‹ La ville rougeChapitre 6 sur 15 · LUCILIO VANINI · texte numérisé non relu

LUCILIO VANINI

Ou bien vous êtes démon ou vous êtes Vanini.

(Dialogues sur les secrets de la nature.)

Le 2 août 1618, les capitouls Virazel et d’Olivier procédèrent à l’arrestation d’un Napolitain d’assez bonne façon, maigre, l’œil vif, le nez busqué, le poil châtain, qu’on leur avait dénoncé comme professant l’athéisme ; il prétendait s’appeler Pomponio Uciglio.

Depuis quelque temps déjà, cet étranger s’était fâcheusement signalé à l’attention publique. L’année précédente, le père Coton, ancien confesseur d’Henri IV, prêchant le carême à Saint-Sernin, avait ouï parler de lui. Quoique à peine âgé de trente -trois ans, l’Italien avait beaucoup voyagé et semblait capable d’exercer force métiers. Sous prétexte de s’occuper de médecine, il fréquentait assidûment les écoliers de l’Université et disputait avec eux d’astronomie, de physique et même de théologie et de magie, ce qui, à cette époque et en pareille ville, était particulièrement dangereux, le Parlement de Toulouse ayant affirmé un goût très vif à brûler les sorciers.

Bref, le père Coton voulut s’entretenir avec Uciglio. Il se trouva en présence d’un jeune homme remarquablement intelligent, à la parole rapide,

aux pensées hardies, impertinentes, équivoques. Serré de près, il dit en goguenardant :

— J’ai écrit bien des choses auxquelles je ne crois pas... Ainsi va le monde.

Et, comme, après une argumentation bizarre, son interlocuteur lui demandait :

— Mais alors vous ne croyez pas à l’immortalité de l’âme ?

Il répondit avec un sourire ambigu :

— J’ai fait vœu de ne pas traiter cette question avant d’être vieux, riche et allemand.

De pareilles gentillesses étaient fort déplacées à ce moment-là, surtout dans une terrible ville où l’on s’entr’égorgeait si facilement pour des disputes théologiques. Ajoutons que notre Napolitain jouissait d’une fort mauvaise réputation ; il venait de Condom, en Gascogne, d’où il avait dû s’enfuir précipitamment pour avoir violenté une jeune fille. Cet accident avait-il modifié ses penchants ? Toujours est-il qu’à Toulouse on ne lui reprochait pas de courir après les pucelles, mais tout justement le contraire. On appréciait sévèrement l’indulgence ou la naïveté de MM. de Bertier et ie Caraman qui avaient confié l’éducation de eurs enfants à cet inquiétant précepteur.

Le bon peuple, qui, nous le savons du reste, n’y dlait point par quatre chemins, l’accusait d’être rendu au diable : opinion qui s’accrédita quand la jerquisition effectuée à son domicile permit de lécouvrir un gros crapaud dans un vase d’eau.

Bien que, à côté de ce répugnant compagnon, < n’eût, saisi qu’une bible et quelques griffonna^, informes sur des questions philosophique l’homme, à partir de ce moment, pouvait se coin dérer comme perdu.

Après les capitouls, l’Inquisition le réclam puis le Parlement . Les a fl aires de ce genre, q intéressaient à la fois la religion, les mœui l’ordre public, le sollicitaient au premier ch( Non point pour céder aveuglément aux criaill ries populaires ; ce mystérieux Napolitain, br lant latiniste, argumentateur étincelant, sembla plutôt agréer à ces humanistes. Ils ne lui inf gèrent ni torture ni mauvais traitements ; mai durant plusieurs mois, rapporteurs, commissaire présidents, conseillers, gentilshommes, théol giens, moines de toute couleur aimèrent à ail ferrailler avec lui à la Conciergerie du Palais, poi découvrir, au milieu de discussions extrêmemei subtiles, l’essence même de sa pensée.

Il leur tenait tête, les émouvait par ses pr< testations éloquentes. Tant et si bien que certaii prêtres se préoccupaient déjà de faciliter so absolution et que les magistrats, ces rudes pe sonnages qui venaient de faire couper en quati les amoureux de la belle Violante (1) et de brûl< l’ancien dominicain Jean Dusel, accusé de magi se disposaient à le remettre en liberté.

( 1 ) Cf. T,’ Histoire tragique de la belle Violante, par Armai PraViej,.

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