ; c’est le même ciel, les îêmes couleurs, la même nature, des mœurs et es langages presque pareils. L’art languedocien exercé son influence sur les provinces du Nord de Espagne, et, jusque dans Rome ou dans Florence, ous retrouverez des aspects familiers. Remontez 1 contraire vers le nord, passez la Loire : ni diome ni l’accent ne vous rappellent plus rien ; pierre blanche ou sombre a remplacé la brique,
• l’ardoise se substitue à la tuile. Les cultures, les iavaux, l’esprit lui-même ont changé... Pourtant,
< puis des siècles, le Languedoc, loin d’être espapol ou italien, a fait partie pleinement et passion î ment de la France.
Après le long martyre qu’il venait de subir poi se défendre contre tant d’envahisseurs, il alla maintenant embrasser le parti de ses conquérant Cé n’était plus vers l’est, du côté du Lauraguai qu’il allait jeter ses regards anxieux dans la craini de voir apparaître Simon de Montfort ou ses allié Le péril — un immense et interminable péril allait surgir à l’ouest, du côté de la Gascogne. L pendant cent ans, s’établirait le front de la guerr les Anglais ayant fait de Bordeaux une de leu principales places fortes et de la Guyenne un <| leurs plus riches fiefs. Un siècle durant, Toulous ; l’ancienne faydite, contre laquelle avaient été pr chées cinq croisades, demeurerait l’irréductib I citadelle de la France.
Les rois, quand se déchaîna la tempête, fièrent en son loyalisme. Dès 1346, ils l’autorisère à rebâtir encore ses fameuses murailles, ces m railles qu’ils avaient eu tant de peine à détruii et dont elle portait depuis si longtemps le deuil qi la déshonorait. De nouveau la ville rouge serrai corselet de ses remparts, au-dessus desquels vinclochers dardaient leurs flèches aiguës. Désorma, on ne les détruirait plus jusqu’au vandalisn presque inconscient du dernier siècle. Ces mu, devant lesquels avait râlé Simon de Montfort, rl assaut ne les emporterait. Toulouse, comme Gcassonne, défierait éternellement l’ennemi.
On le vit bientôt, lorsque le Prince Noir, f- , mant une importante armée, décida de conqutr
k l’Angleterre tout le Midi de la France. Les pires jours des croisades albigeoises allaient renaître îvec l’invasion étrangère. Quittant Bordeaux, en ^montant le cours de la Garonne, il arriva au nord le la Gascogne, dans la Lomagne, jusqu’à Beaunont, puis tout près de Toulouse, à Grenade, au ionfluent du grand fleuve et de son affluent la Save. Là, comme Simon de Montfort, il hésita, iréféra encercler la capitale du pays occitan dutôt que de l’aborder de front. 11 tourna brusquenent à droite, remonta la dernière vallée gasconne, ignalant sa marche à l’ouest, le jour, parla fumée, a nuit, par le brasier des incendies. Les guetteurs eillaient aux tours de Saint-Sernin et des Jaco- >ins. Au sud, l’Anglais reparut. Il débouchait de a forêt de Bouconne, descendait les derniers paliers es coteaux. La ville haletait, prête au combat our les fleurs de lys comme autrefois pour la roix aux douze pommeaux. Les cohortes ennemies approchaient. Elles vinrent jusqu’à Saint -Cyprien, lant, pillant, brûlant, renouvelant les mêmes sploits que tant de hordes qui, depuis mille ans, aûtaient une joie sauvage à dévaster ces plaines op favorisées par le ciel. Mais les ravageurs ne persistèrent point dans leur dessein d’enlever ' héroïque cité, ramassée, derrière ses remparts, ans un élan unanime. Ils passèrent la Garonne en nont, vers Portet, et reprirent le chemin inverse es Croisés de jadis. Ils avaient renoncé à assiéger îulouse, ils marchaient sur Carcassonne.
Celle-ci, savamment fortifiée par les architecte de Philippe le Hardi, qui en avaient fait, en plei Languedoc, une place entièrement française ju! qu’aux pierres et aux ardoises, attendait sar crainte les Godons. Telle nous la voyons aujou: d’hui, telle la virent-ils, toute blanche et bleue si le ciel dur, profilant sa silhouette dentelée sur so haut plateau, au-dessus du cours de l’Aude, fièr dominatrice, imprenable :1a Pucelle du Languedo Le Prince Noir en béa d’admiration. Il contenl sa sinistre armée en lui abandonnant la basi ville ; puis il s’en revint, semant partout la désoli tion, l’épouvante, l’horreur. Il regagna Bordeau ne laissant derrière lui que cadavres et ruim fumantes : mais il avait échoué. L’Occitan demeurait française.
Il devait en être ainsi jusqu’à la fin ; les Toi lousains se trouvaient à Poitiers, aux côtés c j Jean le Bon ; après la défaite, ils s’éboursillèrei * pour collaborer largement à payer la rançc royale. Plus tard, malgré les routiers et leu grandes compagnies, malgré les trahisons et 1 défaites, ils n’abandonnèrent jamais le parti de France, que Paris et la Bourgogne reniaient. I furent des premiers et des plus fidèles à acclam Jeanne d’Arc.
C’est que, à cette époque troublée, ils se rang rent du parti des Armagnacs, qui avaient étem leur domination sur leur ville et ses domaines. 1 Ces Armagnacs ont été et sont encore efïroy
ilement calomniés. Certes, leur dynastie n’a rien de a somptuosité, de la grâce, de la finesse ou de l’hé- •oïsme chevaleresque des Raimonds. La race l’affirme tout de suite absolument différente. Vous nous trouvons ici en présence de gentilsîommes de Gascogne, plus énergiques et solides [ue délicats ou élégants ; peu de culture, beaucoup de brutalité. On a pu inscrire bon nombre de crimes à eur passif. Du moins défendirent-ils avec acharlement les villes qui leur étaient confiées. Paris ne eur fut enlevé que par l’odieuse trahison de Perriîet Leclerc et, à partir de ce moment, sembla >erdu pour la France. Ils conservèrent Toulouse ontre toutes les menaces, aussi bien celles des mglais que celles de Gaston Phébus.
Ce superbe seigneur, dont la légende romanique a fait une espèce de troubadour, ne le cédait n rien aux Armagnacs, en effet, sur le chapitre e la sauvagerie. On n’a pas oublié ses affreux ttentats contre son fils et ses proches. En cette riste époque où la guerre sévissait partout, guerre ’extermination, de pillage et de ruines, il jugea le 10 ment opportun pour élargir ses états, se ruer ur la Gascogne et le Languedoc. Toulouse résista ne fois de plus à ce nouvel adversaire. Lui aussi, ! terrible chevaucheur, qui avait inscrit fièrement ir la porte de ses châteaux la devise célèbre : ’ ocos-y se gauzes (1), il eut beau dévaler comme un
(1) Touches-y, si lu l’oses.
torrent, suivi de ses montagnards, la ville le con templa sans peur du haut de ses murailles d< briques. Il erra devant elles, franchit la Garonne t vint camper du côté de ce faubourg Saint-Miche où Montfort avait trouvé la juste punition de se forfaits... Puis il se retira non sans allumer par tout des incendies dont le vent d’autan décuplai i la fureur.
Alors, sans se soucier de l’autre ennemi, di l’Anglais toujours à nos portes et qui menaçai Montauban, les assiégés se précipitèrent à sa pour suite. Ils voulaient en finir avec cet adversaire trop prompt à profiter de nos malheurs. Ils le sui virent, le talonnèrent tandis qu’il remontait 1< cours de la Garonne, l’atteignirent d’abord à Mire mont, puis à Cazères, se délivrèrent définitivemenl de cette hantise douloureuse et revinrent monte: leur garde patriotique, les regards obstinément fixés vers le front séculaire, vers l’ouest.
Dans cette attitude, les comtes d’Armagnac el leurs Gascons ne manquèrent pas de les maintenir i Or, la tâche de ceux-ci s’affirmait de jour en joui plus difficile. Que nous parle-t-on constamment di | la France déchirée par les factions ? Il est exact que deux partis principaux s’affrontaient alors dans notre malheureux pays : l’un, celui de Bour < gogne, avait fini par passer complètement i l’étranger ; l’autre, irréductiblement, en tenait i pour le Dauphin.
Avouons qu’il y avait quelque mérite. Non seu ,
unent la capitale et la ville des sacres, la moitié du oyaume appartenait à l’Angleterre, mais tout onspirait à démontrer que la cause du «roi de ourges » était une cause perdue. Ce pauvre garon, que soutenaient encore les débris de l’armée u connétable d’Armagnac, ne conservait pour îi ni la force ni le droit : sa mère elle -même le éclarait bâtard. Sur les miniatures des psautiers n enluminait le petit Henri VI présenté à Notre- )ame par le roi saint Louis en personne, comme on légitime héritier. Les politiques réalistes s’unisaient aux théologiens pour reconnaître que l’union es deux royaumes sous un seul sceptre hérité es Plantagenets constituait la solution la plus éléante, la plus simple, la plus pratique. Il ne resait plus qu’à se débarrasser de ce méprisable Dauihin, de cet imposteur, de ce prétendant vaincu, uiné, sans avenir, rencoigné dans son château de Ihinon. Tous les gens de bon sens s’accordaient là- :essus.
A ce beau plan, une seule objection : l’obstinaion enragée des Armagnacs et de leurs sujets, leux-là ne voulaient pas céder au destin, à la aison, à l’opportunisme d’alors. Ils n’admettaient ias que saint Louis choisît pour héritier un petit iodon. Ils croyaient que le Dauphin gardait le lépôt de la couronne capétienne et de ses traitions. Jusqu’à la mort, ils lui demeureraient îdèles.
On les haïssait franchement. Ils se défendaient
comme ils pouvaient. Par l’assassinat et le pillage le massacre et la ruse. Ils n’avaient cure du droii des gens. C’était une heure tragique où chacun lut tait pour sa peau. On peut relever la liste de leun exactions et de leurs crimes. Mais on n’effaceri pas de l’histoire leur éclatante justification.
Lorsque, des confins de la Lorraine, une petite paysanne inspirée vint rendre à la France son indé- I pendance en lui rendant un roi de sa race, fit-elle autre chose que de donner raison aux Armagnacs 1 Au nom du Ciel, elle leur a dit : «Vous avez bien fait de rester fidèles à Charles de Valois. L’héritier légitime, c’est lui. La patrie, c’est lui. Et ceux qui l’ont abandonné sont des lâches, ou des traîtres, ou des bandits. »
Et, tout de suite, son armée de délivrance, que fut-elle, sinon l’armée du connétable d’Armagnac avec toute cette bande de capitaines gascons, qui baragouinaient en leur dialecte d’Oc : La Hire, i Xaintrailles, Barbazan, Guillaume d’Albret, Verduzan, Coaraze ? Et son porte-étendard, Jean ; d’Aulon, venait de Saint-Gaudens, en pays tou- d lousain. Pour délivrer Orléans, ils refluèrent du fond du Sud-Ouest, les petits hommes trapus, noirs « criards, grossiers, qui croyaient à Jeanne d’Arc, comme ils n’avaient cessé de croire à la France. ■
L’ennemi ne s’y trompa point. Vous savez com- I ment les Anglais appelaient la Pucelle ? Ah ! non point la Lorraine ou la Champenoise, ce qui eût : été son vrai nom ; mais V Armagnacaise / Et la
iauvre sainte fille pleurait, quand, du haut des lastilles, dans la fureur des mêlées, elle les entenait, dans leur jargon, lui jeter d’horribles insultes, i héler « la putain des Armagnacs ! » Ils ne savaient as que, en essayant de la couvrir d’une boue ui ne l’atteignait point, ils décernaient un éternel itre d’hhnneur à ces hommes du Midi qui avaient i longtemps résisté à la domination capétienne t qui, maintenant, sauvaient l’honneur français. A Toulouse, aujourd’hui, un maître issu du terair, Antonin Mercié, a dressé dans le bronze une dmirable statue de la Libératrice. Sur son bon heval de guerre, dont les caparaçons flottent au ent, elle va, extasiée et volontaire, vers la victoire b le martyre. Il ne faut pas s’étonner de la voir ir cette place ombragée commandant aux plus elles artères de la ville. Elle est bien là, chez elle, Armagnacaise, au milieu de ce peuple qui l’espédt et qui sut la seconder, de ce peuple qui s’est icrifié à la suivre pour que vécût la France !
Car, vers la fin du règne de Charles VII, après /oir repoussé l’invasion anglaise, les incursions 3s routiers, des pastoureaux, des écorcheurs, la )ble ville se retrouvait, à l’issue d’un millénaire e sièges, de batailles, d’émeutes et de tocsins, ucore debout, mais profondément atteinte. Sa ppulation avait diminué de moitié. Plusieurs fois k)jà l’immigration étrangère avait dû en combler h vides. On Pavait voulue française, elle l’était istée... Mais à quel prix !
Une aube nouvelle se levait sur le royaume pacifié. Le Languedoc la regardait monter à l’orient, sous la protection toute-puissante du Capétien victorieux, qui n’oubliait pas à qui il devait sa couronne. Cette province allait-elle enfin, sous l’éclat de son soleil, recevoir le prix de sa longue patience, de son loyalisme, de son héroïque fidélité ?
Un bref repos lui était ordonné encore sur le chemin des siècles, avant de parcourir la plus cruelle étape qu’elle aurait à fournir, celle où, n’ayant plus d’ennemis à combattre, elle arracherait ses propres entrailles et raviverait de son sang les briques de ses vieilles cités.