SOIXANTE ANNÉES D’ÉMEUTE
Quiconque portait le nom de huguenot, aussitôt pris, aussitôt pendu.
Brantôme.
Il est étrange de constater que les troubles de l’âge moderne prirent naissance à Toulouse juste dans le milieu qui avait été créé pour fonder l’unité la plus parfaite. L’Université imposée à Raimond VII par Blanche de Castille et saint Louis devait maintenir l’orthodoxie ; sous la surveillance inquiète des dominicains, elle s’y employa durant deux siècles et plus. Arriva un moment où le zèle des
îquisiteurs faiblit, où le goût des professeurs les irigea, des sciences sacrées, vers le s lettres profanes. >ès le début du xvie siècle, les humanistes langueociens comme le somptueux Jean de Pins, évêque e Rieux, correspondaient avec Érasme, Rabelais,
chancelier Duprat et Guillaume Budé. Us préaraient les voies, sans trop s’en douter, à une énération qui allait singulièrement se libérer de la digion traditionnelle. Professeurs et étudiants prêtaient une oreille curieuse aux bruits de réforme ui circulaient partout, aux étranges prédications ’une foule de moines excités qui parcouraient les antrées montagneuses et pauvres et ressuscitaient : vieil ascétisme anticlérical des Albigeois.
Contre ces souffles de révolte qui déferlaient sur i ville toujours tempétueuse, les anciens pouvoirs raient désarmés. Le clergé s’avérait indécis, promdément divisé. Sur le siège de Folquet, l’archeêque Odet de Châtillon n’avait rien gardé du matisme de son prédécesseur ; dans un scandale ésastreux, il finirait par abjurer sa religion et par rendre femme. D’où viendrait la résistance ? onpoint des capitouls, dont la cohorte municipale, sue de la bourgeoisie, ballottée entre l’influence >yale et les masses populaires, était prête à apuyer sa veulerie sur les plus audacieux.
L’œuvre immense accomplie depuis la croisade > la réunion du Languedoc à la couronne se trouait donc fort menacée. Elle se continua cepenant grâce à un corps nouveau qui allait jouer
jusqu’à la Révolution un rôle décisif dans le destinées de ce pays.
Dès l’unification, Philippe III le Hardi avai songé à créer à Toulouse un organe judiciaire qu exercerait en quelque sorte une délégation de soi autorité. On vit ainsi arriver dans la ville pacifié des juristes de son conseil : Pierre, archidiacre d, Saintes, Thibaud, doyen de Bayeux, Pierre, doyei ' de Saint-Martin de Tours, qui, accompagnés di quelques assesseurs, étendirent leur juridictioi sur toute la province, du Périgord et du Que nu jusqu’à Beaucaire, de la Dordogne aux bords di Rhône. Simple commission de justice, que Louis lt Hutin finit par supprimer. L’idée qu’elle avait représentée ferait son chemin.
Un Parlement à Toulouse ! Peut-être l’ambitior I de l’obtenir compta-t-elle dans le loyalisme du Lan guedoc. Les États de la province ne cessaient de le I réclamer durant la guerre de Cent Ans. Un jour de 1419 que le roi de Bourges traversait Carcassonne, un cordelier de Nîmes, prêchant de ville en ville contre le brigandage qui désolait la région, surgit tout à coup devant lui, accompagné d’une troupe de pauvres gens exaspérés, et lui réclama véhémentement une cour de justice pour sévir contre les scélérats et les révoltés. Charles céda. Il signa des lettres patentes qui érigèrent ce Parlement, où siégeraient l’archevêque de Toulouse Dominique de Florence et onze notables clercs et laïcs ; mais cette fondation n’eut encore qu’une existence fort in-
table; la peste, la guerre, les routiers pourchaslaient les magistrats sur tous les chemins du Midi, usqu’à Béziers et Narbonne! Le Parlement de Paris, ort jaloux, obtint enfin leur suppression. Ce ne fut ]ue le 4 juin 1444, que le Château narbonnais, ’ancien palais comtal, se rouvrit solennellement iour accueillir les nouveaux maîtres du Languedoc.
L’archevêque Pierre Dumoulin célébra la messe lu Saint-Esprit. Puis, quand tout le monde eût pris )lace, le Parlement apparut dans sa majesté. Le iremier président, Aynard de Bletterens, sur le iège le plus élevé, avait à sa gauche Tanneguy du phâtel, lieutenant du roi et gouverneur de la province, Jean d’Estampes, l’abbé de Saint-Sernin et es conseillersclercs,etàsadroitel’argentier Jacques iœur, les prélats et les conseillers laïcs. Ils compoaient une sorte d’Olympe en robes rouges et violettes, auxquels les capitouls et les bourgeois, îumblement, rendirent hommage.
Le greffier lisait solennellement en latin :
Le roi, pour le bien de la chose publique et spécialement u pays d’Occitanie et du duché d’Aquitaine, ainsi que de outes les contrées comprises entre les Pyrénées et la Dorogne, considérant l’éloignement de ces contrées du siège u Parlement de Paris, le mauvais état des routes, les daners que pouvaient courir les plaideurs dans un aussi long rajet, les tristes effets des guerres et des pestes si fréquentes t la grande quantité des procès, institue une cour de Parîment, qui doit être sédentaire dans la ville de Toulouse, otable (notabilior) entre toutes celles de l’Occitanie et déjà i célèbre par son ancien titre de capitale du Languedoc...
On enregistra l’édit, on se répandit en démons trations oratoires. Ainsi s’établit la cour souverain qui, dès le début, sévit avec rigueur contre de ! monarques, des reines, le pape lui-même en tan que souverain d’Avignon. Alors que, peu à pei tout se relâcherait, il demeurerait inflexible, cor ; servant aux pays qui dépendaient de son autoriti un loyalisme intransigeant et une orthodoxie san défaillance.
Au début du xvie siècle, il avait encore dévelop pé cette autorité, qui débordait de beaucoup 1 cadre judiciaire. On appelait souvent ses membre « les rois de la nation ». Sortis de la bourgeoisie o; même de souche populaire, ils n’éprouvaient qu plus d’orgueil à revêtir le chaperon à fournir* blanche des chevaliers, la simarre des chancelier de France, la pourpre, l’hermine et le mortier d* saint Louis, à monter gravement sur leurs sièges i j fleurs de lys dans l’antique palais de la féodalité Ils dominaient toute une société comprenant di véritables légions de magistrats, d’avocats, d< procureurs, de greffiers, d’huissiers, de clercs de h Basoche, d’officiers de robe longue et derobecourte un peuple vaillant et hardi, épris des tumultes de h guerre et des combats de la parole. Leur ressorl était plus étendu que celui du Parlement de Paris A certaines époques, il a réuni le Haut et le Bas Languedoc, les Cévennes, une partie de la Provence et des bords du Rhône jusqu’aux portes de Lyon, le Rouergue, le Quercy, l’Albigeois, le Viva-
■ais, le Gévaudan, le pays de Foix, le Couserans, le Comminges, la Basse-Gascogne, la Bigorre et, à un noment, la Guyenne, le Périgord et le Béarn! Une iéclaration royale de 1454 — Bordeaux n’eut son Parlement qu’en 1462 — mettait ces parlementaires tu-dessus de tous leurs collègues, sauf ceux de Paris, avec lesquels, d’ailleurs, ils avaient le droit le siéger. Parmi les institutions de Toulouse, leur ;our souveraine s’élevait au-dessus de l’Université, lu Gapitoulat et de l’Église même, comme ces îautes montagnes des Pyrénées dont la dentelure èrme l’horizon de l’Occitanie et dont, aux jours ;lairs, les hautes cimes blanches étincellent dans 'azur.
Sur cette juridiction suprême, une multitude de sénéchaussées, présidiaux, vigueries, justices royales, ducales, seigneuriales et municipales, cinq grandes maîtrises des eaux et forêts, des juges nages, des bourses de marchands, cinq juges d’ap- Deaux, deux grueries, quatre sièges d’amirautés, les cours des aides, des chambres de comptes, des oureaux de finances. Et encore une foule de jusices à tourelles et à créneaux, morcelant le sol, lans les villes d’Annonay, Beaucaire, Uzès, Alès, Vîmes, Aigues-Mortes, Mende, Montpellier, Béliers, Quillan, Castres, Cahors, Gourdon, Monauban, Foix, Tarbes, quatorze départements l’aujourd’hui.
Le Parlement succédait aux anciens Raimonds lont il occupait le palais, devenu tout un quartier
fortifié, où s’entassaient chambres de justici greffes, chapelles, géhennes, cachots, badorqut misérables, grouillantes de petit peuple. Deu tours énormes le dominaient : vers le nord, celle d l’Aigle érigeait sa tête surmontée d’un aigle d plomb battant des ailes et girouettant son coupea à tous les vents ; au beffroi posé sur elle comme un couronne se balançait la grosse cloche des alarme et des solennités. Vers le midi, la lourde tour carré de la Conciergerie signalait l’ensemble des pn sons : elle apparaissait encerclée de huit tourelle aiguës que couronnaient des fleurs de lys.
Dans cette formidable citadelle, dont le sei aspect symbolisait leur puissance, les parlementaire imposèrent sans retard leur domination. Ils n perdirent pas une occasion d’affirmer leur autori té. Quand les inquisiteurs commencèrent à se cal mer, ils s’unirent à eux, pour les brûler, si besoii était, et, en tout état de cause, pour les relancer à li poursuite des hérétiques.
On ne vivait plus au temps de la croisade albi geoise. Cependant, en trois siècles, la tolérance, ei principe, n’avait pas avancé d’un pas. Si Théodon de Bèze la traitait de « vertu diabolique », les haut! i magistrats catholiques la considéraient comme uni source de sacrilèges et de ruines sociales. La morl violente, après ou au milieu des tortures, leur appa raissait comme l’unique moyen de se débarrasseï de ceux qui troublaient la foi, ne respectaient ni ses dogmes, ni ses rites. Au bûcher ! Ils constituèrenl
an pouvoir d’airain, de tous les Parlements le plus fidèle à ses croyances, le plus inexorable. Ce ne fut oas en vain que l'on parla de la rigueur de Toulouse, i côté de la justice de Paris et de l’humanité de Rouen.
La gravité de la situation justifia cette attitude. \ cette heure de Pavie, Charles-Quint rêvait d’unir 'Espagne à l’Italie par le Languedoc et la Provence. Si Toulouse ne s’est pas laissée séduire par Sette reprise du rêve méditerranéen, elle l’a dû à 'énergie de ses hommes écarlates.
La répression commença vers 1530. On se conenta d’intercepter et de surveiller la corresponlance de Jean de Pins, mais on instruisit contre îtienne Dolet et Jean de Boyssonné. Le premier ’enfuit : on le rattraperait à Paris ; le second fut ondamné à l’abjuration publique de ses erreurs, \ mille livres d’amende, à la confiscation de sa liaison. Le jour de Pâques, cet illustre professeur, mi de Rabelais, de Mélanchton et de Coras, êtu d’une robe grise, la tète nue et rasée, dut ravir les marches d’un échafaud dressé devant la athédrale dont les cloches boômbaient lugubre rient. L’inquisiteur l’admonesta, rappelant l’albi éisme d’autrefois :
— L’hérésie est une gangrène, s’écria-t-il. 11 est craindre qu’on en voie bientôt les effets si le ours n’est est point arrêté. Prenons-y garde ! ’aute à l’autorité d’agir rapidement, les citoyens de ette grande ville se dresseront en armes les uns
contre les autres et se feront une cruelle guerre
Il ne pensait pas prévoir si nettement l’avenir, 1 drame perpétuellement renaissant de la cité rouge Boyssonné prononça son abjuration. La fout pleurait. Le formidable bourdon nommé la Car daillac sema de larges gouttes de bronze. Le cor tège entra dans la nef de briques, accotée de guin gois à un choeur inachevé. On crut terminer l’affairt dans l’absolution et le Te Deum. Ce n’en était qui le préambule.
Quelques mois après, on fut moins indulgenl pour Jean Cadurce, du pays de Limoux, clerc el bachelier en droit. Il fut brûlé vif sur la place di Salin, en s’écriant, tourné vers le Château narbonnais : « O palais d’iniquité ! O siège d’injustice ! ». Vingt autres expirèrent le même jour ou s’humilièrent par des pénitences publiques, comme les Cordeliers de Nuptiis et Flavien. Début d’une terreur mystique, allumée chez les bourreaux par l’exaltation d’une foi furieuse et qui se ranimerait sans cesse chez les victimes par une ardente soif du ciel.
Aux marches des échaufauds, que l’on y prenne garde, en effet, on ne rencontrait point des athées, des libertins, des épicuriens, mais des religieux comme le cordelierMarcié, dont les sermons avaient | bouleversé le Rouergue, ou même les inquisiteurs, qui suivaient le chemin si souvent tracé par eux. On exécuta ainsi Louis de Rochette, Raimond du Luc, conseiller en la sénéchaussée d’Agen, et Richard, son vicaire. Un certain François d’Augy, qui !
revenait de Genève, fut aussitôt appréhendé et jeté dans les flammes, au milieu desquelles il criait à l’exemple de saint Laurent : « Courage, mes frères ! Je vois les cieux ouverts et le fils de Dieu s’apprêtant à me recevoir ! »
Un délire de sacrifice et d’extase emportait ces martyrs, comme jadis les cathares. On a gardé le souvenir de Pierre Serre, du diocèse de Couserans, qui arracha des larmes à ses propres juges, et aussi le Jean Joéry, des coteaux de l’Albigeois, qui, accompagné d’un de ses petits serviteurs, chanta les Dsaumes en français, dans le feu, jusqu’à ce que la umée l’eût étouffé.
Les brasiers de supplice, une fois allumés, comme 1 est difficile de les éteindre ! Ils réclament leur )roie.
Après les meneurs, les prédicateurs, les semeurs le fausses doctrines, on se livra à un choix moins igoureux : de véritables troupeaux de suspects urent rabattus de Grenade, de Nègrepelisse, de lontauban et d’Agen jusqu’à Toulouse ; parmi ces lalheureux expédiés sommairement à la mort, oici Paulet, lieutenant principal de la sénéchaussée, irassac, lieutenant particulier, le consul Pigorier, es syndics, des ministres. Et, contrairement à l’avis e l’inquisiteur, les exécutions n’arrêtaient pas les rogrès de l’hérésie. Le martyre a sa contagion, armi les nouveaux adeptes que créait réchaud, il y eut, dans la jeunesse surtout, des iconoastes fanatiques, qui couraient briser les saintes
images, jetaient des ordures dans les bénitiers, affichaient des placards blasphématoires aux porte* des églises, troublaient les processions et les offices se précipitaient au devant des bourreaux.
Vint ainsi un moment où ils se trouvèrent en te nombre que la police fut impuissante à les mainte nir et à les appréhender. A la persécution allai! succéder la révolte.
Vers le milieu du siècle, les protestants s’ar maient secrètement tout autour de Toulouse. Mon tauban, Castres, Lavaur, Rabastens se déclaraient en leur faveur et chassaient les catholiques. Ceux ci, abandonnant leurs paroisses, se réfugiaient dan* leur capitale, où l’agitation redoublait à mesure qui des prédicateurs et des évangélistes arrivaient d( Genève et développaient la propagande calviniste1!1
Les religionnaires se réunissaient hors les murs dans ces terrains vagues où avaient jadis campt ; les croisés ; sous la direction du pasteur Abel dt Nort, ils chantaient les psaumes traduits en fran çais par Clément Marot, à l’indignation de la foule qui, durant ce temps, courait aux églises. Tant et si bien que, le 7 février, un soldat du guet tira un coup d’arquebuse sur l’assemblée. Premier signal df la guerre civile toute prête à éclater. Quelque temps après, une bagarre mit aux prises les gens du faubourg Saint-Michel, chaque parti réclamant le cadavre de la femme d’un charpentier pour l’inhu i
mer selon les rites de son culte. On se bat jusqu’au cimetière, jusqu’au bord de la tombe. Voilà de louveau le tocsin. Bataille. Pillage. Des conseillers lu Parlement, émus par le brouhaha, quittent l’aulience, montent sur leurs mules, essaient en vain le séparer les combattants. Il n’est plus qu’une •essource : fermer les portes de la ville et, du îaut des remparts, commander le feu au hasard ur les émeutiers.
Dans ces graves conjonctures, il eût fallu une ‘troite entente des pouvoirs publics ; or, ils se trouaient fort divisés. Nous avons dit l’orgueil des •arlementaires, qui se croyaient d’une race élue et iont la noblesse de robe s’affirmait plus insupporable qu’en aucun autre lieu la noblesse d’épée. En ace d’eux, les capitouls frémissaient d’une superbe •lus impatiente. Eux aussi, se prétendaient élevés u-dessus de la bourgeoisie par la grâce de leurs mctions. Ces marchands se proclamaient gentilsommes. Ils flanquaient leurs demeures de donjons rrogants, qui hérissaient les abords du Capitole, t d’où ils aimaient à narguer les quartiers cent )is ravagés et reconstruits, tassés autour du Ihâteau narbonnais. L’histoire de Toulouse va se ésumer pour longtemps dans cet antagonisme.
Sournoisement au début, puis ouvertement, les îagistrats municipaux embrasseraient le parti rotestant, puisque leurs adversaires-nés se déclament champions de la foi catholique. Ils ne firent en pour prévoir et empêcher la révolte des reli-
gionnaires ; bien plus, ils dépêchèrent des envoyés au prince de Condé pour lui demander son appui.
Sans attendre sa réponse, les violents couraient aux extrêmes. Ils avaient pour chef le ministre Barelles, ancien franciscain, qui prêchait toute la journée, entouré d’une compagnie d’arquebusiers. Cet homme, d’une éloquence enflammée, criait partout que « le Dieu des armées ne souffrait pas les lenteurs et les incertitudes humaines, qu’il ne lui fallait pas plus d’une heure pour foudroyer ses ennemis et renverser Babylone ».
Le 11 mài 1562, ces adjurations apocalyptiques aboutirent à leurs fins : pendant la nuit, les huguenots, soutenus par d’importants renforts venus de l’extérieur, sous le commandement du baron de Lanta, s’établirent au Capitole, aux collèges universitaires Saint-Martial, Sainte-Catherine, de Périgord, aux portes Villeneuve et Matabiau ; ces points occupés presque sans coup férir, les alen- , tours de l’hôtel de Ville se hérissèrent de barricades. La ville rouge, comme aux temps albigeois, s s’insurgeait contre le Château narbonnais.
La vieille citadelle, devenue le palais du Parlement, offrit un centre de résistance aux catholiques. On y avait enfermé la caisse de la recette I générale, des armes, des munitions, de la poudre. Les parlementaires, sans un instant de faiblesse, se . muaient en chefs de guerre.
Le 12 mai, à huit heures du matin, quatre d’entre eux, en robe rouge et à cheval, suivis d’une
troupe de gentilshommes, parcoururent les quartiers encore libres, tandis que des huissiers criaient aux catholiques de timbrer d’une croix blanche leurs vêtements et leurs boutiques, d’abattre leurs auvents et d’éclairer leurs fenêtres à la tombée de la nuit... Journée relativement calme, mais, dès le lendemain, la bataille se déchaîna avec une rage inouïe ; le surlendemain, une série d’offensives amena les religionnaires jusqu’au Château narbonnais, qui fut sauvé seulement par quelques volées de ses couleuvrines.
Le Parlement, menacé directement, eut alors recours aux moyens les plus extrêmes : il déclara les capitouls rebelles au roi et traîtres à la patrie, les cassa et les remplaça par huit autres notables. Puis, les hommes rouges remontent à cheval, font sonner toutes les cloches, appellent les fidèles Toulousains aux armes. Sous la direction des présidents de Paulo et de Latomy, des milices improvisées s’élancent à travers la ville, engagent le combat avec les compagnies protestantes et massacrent tout sur leur passage. Une terrible contre-attaque s’organise autour du Capitole. Des canons, des bombardes, hissés sur le donjon et sur les tours capitulaires, foudroient les assaillants, permettent une trouée vers les couvents des béguines, des croisiers, des Cordeliers, des jacobins surtout, désignés les premiers aux fureurs populaires. Par la °ue de l’Inquisition, cette marée atteint encore le Château narbonnais, vient battre le pied de ses
murailles. Cependant elle n’ose l’enlever, elle en es détournée par un hallali furieux à la poursuite de moines et des religieuses, qui, de toutes parts s’enfuient épouvantés. On en rabat une soixan taine vers le Capitole, où Barelles, plus éloquen que jamais, les harangue à sa façon :
— Misérables ! Ignorez-vous donc encore li vérité de Dieu et la folie de votre superstition, ei ; laquelle j’ai demeuré autrefois trop longtemp arrêté ? Quittez le froc et prenez avec nous le armes pour la défense de l’Évangile du Christ
Trois jours et trois nuits, la guerre fit rage dan; cette ville brûlée toujours des mêmes soifs sangui naires. Au milieu des pillages et des égorgements les querelles particulières se vidaient avec l’ordi naire lâcheté humaine. Le merveilleux hôtel Ber nuy était mis à sac. On y violait deux filles calvi nistes en présence de leur mère. Un bourdonnement immense emplissait la cité, couverte, tout le jour d’une noire fumée et rougeoyante, le soir, de h clarté des incendies.
Lorsque, maintenant encore, on la contemple dt quelque lieu élevé, on ne peut manquer d’évoquei devant cet océan immobile de briques et de tuiles hérissé de ses donjons, de ses clochers, de ses nefs belliqueuses, cette effroyable bataille fratricidt du beau mois de mai 1562... Avec un bruit de ton nerre la flèche des jacobins s’écroule sous le feu dei canons du Capitole. Hourras et clameurs diabo liques. On braque les pièces d’artillerie vers h s
basilique Saint-Sernin. Heureusement, une sortie désespérée du conseiller Pierre de Barra vi et du capitaine Bazardon attirent le feu du côté opposé. Et Ton voit à un moment apparaître dans la mêlée une machine roulante, un «tank «avant la lettre, où un conseiller au Parlement avait placé des soldats qui tiraient, à couvert, par des meurtrières.
Le 14, les protestants reçurent des renforts qui leur permirent de prendre sérieusement l’avantage. Le 15, les catholiques essayèrent de réagir : ils s’avancèrent jusqu’à la place Saint-Georges ; là, ne pouvant plus progresser, ils eurent l’idée de mettre le feu aux maisons, espérant que le vent d’autan, qui hurlait au travers de «ms mêlées, chasserait les flammes contre leurs adversaires, jusqu’au Capitole. A travers la fumée de cet incendie sauvage, les canons tonnèrent, ouvrant de larges brèches dans le mur de flammes et détruisant les brasiers allumés. Les étudiants, qui formaient les compagnies les plus intrépides, s’élancèrent à travers les ruines, repoussèrent les assaillants.
Le Château narbonnais se défendait encore ; mais les protestants occupaient toute la ville. Enfin, le 16 mai, les catholiques à leur tour virent arriver à la rescousse Hector d’Ossun, évêque du Couserans, à la tête de quatre mille montagnards. Chose bien plus encourageante, ils apprirent que Montluc approchait.
Le célèbre capitaine, dans son château de Pau-
doas, en Gascogne, avait eu vent, depuis long temps, de ce qui se tramait à Toulouse. Une lettn de Cahors lui avait révélé la conjuration :
« Monsieur, m’en revenant de la Cour, lui disait on, je suis passé à Orléans, où j’ai laissé M. le princt de Condé, qui assemble de grandes forces et en i déjà beaucoup. 11 y a un capitoul de Toulouse qu s’en vient à grandes journées et pense qu’il passer; cette nuit ici, lequel a promis audit seigneur princt de lui rendre à sa dévotion la AÛlle de Toulouse Ledit capitoul s’en est découvert à moi. »
Montluc avait aussitôt averti le premier prési dent de Mansencal, qui, grâce à lui, put se prépa rer à la résistance que nous venons de constater Apprenant la gravité des événements, il sentit se présence nécessaire et se dirigea vers Toulouse à marches forcées.
Qu’allait-il arriver, si le terrible « capitaine Corneguerre » pénétrait avec ses bandes dans la cité et prenait les huguenots à revers ? Le Parlement lui -même en fut effrayé. Il fit avertir les rebelles, qui, après quelques tergiversations, se décidèrent à la retraite. Le soir de la Pentecôte, le 17 mai, de la plateforme du donjon, où n’éclataient plus les couleuvrines, le trompette de la ville entonna à pleine voix les psaumes et les cantiques. A ce signal, les religionnaires commencèrent leur exode par la porte Villeneuve, pour essayer de gagner Castres ou Montauban ; exode qui se changea bientôt en boucherie dans cette ville ivre de
îeurtres. On poursuivit les fuyards à coupsd’arqueuse, de hallebarde ou de poignard, à travers les énèbres.
Montluc cheminait vers Toulouse, quand un des ouveaux capitouls vint le prévenir de ce qui se assait. Il en fut « bien marri » ; il l’a noté lui-même ans ses Commentaires :
« Dieu sait si j’avais envie de les dépêcher, rommelait-il, et si je les eusse épargnés ! »
Le massacre manqué, il entra néanmoins à Toumse sur son bidet de Gascogne ; et chacun consiérait avec terreur cet homme brun et sec, à l’œil ur, chevauchant à la tête de ses bataillons farouhes, tambours battants et enseignes déployées. Il se rendit tout droit au Château narbonnais, à •avers les ruines fumantes encore. Là il haranua messieurs du Parlement à sa façon. Il leur sposa les causes de son retard :
— Au long temps que j’ai porté les armes, isait-il, j’ai appris qu’en telles affaires il vaut lieux se tenir au dehors pour faire acheminer les icours, sachant bien que cette canaille n’était as faite pour forcer votre ville, que, s’ils m’eussent tendu, jamais entrepreneurs n’eussent été mieux :commodés. Puisque Dieu vous en a délivrés, est à présent à vous à faire des vôtres et à pur- >r les cantons des charognes de ces méchants, aitres à Dieu, au roi et à leur patrie.
Les magistrats auxquels il s’adressait n’avaient il besoin de semblables admonestations. Poussés
LA VILLE KOUGE
par la frénésie populaire, qui excitait leurs propri rancoeurs, ils se laissèrent aller à de cruelles repn sailles. La Terreur recommença, pire que la préc< dente. Arrestations, exécutions, tortures ne sufï saient même pas à empêcher les pillages et le vengeances privées. Montluc se vit obligé d’intev venir, ne fût-ce que pour maintenir l’ordre.
Un capitaine protestant, nommé Saux, avai'l révélé au cours de la question que, si son pari avait triomphé, « il aurait fait main basse de tou les catholiques de l’un ou l’autre sexe au-dessus d huit ans et aurait rasé la capitale du Languedoc > 5 que Montauban aurait remplacée. Quoi de vra dans cet aveu d’un homme qu’on allait couper ei morceaux avant de lui trancher la tête ? Il n’ei reste pas moins que Toulouse frémissait tout entièn ! du danger auquel elle venait d’échapper. Cetti épouvantable bataille fratricide qui avait coûté di trois à quatre mille victimes, où l’on s’était égorg de rue à rue, de maison à maison, allait achevé de la transformer pour plusieurs siècles, lui donnei cette âme de fanatisme, de piété sombre, d( méfiance repliée sur elle-même, qui correspondaii si peu à ses origines.
Si l’on passe de nos jours dans la cité rouge ai moment de la Pentecôte, on admirera encore sous les nefs de Saint-Sernin un extraordinaire scintille ment de reliquaires. Nul lieu au monde n’en con tient davantage. A cette date liturgique, on les tire des cryptes où ils sommeillent toute l’année. On
5 expose à la vénération des fidèles. Chaque soir > l’octave, on les porte en procession, parmi les erges, les bannières, les fleurs dorées, au chantdes gués et des hymnes. Dans la foule qui se presse ces imposantes et magnifiques cérémonies, comen savent qu’elles se perpétuent en mémoire de Pentecôte de 1562, de la délivrance apportée ir Montluc et qui a fait Toulouse catholique à jmais ?
Jadis il n’en était pas ainsi : lorsque la proceson, avec des allures ligueuses, parcourait toutes Il rues de la ville, de Saint-Sernin jusqu’à la ithédrale Saint-Étienne, traversant les quartiers sors pavoisés où s’était jadis déchaînée la guerre (vile, les vieux souvenirs revivaient avec une ; uité singulière. A chaque carrefour se levaient es ombres tragiques. On comprend que, durant le turs du xixe siècle, les polémiques aient trouvé i s’alimenter à propos de ces manifestations, et ne celles-ci aient été obligées de s’enfermer dans hmbre des églises. Elles y ont perdu de leur lajesté, de leur couleur, de leur prestige histoque. Elles n’offrent plus qu’un spectacle incomjrable pour l’artiste et le croyant, où se sont il'acées les mauvaises heures de discorde.
Ces heures ne constituaient que le premier acte c,t grand drame. Comme les exécutions se pro-
MO
longeaient, une amnistie royale essaya de les su pendre ; elle ne réussit qu’à diviser profondémei le Parlement lui-même.
Charles IX, quoi qu’en dise l’imagerie romant que, nourrissait alors un vif désir de pacificatioi Pour tâcher de calmer les esprits fanatisés du Lai guedoc et les amener à accepter sans arrièn pensée son édit d’Amboise, il vint lui-même, 1er février 1565, au cours d’un hiver glacé, troub par la famine et la peste, tenir à Toulouse un 1 de justice. On le vit siéger au Château narbonna dans un bel habit de velours bleu brodé d’or, s’elfoi çant de ramener à la raison ces provinces turbi lentes. Il ne réussit qu’à établir une trêve de court durée.
Le sang appelle le sang. On n’en avait déjà qu trop répandu. Dans tout le Sud-Ouest de la Franci les protestants, terrorisés par la sanglante victoir de Toulouse, tentaient de prendre leur revancfo A Pamiers, ils soulevaient le peuple, envahissaien les couvents, d’où ils expulsaient dominicains franciscains et jésuites. En Béarn, Jeanne d’Albre et son lieutenant Montgommery écrasaient san pitié les catholiques, créaient un véritable dange public pour la couronne de France. Dans le Bas Languedoc, les États, tenus à Béziers sous la pré sidence de Joyeuse, réclamaient au contrair l’expulsion des ministres protestants et — com bien les souvenirs de 1209 étaient loin ! — le réta blissement des inquisiteurs de la foi !
Les armées de Montluc et de Coligny sillonnent oute la contrée. Ce dernier marche sur Toulouse, jui, aussitôt, court de nouveau à ses murailles. Il dent camper à La Bastide Saint-Sernin. Il dessine me attaque contre le faubourg Saint-Michel, vers a porte Montoulieu : le feu de cent canons hissés ur les remparts l’oblige à reculer. Alors, il s’en va, près tant d’autres, ravager le Lauraguais. Il sacage Caraman, Las Bordes, Auriac ; puis il descend ers Carcassonne et le Minervois. Le maréchal de lamville, aiguillonné par l’indignation populaire, 'ébranle enfin à sa poursuite.
On vivait dans une atmosphère de batailles et 'émeutes, à tel point que danses et jeux publics Laient sévèrement interdits, ménétriers, hautois et masques condamnés au fouet. Les avocats ésertaient le palais ; on ne plaidait plus ; les juges raient beaucoup plus occupés à réunir des troupes ■ à discuter des plans de campagne qu’à examiner îs procès. On se demande, d’ailleurs, comment irmi ces bagarres, ces arrestations, ces supplices, uns ce pays traversé et retraversé sans cesse par îe soldatesque féroce, on pouvait cultiver le blé » la vigne, faire circuler des denrées, exercer un unmerce, tailler des habits, coudre des souliers. O se trouvaient donc les cultivateurs et les artisns au milieu de tant de porteurs d’arquebuses? Sous le ciel lourd d’orages, la Saint-Barthélemy data comme un coup de tonnerre. On devine celle fut sa répercussion à Tnulousp. Le Parle-
ment, qui avait déjà tant blâmé la clémence d( Charles IX, dix ans auparavant, en profita poui emprisonner de nouveau les huguenots qu’il avait sous la main, notamment trois conseillers en h grand’chambre : Jean de Coras, Antoine Latger François de Ferrières, d’abord au couvent dei carmes, puis à la Conciergerie du Palais. Ainsi toutes rigueurs devenaient-elles facilement e promptement réalisables.
Ici apparaît une des figures les plus attaquées les plus dramatiques de cette longue épopéi furieuse, le premier président Étienne Durant! Grand lettré, homme pieux et charitable, champioi de la monarchie à cette heure pénible entre toutes il n’avait point échappé aux passions violentes d< son pays et de son temps. On l’a vivement accus d’avoir ordonné, en qualité d’avocat général, li massacre des religionnaires. Quoi qu’il en soit, se plus ardents apologistes ne sauraient prétendu qu’il s’y fût opposé.
Les députés du Parlement, envoyés à Paris, ei avaient rapporté des ordres de mort. Duranti ni chercha pas à les éluder. Son loyalisme le lui défen dait : peut-être voyait-il là le salut de l’unitémorali du royaume. Pour ce faire, il aggrava ses torts ei s’appuyant sur la plèbe : il devait en être bientô cruellement puni.
Comme à toutes les époques de désordre et di bouleversement sociaux, voici, en effet, que la plu; infâme populace entre en scène, sous la protectioi
3S autorités. Elle a soif de sang, de pillage, de ipines. La magistrature, qui porte la grave res- 3nsabilité d’avoir fait appel à ses instincts, va ;re maintenant débordée par elle. Ce n’est pas npunément que l’on met la terreur à l’ordre du >ur. Quand on proscrit comme des faiblesses la lansuétude et la bonté, on ouvre la barrière à la luvagerie.
Le 4 octobre 1572, à l’aube, une troupe d’égormrs, armés de piques, de poignards, de haches, arquebuses, envahit la Conciergerie du Palais, i poussant des cris de mort. Ils arrachèrent de urs cachots les nombreux prisonniers dont le l'ocès s’instruisait en ce moment, nobles, bourt ois, magistrats : massacre abominable de ces iux ou trois cents malheureux. Les scélérats [ndirent à l’ormeau de la Cour les trois conseillers [^testants revêtus de leurs robes rouges et laissant sur la place les autre cadavres, nus et ensangmtés, dépouillés de leurs vêtements, de leur or. d leurs bijoux. Ce ne fut que deux jours après q’on les jeta pêle-mêle dans des fosses communes, e. usées à l’intérieur de la sénéchaussée et dans les c;res de l’archevêché. Les meurtriers s’appelaient Lmur ou Lestelle,gens de rien, sortis du ruisseau; le victimes étaient les conseillers au sénéchal Mrgues et La Mire, les bourgeois Ganelon et Dauiii te, et, parmi les parlementaires, l’humaniste Jean 'h Coras, juriste et commentateur éminent des cases célèbres. Il avait à peine cinquante ans,
mais se résignait depuis de longs mois à son sor « La mort, avait-il écrit, est la fin de tous les mai et le fort boulevard contre les calamit és de ce monde
Chacun, dans le Languedoc de cette époqu eût bien dû se livrer à des réflexions de ce genr Car la guerre civile se ralluma d’un bout à faut de la province. Le sinistre épanchement de sai de la Saint-Barthélemy n’avait rien apaisé; bit au contraire : on s’égorgeait à Nîmes ; des bancl adverses parcouraient le Vivarais, l’Albigeois, Rouergue, les Cévennes ; l’émeute grondait à Ca très, à Montauban, à Montpellier. Aux portes Toulouse, le Lauraguais, si souvent ravagé, ét: de nouveau en feu.
De plus, et c’est vraiment un signe du bouleve sement général des esprits, il allait se produire u; singulière volte-face. Les capitouls, entraînés à le' tour par la populace, qui avait tout à gagner da; ces désordres, abandonnaient complètement i parti protestant. Ëtait-ce pour se rapprocher ci parlementaires ? On s’en serait réjoui. Mais i vieil antagonisme dont nous avons déjà pa; ne pouvait se résoudre ainsi. Les magistrats mucipaux, par la force des choses, se ralliaient ài Ligue créée avec enthousiasme par le cardiil d’Armagnac, Joyeuse, Montluc, Terrides et Fo quevaux : ils s’empressaient d’accuser leurs advsaires du Château narbonnais de se montr; lièdes, de pactiser avec les ennemis du royaunl On croit rêver quand on lit le procès-verbal e
>tte séance inouïe de septembre 1574, où les capi- >uls en corps, vêtus de leurs toges mi-partie iuges et bleues, l’hermine à l’épaule, vinrent iranguer avec arrogance un Parlement déjà gnalé par une si terrible sévérité.
« Les malheurs de la patrie nous instruisent us les jours, déclaraient-ils, de la nécessité de >us assurer de la personne des citoyens dangeux. Les dignités ou la fortune des traîtres les l'éservent trop contre les mesures de sûreté liblique. I! appartient à la Cour de mettre fin à :t affaiblissement d’autorité et de vigueur et, [r conséquent, de retrancher de son sein ceux de 35 membres accusés d’intelligence avec les rebelles [r les clameurs de toute la ville. »
Le massacre de Coras, de Latger, de Ferrières, mit mis la foule en appétit. Elle convoitait mainiiant le président Dufaur de Saint- Jory et le pcureur général de Saint-Félix.
On descendait ainsi, rapidement, vers la plus croyable démagogie. Duranti, qui portait la respasabilité d’avoir laissé l’émeute se substituer à'œuvre de la justice, sentit alors, mais trop tard, q’il fallait de toute nécessité enrayer ce mouvennt néfaste. Tandis que, dans la ville en armes i nouveau, les capitouls dressaient de longues li es de suspects, envahissaient les maisons, y perq sitionnaient, il songea à grouper d’urgence ceux q seraient disposés à lutter pour «la manutentii de l’honneur de Dieu et du service du Roi ».
Les autres, il les déclara «infracteurs et violateu de la paix publique », car c’est sur le respect i l’autorité légitime que cette paix pourra se fond toujours et non point sur les fluctuations incofc rentes de l’opinion populaire. Ainsi, revenu de première erreur, dressait-il une curieuse figure i catholique nationaliste, certes fermement attac à la défense de la foi traditionnelle, mais dans 1 limites des lois du royaume, dont l’ordre permt tait justement à cette foi de prospérer et de i pandre ses bienfaits. Position très difficile défendre en ce moment où les passions religieust plus surexcitées que jamais, intervertissaie l’ordre des facteurs et soutenaient qu’il falk avant tout faire triompher la vérité sainte p tous les moyens ; ce triomphe seul leur impc tait.
Duranti fut heureusement soutenu quelq' temps par la protection royale. Catherine de Méc cis, qui considérait à juste titre le Langued' comme le point névralgique de la France grav ment malade, revint à Toulouse pour traiter av Henri, qui, de son bastion gascon de l’Isle- Jou dain, menaçait constamment le pays catholiqi Marguerite de Navarre l’accompagnait : le pa sage de la belle reine, couchée dans sa litière s un lit de damas blanc et entourée de petits enfar de chœur jouant du luth, est la seule apparitii gracieuse qui éclaire cette sombre époque.
Duranti, avec Pibrac, suivit les deux reines.
i suivit même jusqu’à Nérac, où sembla se lever ie aurore de tolérance : de pareilles démarches désignaient plus clairement chaque jour à la ine des fanatiques.
On sait comment cette haine éclata.
La nouvelle de l’assassinat du duc de Guise partit à Toulouse le 3 janvier 1589. Elle y causa une plosion de fureur. Minimes, Cordeliers, curés, du lut des chaires, mirent le Balafré au rang des nts et couvrirent Henri III des plus horribles ithèmes ; ce tyran étant hors de leurs atteintes,
I se retournèrent contre son fidèle Duranti, nortant le peuple à courir au Château narboni s et à obliger les parlementaires à « foudroyer arrêt » contre le roi.
Quatre jours après, assemblée tumultueuse du t seil de ville ; sur la proposition du vicaire génés Jean Daffis, on crée une sorte de comité de ait public, formé de dix-huit membres : six c ésiastiques, six bourgeois, six conseillers ; tenave d’union où bientôt la Ligue domina sans Dtrôle grâce à deux personnages autoritaires et i ents, qui ne supportaient nulle contradiction : éêque de Comminges, Urbain de Saint-Gelais, i maniait aussi bien l’arquebuse que la crosse,
; avocat Étienne Tournier, type parfait de l’agiuur populaire. Ces deux hommes, appuyés sur a qu’il y avait de pire, allaient pousser aux s êmes la malheureuse ville, surexcitée et p sée à la fois.
Le Parlement eut beau suivre leurs injonction il ne les rallia point. Le conseil des Dix-Hu lui -même paraissait suspect aux énergumèm parce qu’il ne se hâtait point de proclamer l’insi rection contre Henri de Valois « excommunié p Rome et rasclé de prières ».
Les capitouls et le premier président essayèrei, pour résister, de convoquer un conseil général ■ cent membres, expression plus large de ce qui ri tait encore de raisonnable parmi les Toulousain Dès la troisième séance, les portes furent enfoncb par l’émeute. Une tourbe hurlante réclame déchéance immédiate du roi, l’expulsion ou l’e prisonnement des huguenots, des royalistes et i ceux qu’on nommait alors «les politiques », c’e ■ à-dire ceux qui mettaient la France avant toi.
Duranti, averti en hâte, dressa au milieu de g factieux sa haute stature. Trois jours, il disen avec eux, réfutant leurs arguments frénétiqu, leur imposant malgré tout par sa haute sagesse t sa tranquille énergie. On le vit, tel qu’il est encu représenté au palais de justice, la bouche pleiî d’amertume, le front plissé de rides et de souc, les yeux cernés par les veilles et les inquiétud, mais son regard, un regard d’aigle, animé d’uî inflexible volonté.
— La mort tragique des Guise, criait Tourni, n’est que la préface d’innombrables exécutio:. Henri de Valois ne veut plus de la religion catllique. Il n’est plus d’autres moyens de briser i
•âge impie que de mettre la cognée à la racine... le détrôner le nouvel Hérode !
— A Rome, hurlait un autre, on renversait les itatues des tyrans ! Qu’on arrache ce portrait !
Et il menaçait de sa dague l’image du roi encore nstallée au Capitole.
Alors, Duranti s’interposait, invoquait les lois livines et humaines, répliquait victorieusement iux émeutiers. Nouvel Orphée, par le pouvoir de ia parole harmonieuse, il domptait les bêtes féroces, es refoulait, grondantes et irritées. Ce ne serait las pour longtemps.
Le 27 janvier, le Parlement délibérait gravement sur les folles propositions des ligueurs, quand >n perçut, au dehors, les clameurs de la foule, iombien de fois, au cours des siècles, les Touloulains se sont-ils rués ainsi vers le Château îarbonnais ? Les magistrats, assis sur les fleurs le lys, dans leur magnifique grand’chambre, ie bougèrent pas. Ils continuèrent leur controverse. Cependant le bruit augmentait. Les portes xtérieures avaient été forcées, un flot d’hommes ans aveu, encore plus nombreux que ceux de a Saint-Barthélemy, se ruèrent dans la cour, bousculèrent les huissiers, gravirent le perron t, brusquement, firent irruption dans la salle, >ù Duranti, pâle et triste, mais ferme comme in sénateur romain, couvert d’hermine et de lourpre, présidait les magistrats assemblés.
La populace cessa de hurler à la mort. Elle
reflua un instant devant ces hommes rouges, sié géant sous ce lourd plafond à caissons, sous uni frise d’or et d’azur, et dominés seulement par h Christ et le trône royal. Le premier président pro fita de cet instant d’hésitation pour lever majes tueusement l’audience. Ainsi le prestige de U justice ne serait-il pas bafoué.
Qu’allait-il faire ? 11 était déjà trop tard poui fuir, comme beaucoup le lui avaient conseillé. El puis son caractère ne le lui permettait pas. I'j devait jusqu’à la fin se confier aux lois. Puisque l’enceinte du Parlement n’était plus respectée, il ne lui restait qu’à demander aide et protection aux capitouls, chefs de la cité.
Sans se départir de son calme et de sa gravité, il ordonna que l’on fit avancer son carrosse. Il y monta, devant l’ahurissement de la foule, et le véhicule s’ébranla vers la place du Salin, escorté d’une multitude déjà grondante. Dans de telles conditions, le chemin pour se rendre au Capitole devenait singulièrement long.
Dès la tortueuse rue Nazareth, si souvent sillonnée jadis par les charges de Montfort, et qui descend vers la cathédrale, des forcenés se précipitent à la tête des chevaux, s’efforcent de pénétrer dans la voiture, lancent sur elle des coups de pique et de hallebarde. Le premier président ne bouge pas. Le cocher parvient à enlever l’équipage. Il cingle de vigoureux coups de fouet les émeutiers qui veulent l’empêcher d’avancer. La route s’ouvre. Les
manifestants sont distancés. Au galop ! Plus personne. Et, quand, dans la rue de la Pomme, une roue se brise contre la margelle d’un puits public, Duranti peut descendre sans encombre, et, appuyé sur le bras du bourgeois Jean Caixac, gagner l’hôtel le Ville.
On l’y reçut honorablement. L’émeute, pour le moment, semblait apaisée. A tel point que, vers minuit, l’illustre magistrat, accompagné de quelques courageux citoyens, put sortir par une porte lérobée, se rendre chez lui et mettre en sûreté ;es papiers les plus importants.
Était -il raisonnable de se fier à un calme aussi subit ? Ce ne serait évidemment qu’un léger répit, lont on pressa le président de tirer profit. On lui sonseilla vivement de passer la Garonne, de s’enuir en Gascogne, où la noblesse était fort royaliste. 11 ne voulut rien entendre.
— Je connais la grandeur du danger qui me nenace, déclara -t-il. Je sais qu’on en veut à ma vie, nais on ne dira pas que j’ai quitté le service de non roi. Si l’on punit le soldat qui a abandonné on poste, combien serais-je plus punissable l’avoir abandonné le mien !
Il regagna donc le Capitole, se fiant à la loyauté les officiers municipaux.
Ceux-ci se trouvaient fort embarrassés. Ils .vaient conservé bien peu d’autorité. Que leur en esterait-il, si on les accusait de pactiser avec Juranti ? Le Parlement proposait d’envoyer le
président au château de Balma, propriété de J’ar chevêque de Toulouse, aux portes de la ville. L( conseil des Dix- Huit s’y opposa, prétendant qu’i attirerait les huguenots pour un nouveau siège
Cinq jours s’écoulèrent, pendant lesquels or perquisitionna chez le haut magistrat sans rier découvrir : mais le trouble auquel donna lieu cettf opération permit de prétendre qu’on avait trouvi dans son hôtel une grande quantité de grenades et de feux grégeois. Bref, on crut le sauver en l’envoyant au couvent des jacobins, dont l’orthodoxie catholique le protégerait victorieuse ment.
Un nouvel incident vint tout gâter. De la retraite de Rangueil, où s’est réfugié aujourd’hui le couvent du Sacré-Cœur, l’avocat général Jacques Dafïis commit l’imprudence d’écrire au roi, au maréchal de Matignon, gouverneur de Guyenne, et à son propre père, premier président au Parlement de Bordeaux, pour les intéresser au sort de Duranti. Ces missives, interceptées par les ligueurs, suscitèrent une exaspération générale. « Ils ont affirmé, se répétaient les Toulousains indignés, qu’ils aimeraient mieux changer de Dieu que de changer de roi ! » Le 10 février, l’émeute recommença.
On racontait dans les rues que le premier président était coupable de haute trahison. A son appel, le maréchal de Matignon, les comtes de Carmaing et d’Aubijon marchaient sur Toulouse ;
le baron de Blagnac, ami de Dafïis, campait déjà sur la rive gauche de la Garonne.
Affolée, une foule sans cesse accrue s’amasse sur la place Saint-Georges. Elle réclame à grands cris la mort de celui qu’elle considère maintenant comme son pire ennemi. Elle veut le supplice de l’homme qui a eu la faiblesse, quinze ans auparavant, de lui livrer ses collègues huguenots. Sa rage ne demeure pas longtemps immobile. « Aux Jacobins ! » hurlent les plus furieux. Voilà une longue colonne qui défile par la rue de la Pomme, le Capitole, se rue sur le couvent tout proche, le couvent dont la masse rouge, depuis trois siècles, est accoutumée aux insurrections et aux assauts.
A ses abords, une cohue féroce, épileptique, se presse, ébranle les portes. Duranti perçoit le tumulte. Il comprend que c’est la mort qui approche. Il la voit venir sans illusion et sans peur. Il se lève du lit monacal où il était couché, s’agenouille et recommande son âme au Seigneur.
— Je vous adresse mon dernier adieu, dit-il à sa femme tout en larmes. Les biens, les honneurs que je tenais de la bonté du Ciel vont m’être enlevés avec la vie. Mon âme va se présenter devant le trône du souverain Juge, pure de tous les crimes qu’il plaît à mes ennemis de m’imputer. Mettez votre confiance en Dieu : il sera votre consolation et votre soutien à jamais... Il est le maître de reprendre tout ce qu’il m’avait donné... La mort est la fin de la vie, ce n’est pas le châtiment. Je
vais paraître devant mon Créateur. Espérons en lui. II nous sera toujours secourable.
Cependant les moines défendaient de leur mieux l’entrée du couvent, quand, tout à coup, l’incendie éclata sur plusieurs points de l’enceinte. Une bande d’assassins se fraya un passage à travers les flammes et la fumée. Ils parcoururent les couloirs du monastère. Ils parvinrent enfin à la cellule où le premier président serrait dans ses bras sa femme désespérée et terrifiée.
— Que me veut-on ? interroge-t-il.
— Le peuple te demande ! répond un ligueur nommé Chapelier, une hallebarde à la main.
Puis, lui laissant à peine le temps de revêtir ses insignes, il l’entraîne du côté d’une porte à demi détruite par le feu et hurle par une dérision sacrilège :
— Voilà l’homme !
Duranti apparaît alors, magnifique et majestueux, avec son ample robe rouge, son hermine, son mortier brodé d’or. A la fauve lueur des torches et de l’incendie, il se dresse au haut des marches, dominant la foule qui grouille à ses pieds et qui, surprise tout à coup par tant de noblesse et d’énergie, se tait un instant.
— Oui, me voici, dit le grand magistrat d’une voix ferme et grave. Quel est mon crime ? Par où ai-je mérité la haine qui vous anime contre moi ? Que celui d’entre vous à qui j’ai fait une injustice s’avance et parle !
A de pareils moments, les moindres instants ont une importance décisive. Que ce peuple ameuté écoutât son ancien maître, et peut-être le porteraitil en triomphe. Les scènes révolutionnaires sont dirigées par les impondérables. Mais le charme fut vite rompu. Un misérable fendit la foule et déchargea son mousquet dans la poitrine du président qui s’écroula en murmurant :
— Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font !
La foule, cette foule qui s’était ruée sur Saturnin aux origines de la ville, retrouve, sous le même climat, des fureurs décuplées. Elle se rue sur le mourant, le perce de coups de pique et de couteau. Une femme, avec ses ciseaux, lui crève les yeux. Une meute de frénétiques se précipite sur son cadavre, lui arrache ses vêtements par lambeaux, le traîne par les rues, au travers de hideuses saturnales.
« Ces furieux, au nombre de quatre mille, a écrit l’évêque de Comminges, le déchiquetèrent tellement qu’il était impossible de le reconnaître. Car celui ne s’estimait malheureux qui ne lui donnait quelque coup ».
A la fin, ils arrivent à la place Saint-Georges, aujourd’hui si calme et, pendant trop de siècles, ruisselante de sang. C’est là que le bourreau rouait et pendait alors les meurtriers et les voleurs. Us dressent le cadavre sur ses pieds ; faute de potence, ils l’accrochent au pilori, dans sa nudité sanglante,
iis lui arrachent les cheveux, lui crachent au visage, lui tirent la barbe ; et, au-dessus de sa tête, ils suspendent le portrait du roi, qu’ils couvrent de boue et d’ordures, en répétant :
— Le tyran t’était si cher... Te voilà maintenant avec lui.
Ainsi périt misérablement, victime des fureurs de la plèbe, qu’il avait eu le tort de déchaîner, ce grand parlementaire, à peine âgé de cinquantecinq ans. Il a inspiré les écrivains les plus divers, de Baour-Lormian à Frédéric Soulié et à Mary- Lafon, et son histoire n’a pas cessé de soulever des polémiques. Comment, dans ces temps difficiles, ne pas errer sur son devoir, même quand on voulait l’accomplir jusqu’au bout ? Quoi que l’on puisse penser du royalisme intransigeant et quelquefois sectaire de Duranti, de son caractère entier, de sa vanité nobiliaire, de son faste parfois arrogant, l’horreur de son supplice doit le réhabiliter à tous les yeux. Il mérite de demeurer, dans la cohorte de nobles fantômes qui hantent les vieux quartiers de Toulouse, à côté de Coras, de Latger et de Ferrières, parmi les illustres victimes de la cité rouge.
Hideux massacre. Il plongea le Parlement dans la consternation. Les assassins, en effet, n’avaient pas borné leur vengeance au premier président. Ses Berviteurs, ses fidèles furent impitoyablement tru-
cidés. L’avocat général Dafïîs, son beau-frère, subit le même sort, au milieu de pillages indescriptibles. Ce ne fut que le lendemain que l’on osa recueillir leurs restes et les ensevelir. On attendit trois ans pour célébrer leurs funérailles solennelles dans l’église des Cordeliers et pour leur dédier un mausolée de marbre noir...
La Ligue régnait à Toulouse comme en aucune autre ville du royaume. Les magistrats, domptés, marchaient la main dans la main sanglante du conseil des Dix-Huit. De là, cette fameuse Déclaration , véritable appel à l’insurrection et au régicide. On y lisait :
Il est plus que nécessaire de prendre les armes contre Henri de Valois, jadis roi de France, qui est hérétique, perfide et tyran, ainsi que cela est confirmé par messieurs du Parlement de Toulouse, lesquels ont donné un arrêt, il n’y a pas longtemps, contre Henri de Valois, par lequel ils donnent puissance à un chacun de prendre les armes contre lui, et l’ont déclaré indigne et incapable du nom et titre royal, et absous tous ceux qui prendront les armes contre lui du serment de fidélité qu’on lui a juré à son sacre et l’ont donné en suivant l’avis de messieurs de la faculté de Théologie de Paris, lequel vous avez vu, comme je le crois, tant en latin qu’en français.
Et, après avoir traité le monarque de « vilain Hérode », de traître et d’hérétique, le libelle concluait, :
Je crois fermement que Henri de Valois sera puni d’une plus misérable mort que ne fut pas celle de Sylla mangé de*
vers par permission divine, et se verra dans peu de temps Donc, puisque vous voyez tant messieurs du Parlement de Toulouse que messieurs de la faculté deThéolog e de Paris vous exciter à prendre les armes contre ce malheureux Henri de Valois hérétique, et puisque vous voyez les histoires qui déclarent les punitions qu’ont eues les misérables tyrans comme lui, prenez les armes contre lui, bandezvous contre lui, afin de lui faire sentir le loyer de ses méfaits et Dieu vous en aidera, ce que espérant que vous ferez en brief, je prierai le bon Dieu de vous inspirer le cœur à tous, afin de prendre les armes contre ce malheureux tyran.
Le poignard de Jacques Clément ne tarda pas à répondre à ces fanatiques adjurations toulousaines. Quel rugissement d’allégresse ! Le frère Richard, surnommé le Roquet, provincial des minimes, déclama dans la chaire des jacobins un furieux panégyrique du moine assassin en présence des magistrats en robes rouges et de toutes les autorités de la ville, emportées par une sorte de démence. Quelques jours après, au milieu d’une grande liesse, tous saluaient l’avènement du vieux cardinal de Bourbon, sous le nom de Charles X. Tout, plutôt que le Béarnais !
En vain, un faux Parlement royaliste essaie de se constituer à Carcassonne. Toulouse délire, et pour longtemps. Elle a maintenant un nouveau maître ; en cette époque de bouleversement, ce n’est plus le gouverneur royal, qu’elle repousse de toutes ses forces, ou le chef du consistoire ou le premier président ; c’est cet évêque de Comminges,
conseiller épiscopal, fils naturel de Louis de Saint- Gelais, qui a fini par prendre une influence prépondérante dans la Ligue. Cuirassé et casqué, la dague au flanc, la pertuisane en main, il mène à sa volonté tout un peuple surexcité et désorbité. Autour de lui, le Roquet, les jésuites Clément Dupuy et Odard Moté n’attendent qu’un signe pour bondir en chaire et convier le peuple à l’insurrection. Le provincial des minimes criait :
— C’est à vous, saint prélat, comme un autre Moïse, de vous mettre à la tête de tous ces fidèles pour l’exécution d’un dessein si haut et si approuvé de Dieu !
Dès le 1er octobre, le tocsin de la Dalbade donne le signal. Une procession insensée sillonne la ville jusqu’à Saint-Sernin. Vous y auriez vu recouvreurs, pagelleurs, rhabilleurs, formiers, bambocheurs, bastiers, bridiers, répétiers, plessadiers se mêler en désordre aux capucins, Cordeliers, jacobins, carmes, feuillants, portant morion sous le capuchon, rondache et brigantines suspendues au cou.
Les hommes, brandissant arbalètes, piques, haches, épées, épieux, rugissaient un Diesiræ fornidable ; se bousculant autour d’eux, les enfants ;t les femmes piaillaient des litanies. Cette cohue le carnaval eut raison de tous les pouvoirs consitués. Le maréchal de Joyeuse lui-même dut se etirer, s’enfuir au château de Balma en jetant à 'évêque victorieux :
— Voue nous faites perdre la botte ; vous chaus serez bientôt votre éperon !
Toulouse ligueuse ne devait pas s’incliner de î tôt. Elle ferma ses portes et commença à souteni un nouveau siège, où Urbain de Saint-Gelais com manda de périlleuses sorties.
Cependant la crainte tenaillait le Parlement e les capitouls ; ils implorèrent le pardon de Joyeuse qui imposa ses conditions : il fallait que ce préla frénétique, qu’il appelait l’Antéchrist, et son com pagnon le Roquet quittassent la ville affolée pa eux.
Le 20 novembre, l’évêque batailleur finit pa céder. Après avoir déclaré qu’il ne devait abar donner ses pouvoirs qu’à Mayenne, il accepta d retourner dans son diocèse, malgré le désespoir d la canaille qui levait des barricades et tendait de chaînes pour l’empêcher de partir. Ce ne fut pas d trop de l’autorité du président de Paulo et du mai quis de Villars pour arriver à se débarrasser de c funeste démagogue.
Même après son départ, la Ligue continua. EU avait d’autres chefs à Toulouse ; les avocat Étienne Tournier, Lézat et Tabouet, le bourgeoi Vincent, dit Capelié, des artisans, des banqueroi tiers, toujours ces mêmes hommes obscurs que l’o voit surgir tout à coup aux heures sombres, s’in poser par leur faconde et leur violence. Le ver dredi 7 septembre 1590 fut la date choisie par eu pour égorger parlementaires et capitouls, massacre
Bpt ou huit cents notables qui leur semblaient susfcts, emprisonner leurs femmes et leurs filles et frtager leurs biens. Après chaque soubresaut, la vie rouge se retrouvait plus proche de la révolut n et de l’anarchie.
La mystérieuse protection qui planait sur elle la uva au dernier moment. Un marchand de boutas, nommé Gali, pris de remords, la veille au soir, rvéla le complot, ce qui permit aux capitouls de crner les conjurés dans l’île de Tounis et dans ; quartier des Couteliers qui la continuait en logeant la Garonne.
La lie du peuple, furieuse d’avoir été démasqée, ne se soumit point. Tournier, à la tête de deux cats bandits, réussit, le lendemain, à enlever les cnseillers de Rességuier et de Papus, qui entendent les vêpres chez les cordeliers du Salin. Il les etraîna comme otages dans son repaire, prétencnt ainsi traiter d’égal à égal avec les autorités. Le sorte d’essai de commune qu’il fallut encore é'aser dans l’œuf.
Le président de Paulo, magistrat énergique, cuir jsé comme un capitaine, prit la direction des Dérations. Après avoir entouré de troupes le Chât iu narbonnais, il marcha contre les rebelles sous ue vive fusillade. A l’entrée du pont qui joignait I; cité à l’île, il donna l’ordre d’ouvrir le feu et blaya cette canaille à coups de canon. On comn nçait ainsi à purger Toulouse de tous les brig.nds, auxquels plus d’un demi-siècle de guerre
132 LA VILLE HOUGE
civile avait donné d’abord l’impunité, ensui ; pouvoir.
Cependant cette reprise énergique de l’autit ne devait pas encore pacifier une province si <ti tée et si profondément troublée. Pendant six m elle allait se cabrer contre l’évidence, s’obsue dans une sorte d’autonomie combative ; elle sur la dernière, en France, à reconnaître Henri F ( à quelles conditions ! Étrange antagonisme, auquel on peut mesurer l’abime qui sépar 1 Gascogne pratique, sceptique, bourrue niais ni maine, de ce qu’était devenu le Languedoc dcui le temps des Raimonds : une terre de gens cJca neurs et aigris, de théologiens et de juristes as sionnés pour leur vérité, et sur lesquels fait ra li vent d’autan, dans un climat tour à tour teipjj tueux, torride ou pluvieux.
Une famille célèbre domine ce dernier acte < Il tragédie : les Joyeuse, en lesquels se mêlent pto resquement, l’Église et l’armée. Le chef de un d’abord, ce Guillaume, qui avait commencé >ai être évêque d’Alet jusqu’à trente-sept ans, et uj la mort de son ainé rejeta dans le monde, c i essaya, dans ces temps de folie générale, de maite< nir un peu de bon sens et de modération, cejiii parfois lui coûta cher ; et puis, ses sept enfants i fortunes diverses : Honnorat, Georges, Claudi a les aînés mêlés aux vicissitudes de la Ligue; An®
(U-frère d’Henri III, vaincu et tué à Coutras ; pion, noyé au siège de Villemur, tandis que son te expirait dans son château de Couiza, près de icassonne ; François, cardinal-archevêque de alouse et de Narbonne ; Henri enfin, qui, avant Ée de quarante-cinq ans, trouva le moyen de se lier, d’être veuf, de revêtir l’habit de Saintînçois, de reprendre les armes, de lutter contre [iiri IV et, maréchal de France, de finir pouri:i capucin !
'est à lui, en effet, que Toulouse en désarroi a lut confier sa défense acharnée. Le cardinal se usait.
- Donnez-nous le père Ange ! cria quelqu’un, vil succède à son frère Scipion comme gouver- »ir de la province et chef de l’armée ! ussitôt dit, aussitôt exécuté. La foule, toujours j ée, se précipite au couvent de la rue des Puitsnx. Ses délégués parlementent avec le supéer, le père Anselme de Cava. Les casuistes déliï nt et lèvent tous les scrupules. On demandera rtorisation du pape, mais, en attendant, on comme si elle était déjà accordée. Et cloches î rnner, tambours de battre, orgues de mugir. Le ijicin se fait couper la barbe, quitte son froc et sandales, boucle une cuirasse sur sa poitrine, se lie au cou le collier de l’ordre d’Henri III et 'f dit l’épée que son frère lui donne « pour coml’re l’hérésie ». Et ceci qui nous apparaît comme l' mascarade un peu burlesque comble nos gens
d'allégresse : « Tout le Languedoc conçut de i grandes espérances de ce gouvernement que a crainte qu’on avait eue des armes des ennen , après la défaite de Scipion de Joyeuse, se touia en mépris ».
Cette recrudescence d’enthousiasme allait p longer la plus absurde des rébellions malgré Titrée d’Henri IV à Paris, sa conversion, son abjution, son sacre, l’absolution de Rome. Après s horreurs que nous avons évoquées, il semble ce Ton respire déjà mieux dans la cité où Ton e s’égorge plus ; en réalité, elle n’a jamais ressem é davantage à une maison de fous. Les églises retinssent des éclats renouvelés des sermonnaires, <i dogmatisent à grand bruit au nom de la théocrae et de la démocratie et recommencent à prêcheie tyrannicide... Des extravagances de ce genre (t déjà réussi à faire éventrer Henri III ; dema, après avoir mûri dans de faibles cerveaux, els susciteront Ravaillac au coin de la rue de la Ferri • nerie.
Les parlementaires, les gentilshommes, les bo geois, qui commençaient tout de même à réflécly à s’épouvanter de tant de ruines et d’insanis meurtrières, se détournaient de ces chaires d’oùe tombait plus la douceur de l’Évangile, mais e furieuses invectives contre tout pouvoir constiti : le peuple les entourait toujours. Il se pressait nombreux pour entendre le cordelier Maurel (e celui-ci, sortant de sa belle église de briques, rive
de la nef des jacobins, courait par la ville, grimpait sur les bornes, ameutait la population et la traînait à sa suite tantôt au Capitole, tantôt au Château narbonnais.
Cette perpétuelle insurrection servait le père Ange ; il en profita lorsque le Parlement, le 15 janvier 1595, décida de reconnaître enfin Henri IV. Montant à cheval, il traversa la ville, en compagnie de Maurel, un crucifix dans une main et une épée dans l’autre. Les tambours ronflaient, les enseignes claquaient au vent. On traversa le Capitole, on passa devant la cathédrale, où la Cardaillac ébranlait les airs. On arriva au vieux palais de justice qui s’était étroitement barricadé. Halte ! Les troupes et la foule se répandirent sur la place du Salin.
— Pourquoi les portes sont-elles fermées ? fit demander le capucin botté par un de ses capitaines. Que le Parlement prenne garde ! La poudre peut ouvrir toutes les issues.
— Le lieu où la Cour est assemblée, répondit le président Dufaur de Saint- Jory, est celui où l’on condamne à mort les violents. La Cour n’en sortira que pour aller rendre la justice ailleurs.
Joyeuse aimait la popularité, fut-ce la plus grossière ; mais rendons-lui cette justice, il redoutait de verser le sang. Voyant que l’intimidation n’avait aucune prise sur des magistrats qui avaient, hélas! vu d’autres troubles, il trouva d’habiles moyens pour détourner l’émeute, l’épuiser de cris, de marches et de démonstrations. Les carillons’ tin-
taient éperdument. On tirait en l’air des coups d’arquebuse. Une vaste rumeur emplissait la cité.
« Vive l’Église ! Vive la Ligue ! » Les gens qui avaient conservé quelques biens et un peu de bon sens verrouillaient leur huis.
Le lendemain, les parlementaires, considérant j qu’il devenait impossible de rendre la justice dans une ville pareille, constamment secouée d’une fièvre frénétique, prirent le parti de se retirer.
Ils défilèrent avec majesté pour se rendre à Castelsarrasin, aux confins de la Gascogne et du Quercy.
Que l’on essaie de se représenter alors l’état d’âme d’un grand féodal comme Joyeuse et des Toulousains massés autour de lui. Comme aux derniers temps de la croisade albigeoise, ils s’érigeaient seuls contre le roi. Ils défiaient sa puissance reconnue par la France entière. Ils se déclaraient prêts à repousser le siège de ses armées. Au vrai, on hésitait à les attaquer. On les laissait exécuter de téméraires randonnées. Lorsque le duc de Ventadour arriva devant les remparts, toujours en bon état et bien garnis d’armes et de troupes, il se contenta de tirer cinq salves de canon ; puis il s’en fut assiéger, enlever et détruire la petite place de Castanet au pied des coteaux ariégeois.
Enfin, on sut le mot de toutes ces pénibles excentricités : Joyeuse acceptait de signer le traité de Folembray, par lequel il s’inclinait devant le roi très chrétien, absous par le pape ; de sa longue résistance il retirait de larges profits : en pardonnant au
ère Ange, Henri IV le comblait de bienfaits : « Nous lui avons accordé, écrivait-il, d’être notre eutenant général au gouvernement des villes, laces et lieux dudit pays, qui se réduisent avec lui par son moyen en notre dit service... »
Et il le faisait maréchal de France, en le pourtant de plusieurs gouvernements, de la capitaine du Mont Saint-Michel, de nombreux châaux, places, abbayes et d’immenses revenus. Ce incu tirait plus d’avantages de sa défaite que une victoire.
Désormais, il parut satisfait. Il s’employa avec :e à rétablir l’ordre qu’il avait si prodigieusement 'ublé. Il présida, avec quelques façons un peu :usques, à la rentrée du Parlement et réussit à re crier : « Vive le roi ! » dans une ville où l’on nblait l’avoir complètement oublié.
Puis, son étonnante réussite, ses honneurs, ses ihesses, le lassèrent de nouveau. Relevé de ses ux par le pape, redevenu un somptueux seip ur, le père Ange, à trente-sept ans, recommenut à s’ennuyer. Il reprit le froc de bure et les fdales pour ne plus les quitter, let épisode incroyable de la Ligue ne serait [mne aventure dans sa vie. Le point de suture t t fait entre cette rentrée au couvent et le jour Folie où une multitude vint l’arracher de sa celui pour le nommer gouverneur du Languedoc.
à-bas, à Toulouse, les TeDeum succédaient aux h: iræ , les carillons joyeux aux tocsins, les feux
de joie aux incendies. La ville rouge croyait teni une paix durable. Elle se trompait, car l’édit d Folembray que le baron d’Auterive lui avait appoi té, le 12 mars 1596, ne se fondait guère sur la jus tice. Par un compromis nécessaire, le roi accorda à la cité ligueuse ce qu’elle désirait le plus : l’exei cice exclusif du culte catholique, l’amnistie plein et entière aux ligueurs, le maintien des jésuites et d tous les ordres religieux dans leurs privilèges, l’ii terdiction formelle du culte réformé à quatre lieue à la ronde autour des remparts. Son opiniâtre résii tance avait gagné tout ce qu’elle souhaitait. Elle t retrouvait aussi intolérante et indépendante qu’e 1562, avant la première attaque des religionnaire et son ancien adversaire huguenot se voyait obli£ de lui accorder beaucoup plus que n’avaient osé ! faire Catherine de Médicis, Charles IX et Henri II
La capitale du Languedoc, une fois de plu sortait victorieuse de la tourmente : mais à deD ruinée, sa population décimée, certains de ses qua tiers hantés uniquement de misérables et de bai dits. Les honnêtes citoyens qui la peuplaient encoi gardaient une âme ulcérée et endurcie tout ensen ble. Ces interminables années de haine, de col© et d’émeutes lui avaient donné la physionom austère et tragique qu’elle a conservée si Ion; temps et que l’on retrouve dans quelques-uns ( ses plus anciens quartiers.
Ce sont des rues étroites, silencieuses et sombre que bordent de guingois de hautes maisons ( i
briques. Les rares fenêtres du rez-de-chaussée sont fortement grillagées. Quelques passants intermittents, prêtres, religieuses, vieilles dames en noir se rendent à l’office. L’herbe pousse entre les cailloux en forme de rognons ou de têtes de singe. Dès la nuit tombée, tout se barricade et se verrouille. Plus un bruit. Chacun se calfeutre chez soi. On se croit à mille lieues de toute vie moderne. On pourrait s’imaginer, n’était l’éclairage électrique, que l’on est encore à quelque époque de la Ligue, à la veille de l’insurrection protestante ou du massacre de Duranti.
Cependant, si, par quelque belle journée, vous réussissez à franchir ces redoutables portes cochères, si vous pénétrez sous les voûtes qu’elles commandent, vous trouverez un spectacle bien différent de celui de la ruelle que vous venez de quitter : ces demeures rébarbatives, obstinément fermées sur la vie extérieure, ont réservé pour elles seules la fraîcheur des jardins, l’ensoleillement de vastes cours, les fontaines, les balustres et les ombrages. Toute leur gaîté est en dedans. Ainsi nous expliquons-nous que le Toulousain, toujours prêt à soutenir les plus terribles luttes, a continué néanmoins à travailler, à s’exalter pour l’idéal et la beauté, à cultiver les lettres et les arts. Pendant l’époque effroyable que nous venons de résumer à grands traits, les Jeux Floraux ne cessèrent jamais de fleurir les poètes, successeurs des troubadours ; ce président Dufaur de Saint -Jory, que nous avons vu
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résister fièrement à Joyeuse, de Thou et Pithou nous l’ont décrit vers la même époque en ses domaines, « où il cueillait ses fruits sur l’arbre et ses journées à l’ombre » ; autour de lui, que de savants, de jurisconsultes, d’écrivains : Jean de Coras, qui, jusqu’à sa mort tragique, ne cessa d’entretenir des relations avec les plus beaux esprits de l’Europe ; Mathieu Cbalvet, président aux enquêtes, traducteur de Sénèque, et dont Huet, évêque d’Avranches, a loué l’érudition élégante et l’incorruptible probité ; puis, à l’aurore du xvue siècle, Bernard de la Rocheflavin, président de la chambre des requêtes, historien des Parlements de France; le conseiller de Jossé, que François Mainard surnomma «le bouillant Achille », et ce Pierre- Mathieu Fermât, juriste, philosophe et mathématicien, ami de Descartes et de Pascal...
— Mais, direz-vous, au moment où florissent ces derniers, les mauvais jours sont passés, le soleil de Louis XIV brille à l’horizon !
Voire !... Il n’est point de paix complète en Languedoc. Après soixante années d’émeutes et de massacres, le calme et la prospérité ne renaissent pas si facilement dans une province où subsistent, à côté d’aussi douloureux souvenirs, les mêmes causes profondes de discorde. Il avait fallu plusieurs siècles pour rétablir — et jusqu’à quel point ? — l’unité morale et religieuse ruinée par la guerre des Albigeois. Après le couronnement d’Henri IV et la soumission de la France à ce bon roi paternel,
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le protestantisme subsistait, bientôt légalement reconnu par l’édit de Nantes. Ils avaient donc leurs temples, leurs tribunaux, leurs villes et leurs citadelles, ces huguenots contre lesquels Toulouse avait si désespérément lutté ! Fureur des anciens ligueurs, justifiée lorsque, sous Louis XIII, le duc de Rohan reprit l’offensive, s’empara de Saverdun et de Pamiers, de Revel et de Montauban. Les places fortes des Cévennes et du Bas-Languedoc menaçaient de nouveau la cité catholique. Jusqu’en 1629, les armées recommencèrent leur sanglant ouvrage à travers cette lamentable province, éternelle suppliciée. Richelieu, le roi lui-même ne furent pas de trop pour réduire au respect des lois ces hommes que secouaient héréditairement tous les fanatismes.
Une réaction formidable et têtue, un besoin incoercible d’imposer la vérité existent au fond de cette race. Ils la travailleront jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes, jusqu’à la Révolution, jusqu’à la Terreur blanche; ils se manifesteront sans repos, tantôt sur les champs de bataille, tantôt dans les villes brusquement soulevées par le souffle des émeutes, et, d’une façon continue, dans les prétoires, aux alentours des échafauds.