‹ La ville rougeChapitre 7 sur 15 · TOULOUSE - PORTE DE L'INQUISITION · texte numérisé non relu

TOULOUSE - PORTE DE L'INQUISITION

d après une lithographie

Encore une fois, ce fut de la foule languedoienne que sortirent les voix implacables qui réclamaient du sang. L’écolier Francon, le jeune poète laro se firent les porte-parole de l’opinion. Ils léclarèrent que l’accusé avait soutenu publiquement des propositions athées « à hérisser d’indination les cheveux sur la tête ». Et la plèbe de la jgue se réveilla, hurlant à la mort.

Le procès dura longtemps. Uciglio se défendait ssez mal. Son orgueil l’aveuglait, comme il l’avait veuglé en l’envoyant tomber dans ce guêpier. Sans en vouloir révéler de son origine ni de son passé, étrange Italien revendiqua sa qualité de prêtre, éclarant avec mépris qu’on ne pouvait comparer ■s deux misérables accusateurs à un ministre u Roi des rois. Puis il argumenta sans fin dans a latin aux périodes cicéroniennes, mêlant de îaux aperçus à des bizarreries et à des obscurités. Un jour seulement, il fut vraiment inspiré. Se vant, il s’abandonna à une ardente profession a foi catholique ; il s’écria qu’il adorait, avec iSglise apostolique et romaine, un Dieu en trois jrsonnes, dont la nature démontrait l’existence, h, ramassant un fétu de paille, il dit à ses juges : — Cette paille me force à croire qu’il y a un leu. Voyez : le grain jeté dans le sol semble abord détruit et commence à blanchir ; il (.vient vert et sort de terre, il croît insensibler mt ; la rosée l’aide à s’élever, la pluie lui donne ecore de la force, il se garnit d’épis, dont les

pointes éloignent les oiseaux. Le tuyau s’élève 1 se couvre de feuilles, il jaunit et monte encor peu après, il incline la tête jusqu’à ce qu’il tom: On le bat dans l’aire, et, la paille étant sépai du blé, celui-ci sert à la nourriture des homnu et celle-là est donnée aux animaux créés pour s1 vir l’humanité...

— Ceci, objecta le président, démontre t forces productives de la nature, mais non l’eutence d’un créateur.

— Si la nature a produit ce grain, réplice l’accusé, qui donc a produit celui qui l’a imméd ■ tement précédé ? Il faut remonter à un a ut:, puis à un autre, jusqu’à Dieu, source éternie de toutes choses !

Étranges débats, en vérité, où un home poursuivi pour athéisme, ne cessait de proclanr sa foi ! Procès effroyable où celui que des haiis obscures veulent condamner ne pourra d’aucie manière échapper au gibet !

Au bout de cinq mois, le Parlement rent l’arrêt suivant :

Samedi 9 de février 1619, en la grand’chambre, icle avec la chambre criminelle assemblée...

Vu par la Cour, le procès fait à la requête du procuur général du roi à Pomponio Uciglio, napolitain de nat ii prisonnier à la Conciergerie, charges et informations cor1* lui faites, auditions, confrontements, objets par lui prosés contre les témoins à lui confrontés...

La Cour a déclaré et déclare ledit Uciglio atteint et civaincu des crimes d’athéisme, blasphèmes, impiétés t,

litres crimes résultant du procès, pour punition et réparaon desquels a condamné et condamne ledit Uciglio à tre délivré ès mains de l’exécuteur de la haute justice, quel le traînera sur une claie, en chemise, ayant la hart 11 col et portant sur les épaules un cartel contenant ces lots :

Athéiste et blasphémateur du nom de Dieu

Et le conduira devant la porte principale de l’église mé- •opolitaine de Saint-Étienne et, étant illec à genoux, ■te et pieds nus, tenant en ses mains une torche de cire •dente, demandera pardon à Dieu, au roi et à la justice îsdits blasphèmes ; après l’amènera en la place du Salin et taché à un poteau qui y sera planté, lui coupera la langue le stranglera; et après sera son corps brûlé au bûcher qui sera apprêté, et les cendres jetées au vent; et a confisqué i confisque ses biens, distrait d’iceux les frais de justice i profit de ceux qui les ont exposés, la taxe réservée.

On le voit parce texte, le Parlement, en somme, mdamnait un inconnu. Ce n’est que dix-sepl rois après qu’il apprit sa véritable identité. Pomponio Uciglio s’appelait en réalit é Francisco hnini. 11 était né à Taurozano, petite ville de la t 're d’Otrante, dans le royaume de Naples, à lu 1 de l’année 1585 ou au commencement de l’année 186. Son père intendant du vice-roi, sa mère tatrix Lopez de Noguera, descendante d’une nble maison espagnole : il réunissait en sa persane un double sang méditerranéen.

Envoyé aux écoles de théologie de Rome, où il ■ingea son prénom franciscain contre celui, p s poétique, de Lucilio, le jeune Vanini, adoles-

cent mièvre et frêle, suivit des leçons des carm Bacon et Argotti. Il s’enflamma des plus viv passions intellectuelles et commença l’existen errante qui devait si mal finir, cherchant à arg menter partout, à tort et à travers, sans être arrç ni par les veilles, ni par l’impécuniosité, ni par 1 rigueurs des saisons.

« Tout est chaud pour ceux qui aimei, disait-il. N’avons-nous pas rompu les plus gran. froids de l’hiver, à Padoue, avec un simple pe . habit, animé que nous étions uniquement du dé ' d’apprendre ?»

On le vit, après Bologne et Florence, en Al magne, en Brabant, en Hollande ; puis il descenc à Strasbourg, traversa la France, se signalai Bayonne, risqua un pied en Espagne, où il i séjourna pas longtemps, ayant déjà à ses troussi les esta fiers du Saint-Office. Même aventure i Genève, où les calvinistes, tout aussi intoléran, crièrent haro sur lui. C’était essentiellement i esprit taquin et téméraire, hanté par le démon : la contradiction ; exaltant saint Thomas d’Aqu chez les protestants et raillant les scholastiqu en Espagne, combattant les libertins et les ath<* à l’aide d’Aristote, d’Hippocrate, de Galien et t, Frascator ; défenseur de la foi, il ne citait jams que les païens. Il réussissait ainsi d’une façi merveilleuse à se faire des ennemis partout. !

Ajoutons à ces foucades, à ces dangereux bizarreries, à ce besoin d’étonner, d’irrit,

'éblouir, des mœurs fâcheuses que l’on vitupérait icore en beaucoup d’endroits. Prêtre, attaché iur à tour aux maisons de l’abbé de Rhedon, œque de Marseille, du nonce Roberto Ubalni, et enfin du maréchal de Bassompierre, à tre d’aumônier, il fut vivement accusé de traîner rec lui de jeunes secrétaires, qui ne lui servaient is seulement à rédiger ses sermons ou ses ouvrages. Venise, n’avait -il pas, dans un bouge, tué en tel un de ses étranges rivaux ? A Lyon, le scande de sa vie privée ne l’avait-il pas obligé [prendre la fuite ? A Loncres, en 1614, il connut hne la prison.

Paris lui fut plus indulgent. Bassompierre n’exijjait pas grand’chose de son aumônier ; comme, :is tard, un autre abbé célèbre, Vanini n’avait nais la charge de dire la messe, car son maître ifitait pas accoutumé à l’entendre ; il put donc i tout à son aise, vivre et écrire à sa fantaisie.

Il avait déjà publié une étrange apologie ornée i ce titre prétentieux : Amphitheatrum æternæ vwidenliæ , divino-magicum, christiano-physlpt, astrologico-catholicum, adversus veteres phiïophos atheos , epicureos , peripateticos et alios. Z ouvrage fumeux et baroque lui avait procuré |i appréciable renommée.

5tait-il sérieux ? Quand on a le courage de le i;, on pense aux argumentations de Sganarelle ;ctre don Juan. On se demande si, malgré quelps éloquentes élévations, notre philosophe, au

fond, n’a pas voulu boufïonner gravement et ruin sous le ridicule les croyances qu’il prétende défendre.

Cette opinion, qui est celle du père Garasse, i confirme quand on feuillette les soixante Di logues sur les secrets de la nature que Vani composa chez Bassompierre. Œuvre bizarre, où propos du ciel, de la lune, des astres, du feu, < , J’arc-en-ciel, des comètes, de la foudre, de la neig de la pluie, du jet des bombardes, de l’air agi et corrompu, etc.., le diabolique Italien multipl les thèses les plus saugrenues, les cocasseries, L(j sarcasmes enveloppés de formules révérentielle les anathèmes voilés sous des protestatioi pieuses. Il y a là, par moments, sous ce pesai fatras, comme le prélude du rire de Voltaire.

Personne ne devina la pensée malicieuse ( : l’auteur ; de même que la Faculté de Lyon ava gravement approuvé V Amphithéâtre, la Sorbom donna son adhésion aux Dialogues ; l’auteu assidu au Louvre, recherché par la société la ph élégante, semblait, vers 1616, avoir atteint l’ap« gée de sa carrière. On aimait les saillies de sa coi versation. On le louait en vers latins et grecs. C le surnommait le prince des philosophes. Certaii le comparaient à Platon, auquel il ne ressembla que par ses côtés les moins estimables. D’autr affirmaient que, en ridiculisant les arguties schola tiques, il frayait des voies nouvelles à l’espi humain.

Comment cette belle gloire s’écroula-t-elle d’un ul coup ? L’aventure n’est pas nouvelle. Grisé I r le succès qu’il croyait avoir atteint définitivei?nt à travers tant de difficultés, Vanini perdit ,ute mesure. Il n’hésita pas à monter dans la aire de l’église “Saint-Paul, que fréquentait urs la plus brillante société, et à reprendre, dans i1! sermons d’une audace et d’une insolence ouïes, les démonstrations ironiques de ses ivrages. Cette fois, l’Ëglise comprit, les théolo rns froncèrent le sourcil, la Sorbonne s’émut. ;e condamna au feu les fameux Dialogues qu’elle tait naïvement estampillés.

Coup de tonnerre. Abandonné par tous ses admiteurs, l’homme avait perdu pied ; reniflant 'leur des fagots qui brûlaient son livre, il prit 3 fuite en changeant de nom.

’our son malheur, il vint échouer à Toulouse, lême inconnu, même entièrement allégé du ds des anathèmes qu’il venait d’encourir, il Vait pas tardé à y être démasqué. L’étonnant non qu’il portait en lui le détournait fatalent de toute prudence. Il oublia que la ville de, îs;es briques où il se trouvait voyait trop voloni<s, depuis plusieurs siècles, brûler non seule lit les écrits, mais leurs auteurs.

Ce supplice de Vanini inconnu, caché sous un aue nom de guerre, a laissé un inoubliable soueir. Il fut particulièrement horrible et scandaiv. D’ordinaire, les condamnés se signalaient

par leur repentir ou par leur exaltation mystiqi . L’Italien ne donna dans aucun de ces sentiment Le bourreau, vêtu de sa jaquette verte et roug le traîna par les rues Nazareth et des Nobles, itir raire de tant de combats fratricides, jusqu’à cathédrale, où il refusa carrément de faire amen honorable. On prétend que, pressé parle cordelr qui l’accompagnait, il aurait répondu :

— Il n’y a ni Dieu ni diable. S’il y avait 1 ; Dieu, je le prierais de lancer sa foudre sur le Pari 1 ment, comme étant injuste et inique, et, s’il y av£ un diable, je le prierais aussi de l’engloutir da un lieu souterrain ; mais, puisqu’il n’y a ni l’i ni l’autre, je ne ferai rien. Quant au roi, pourqu lui demanderais-je de me pardonner ? Je n’ jamais eu la moindre intention de l’offenser.

On revint par ce terrible vieux Toulouse, qui vu se dérouler tant de sanglantes histoires, 1 rues Saint-Étienne et Croix-Baragnon, les plac Rouaix et de la Trinité, les rues des Filatiers t Saint -Antoine. On était à la veille du dimancl gras, et la populace se pressait à cet horrible spe tacle comme à une réjouissance de carnaval. El hurlait au passage du Napolitain, qui, refusant L secours de la religion, s’efforçait de bouffonn stoïquement malgré le froid de ce cruel févri qui faisait trembler sa voix. Parlant plus grav ment, il prédisait que ses doctrines lui survivraiei et s’envoleraient par le monde. Alors, les clameu redoublaient. Toulouse, fanatique comme au

plus mauvais jours, criait au bourreau de se hâter.

Sur la petite place irrégulière du Salin, dont les maisons de briques avaient encadré tant d’agonies épouvantables, il gravit l’échafaud d’un pied assuré. On le lia au poteau. Et, comme il refusait de livrer sa langue à l’exécuteur, on la lui tira de la bouche avec des tenailles. Un cri prodigieux, plus semblable au mugissement d’un bœuf qu’à la plainte d’un être humain, annonça qu’elle venait d’être coupée. Un frisson d’horreur parcourut la foule. On se hâta d’étrangler le misérable et de le livrer aux flammes... Mais, depuis ce temps, ceux qui savent , ceux qui se souviennent ne peuvent passer là, le soir, quand s’éteint la rumeur de la vie moderne, sans entendre ce cri de bête blessée qui a traversé les siècles.

Ainsi périt, sous le nom emprunté de Pomponio Uciglio, le philosophe Lucilio Vanini, qui avait cru que l’on pouvait plaisanter à l’ombre du Parlement de Toulouse. « Je suis fâché qu’on ait cuit ce pauvre Napolitain, a écrit M. de Voltaire, mais je brûlerais volontiers ses ennuyeux ouvrages... 5a fin malheureuse ne nous émeut point comme ïelle de Socrate, parce qu’il n’était qu’un pédant itranger sans morale ; mais enfin, il n’était peint in athée, comme on l’a prétendu : il était précisément tout le contraire » (1).

Il Le père Garasse a été plus juste certainement

(1) Mélangea philosophique*.

quand ü a comparé Vanini à un « pauvre papillon venu d’Italie pour se brûler au feu du Languedoc ».

Le surlendemain de cette affreuse exécution, à cette place du Salin encore marquée de la cendre du bûcher, un chœur éblouissant de chevaliers armées d’épées fleuries, de lauriers et de myrtes, de pages portant des lances vertes et de dames faisant flotter au vent de galantes devises, dansa le ballet des Quatre parties du monde , dont le prologue avait été composé en langue d’oc par le bon poète Goudouli. Montés sur leurs chevaux caparaçonnés d’or et aux crinières parsemées de rubans de soie rouge, le duc de Montmorency, le comte de Caraman, les barons de Montaut et de Cadéac, le marquis de Mirepoix, conduisirent les quadrilles. Champions de beauté, brillantes amazones dansèrent la quintaine dans ce champ clos où la langue de Vanini avait été arrachée l’avant-veille et son cadavre jeté au brasier.

Par un hasard singulier ou par une sorte de protestation vengeresse, une des cavalières prit pour emblème une victime couronnée de fleurs au milieu d’un grand feu allumé sur un autel, avec cette devise : « Quand on me brûle, je triomphe ».

Toulouse n’est que contrastes violents. Quelle destinée en connaîtrait davantage que celle du prince qui apparaît ici, de ce jeune Montmorency accueilli en Languedoc comme un roi, salué par une pluie de roses, et dont le sang allait bientôt, à lui aussi, éclabousser le pavé ?

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