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LE BEAU DUC DE MONTMORENCY

Jamais prince ne fit verser tant de larmes en Languedoc.

(Dubédat, Histoire du Parlement de Toulouse.)

Parmi les figures tragiques qui hantent les coins d’ombre de la ville rouge, celle d’Henri II, duc de Montmorency et de Damville, « premier baron chrestien », pair de France, gouverneur du Languedoc, amiral de France, Guyenne et Bretagne, est une des plus célèbres. Non point qu’il fût toulousain, ni qu’il appartint à une famille populaire en ce pays : tout au contraire. Mais les Languedociens, amoureux de la beauté, du faste, de ’élégance et de l’éclat, adoptèrent vite ce grand seigneur magnifique, un des plus beaux genilshommes du royaume, malgré son regard ûgle. Ils aimaient sa gloire juvénile de vainjueur de Soubise, de conquérant de Ré et l’Oléron ; ils l’avaient accueilli par des ovations nthousiastes et, sur des routes jonchées de fleurs, eçu sa jeune femme, Marie-Félice des Ursins, ille d’un général des galères de Toscane et parente e Sixte-Quint.

Tout n’était que frivolité dans ces brusques

sentiments. On n’acclamait pas le duc seulement parce qu’il enchantait Toulouse de ces réceptions, de ces festins, de ces ballets où bouffonnait Goudouli, mais aussi, obscurément peut-être, parce que l’on voyait en lui un chef qui permettrait de réaliser les vieux rêves d’indépendance, étouffés par la croissade, ressuscités par la Ligue et par le protestantisme.

Lorsque la province, une fois de plus, se sentit pressurée par la capitale ; que ses états se virent menacés ; que, malgré la peste et la famine, Richelieu prescrivit de nouveaux impôts, la faveur du peuple entoura fiévreusement le gouverneur révolté qui tendait la main à Gaston d’Orléans et à Marie de Médicis.

Lui était bien de la race de ces derniers féodaux dont un ambassadeur de Venise disait : « On croirait qu’ils sont tous nés l’épée à la main. » Loyal avec cela et s’illusionnant sur le sens et la portée de son entreprise qu’il croyait dirigée uni quement contre Richelieu :

« Notre cause est si juste, écrivait-il à M. de Montbrun, que je ne doute pas que Dieu ne soit peur nous... »

L’aventure se déroula rapidement. Gaston et Montmorency, réunis à Béziers, apprennent que Schomberg accourt à travers la Guyenne ; ils marchent au devant de lui, traînant à leur suite le poète Voiture, qui mande à Mlle Paulet : « Je sacrifierais ma part de toutes les victoires

pour être à vos pieds. » 11 n’aura rien à sacrifier.

En avant de Castelnaudary, dans ces plaines aujourd’hui si fertiles et si paisibles et qu’ont engraissées tant de siècles de massacres, les deux armées se mesurent. Elles sont fort inégales, les rebelles deux fois plus nombreux que les soldats du roi. Cependant le maréchal dévale des hauteurs de Saint-Félix, de-Caraman, le 1er septembre 1632; il atteint les bords du Fresquel. Le gouverneur, aux premiers rangs de l’avant-garde, tombe dans une embuscade où expire le comte de Moret, bâtard d’Henri IV ; il s’élance, franchit un fossé sous une pluie de balles, se rue au milieu des fan tassins de Schomberg, combat comme un lion. Bientôt, il s’écroule, percé de dix-sept blessures, cinq balles dans le corps, la gorge traversée. Un sergent des gardes, le seigneur de Sainte-Marie, se précipite vers lui, l’aide à se relever et lui dit de se repentir.

; — Le repentir que j’ai, râle le blessé, me mènera

en paradis.

Le capitaine de Saint-Preuil accourt avec d’autres soldats ; ils enlèvent à leur prisonnier sa cuirasse, son bourrelet, son collet de buffle. Pendant ce temps, les troupes languedociennes se débandent ; sur la colline de Castelnaudary, où tournent furieusement les moulins à vent, Gaston d’Orléans sifflote : « Tout est perdu », et ordonne la retraite vers Carcassonne et Béziers. En une demi-heure, la guerre est terminée. Jamais on ne vit tant de

préparatifs belliqueux aboutir à un aussi piteux échec.

Cependant, Montmorency, couvert de sang, défaillait. On s’arrêta dans une pauvre borde , où Schomberg lui-même vint prodiguer ses soins à celui qu’il avait si facilement vaincu. Puis on plaça le blessé sur une civière ; on le ramena dans Castelnaudary, au milieu d’un peuple en larmes, tellement pressé qu’il fallut dégainer pour obtenir passage.

— Ah ! Leucante, murmura le beau duc, en apercevant son chirurgien qui pleurait, ne t’afflige point ; mais, si tu espères de pouvoir me secourir, fais-le de bonne heure ; sinon, laisse-moi mourir en repos.

11 ne devait pas succomber à ses héroïques blessures. Tandis qu’on le transférait en Gascogne, dans ce château de Lectoure, qui garde sur son acropole le dramatique souvenir des Armagnacs, Louis XIII et Richelieu descendaient de Lyon, entraient solennellement dans le Languedoc prosterné, présidaient les États à Béziers et se dirigeaient vers Toulouse pour y faire un grand exemple.

Le cardinal, écrivait le 3 août, au premier président de Bertier :

« On ne saurait assez s’étonner de l’infidélité de M. de Montmorency, vu le hon traitement qu’il avait reçu de Sa Majesté et qu’en mon particulier j’ai toujours vécu avec lui comme frère. J’espère

qu’avec l’aide de Dieu i! recueillera enfin le fruit de ce qu’il aura semé. »

Le 15 septembre suivant, les sanctions commençaient de pleuvoir. Si le roi pardonnait à son frère, le grand coupable, les biens du duc étaient confisqués, ainsi que ceux des gentilshommes tués ou blessés dans l’échaufïourée pitoyable de Castelnaudary ; ordre d’informer était lancé contre ceux qui persistaient dans leur rébellion, le comte de Bioule, le baron d’Aubijoux, les seigneurs de Pardaillan, de Sorgues, de Mirepoix, de Marsillac, d’Alzau, de Cazillac, de Servian, d’Ornano, de Sainte-Croix, du Luc, gouverneur de Narbonne.

Précédé de tant de foudres, Louis XIII reparut à Toulouse, le 22 octobre. On y connaissait bien son pâle et froid visage. On l’y avait vu souvent durant les suprêmes campagnes contre les calvinistes. 11 y recueillait du respect et surtout de la crainte. Dès le premier contact avec le Parlement, à l’archevêché, le monarque déclara qu’il entendait que bonne justice fût faite de M. de Montmorency et qu’à cet effet les audiences seraient présidées par le garde des sceaux Charles de l’Aubespine, marquis de Châteauneuf. M. de Bertier protesta vainement. 11 ne reçut que la réponse suivante :

— Je commande en roi. Je veux être obéi. Je donne, pour cette fois, au garde des sceaux leB prérogatives et les honneurs des chanceliers.

C’est ainsi qu’allait s’engager ce grand procès

qui ne serait qu’un prétexte légal à condamnation. Il présenterait ceci de très particulier que les sévérités judiciaires imposées par le pouvoir, iraient à l’encontre de tous les sentiments populaires, tournés, par exception, vers la clémence. Sur cette place du Salin, à la sinistre célébrité, autour de l’Hôtel de la Trésorerie, dont Louis XIII et Richelieu avaient fait leur demeure, gronderait comme le bruit des flots une constante imploration de pitié. Toulouse humiliée, agenouillée dans les églises, demandait grâce pour son ancien maître. Le clergé, sollicité de toutes parts, ordonnait des prières et des processions publiques. Les gentilshommes, mêlés aux pénitents bleus, communiaient pour le salut de l’accusé, devant les reliques de Saint-Sernin. Et, le soir, malgré la garde, le roi entendait parfois monter du dehors de longues clameurs : « Sire, miséricorde ! Grâce ! »

L’émotion, la surexcitation devinrent telles que les bruits les plus inquiétants coururent : rumeurs de complot, d’émeute, de régicide, d’infidélité du Parlement. Le cardinal en parut encore plus sombre ; le roi, qui ne manquait pas de courage, ne s’en troubla point. Il réitéra au premier président qu’il mettait sa confiance en lui, à tel point qu’il lui déféra immédiatement deux gentilshommes qui venaient de se battre en duel.

Le jour même où les cadavres de ces malheureux étaient pendus par les pieds sur la place Saint- Georges, le 27 octobre, Montmorency fut ramené

en carrosse, de Lectoure à Toulouse. Le marquis de Brézé, beau-frère de Richelieu, escorté de huit cornettes de cavalerie, de soixante maîtres armés de toutes pièces et des mousquetaires du roi, accompagnait sévèrement sa voiture. Le peuple, difficilement maintenu par une double haie de Suisses, aperçut à peine la silhouette de son maître adoré, assis sur les coussins du fond, les yeux bandés. Puis le cortège s’engouffra dans les vastes bâtiments de l’hôtel de Ville, que les capitouls avaient été obligés de céder aux gens du roi.

Le prince ne conservait pas beaucoup d’illusions sur le sort qui l’attendait. Il avait froidement déchiré un mémoire où on lui conseillait de décliner la juridiction du Parlement de Toulouse et à se prévaloir de l’exemple de Biron jugé par les pairs.

— Bah ! s’était-il écrié avec mépris, je suis résolu à ne point chicaner ma vie.

Et, aux conseillers Clément de Long et Anne de Cadillac qui se présentèrent pour l’interroger, il déclara :

1 — Messieurs, je pourrais vous alléguer qu’en ma

qualité de duc et pair je ne peux et ne dois être jugé qu’au Parlement de Paris, mais ma faute est de telle nature que, si le roi ne me fait grâce, il n’y a aucun juge dans son royaume qui n’ait le pouvoir de me condamner : ainsi donc, puisque Sa Majesté l’ordonne, j’obéirai, quand même ma soumission me deviendrait funeste. Je suis heureux d’avoir pour juges MM. du Parlement de

Toulouse, que j’ai toujours honorés et estimés comme des gens de bien.

En ces approches de la Toussaint, où l’automne languedocien enveloppe toutes choses d’une pourpre dorée et d’une somptueuse mélancolie, ce procès dura trois jours formidables, où la noblesse, le repentir, la gloire de l’accusé, l’inquiétude et la stupeur de l’Europe, les supplications de la Cour, de l’Église, du peuple vinrent déferler vainement, comme sur un roc, autour de Louis XIII implacable, appuyé sur son ministre. Le cardinal de la Valette, le duc de Chevreuse, le duc d’Ëpernon, le prince de Condé, le duc d’Angoulême se multipliaient en démarches. Le nonce, le souverain pontife en personne, la république de Venise, Charles Ier d’Angleterre, promis lui aussi à l’échafaud, expédiaient à la hâte vers Toulouse des ambassades ou des lettres. Aime d’Autriche voulait aller se jeter aux pieds de son mari : le cardinal s’interposa.

— Madame, lui dit-il, je ne doute point que vos prières n’arrachent à Sa Majesté la grâce de M. de Montmorency ; mais craignez que la violence qu’Elle se fera n’altère sa santé qui n’est pas encore bien rétablie.

La reine comprit à demi-mot et dévora son angoisse en silence, tandis que le monarque répondait aux suppliants :

— Si je suivais les aspirations du peuple, je n’agirais pas en roi.

Terrible parole, qui explique d’où devait résul- Ler fatalement plus tard l’isolement néfaste de la ’oyauté.

Cependant, au milieu de cette agitation fébrile, ’instruction se poursuivait avec la gravité et ’impartialité nécessaires. Le jeudi 28, les conseilers commissaires, s’étant rendus de nouveau dans es prisons du Capitole, reprirent leur interroatoire.

Cette fois, l’accusé se contraignit à répondre et se disculper. Son système de défense se révélait mple comme la vérité. Le rebelle, ce n’était pas li, mais bien Gaston d’Orléans, qui lui avait emandé asile et protection, qui avait ordonné jx consuls et aux habitants de fournir des vivres ses troupes et de lever des impôts pour soutenir ; révolte. Quant à lui, il n’avait jamais cherché soulever la province contre l’autorité royale. 3S troupes de Schomberg avaient marché contre li plus qu’il n’avait marché contre elles. 11 ne se suvenait plus de rien à partir du moment où il élit tombé au combat de Castelnaudary.

Apologie un peu puérile, et qui ne pourrait se satenir que par un appel à la clémence. Aussi,

1 ri des parlementaires demanda à l’illustre pri- B mier :

— Ne reconnaissez-vous point avoir obscurci (titre de votre naissance et de votre rang par tûtes ces actions ?

— Je suis au désespoir, répondit-il, d’avoir

offensé le roi mon maître. Je vous ai dit les sujet qui m'ont précipité à mon malheur... Je reconna: avoir reçu de Sa Majesté plus de grâces que je n’e mérite. Je me suis repenti. Je me repens encore, f le roi me veut donner la vie. je le servirai mieu que jamais. Je ne la souhaite que pour employer reste de mes jours et mon sang à son service ( pour réparer les manquements que je reconna avoir faits.

Ces paroles, soigneusement consignées au procè verbal, pouvaient ouvrir un chemin à l’indulgenc Elles n'y réussirent pas plus qu'un appel direct c prisonnier au cardinal : Richelieu ne lui accorc qu'un jour de répit afin de se préparer à bk mourir.

Ce fut le vendredi 29. A l'aube, le père Arnou supérieur des jésuites, se présenta à la priso:

— Mon père, s’écria le duc, je vous prie de n mettre à cette heure sur la route du ciel, car je n’ ! plus rien à espérer ni à souhaiter que Dieu ! j

S’étant, confessé, il assista au saint sacrifice da la chapelle du Capitole, communia, offrit à Di( sa vie. Pendant ce temps, après avoir entendu e ! leur côté la messe du Saint-Esprit. Messieurs prnaient place dans la grand’chambre, où vint lu rejoindre Châteauneuf, tout en satin noir, accoipagné de six maîtres des requêtes. Debout, u Cour, domptée elle aussi, salua le garde d; sceaux, qui s’assit dans le fauteuil du premier pisident. Et l’audience commença.

Elle ne fut pas très longue, n’étant pas contra iictoire. Elle consista surtout à entendre le rapport du conseiller de Cadillac et à examiner toutes es pièces du procès.

Le lendemain devait voir le dénouement de la ragédie. Toulouse se réveilla, terrorisée, occupée )ar douze mille hommes de troupes, qui. ayant ranchi les remparts durant la nuit, gardaient les Jentours du Capitole et du Château narfconnais. le n’étaient plu3 les grands jours d'indépendence -uerrière d’autrefois. Le 30 octobre 1632, l'Occitaie définitivement est morte, étouffée sous la lourpre de Richelieu.

A sept heures du matin, le comte de Charlus. ommandant des gardes du corps, prit possession u palais du Parlement, autour duquel il posta vec le plus grand soin arquebusiers et mous que lires. Puis, montant à cheval avec six cents cavaers écossais, il partit au grand trot chercher accusé.

Celui-ci était prêt. Les affaires de sa conscience oe fois réglées, il avait rédigé son testament, on Éminence de La Valette serait son exécuteur stamentaire. Parmi les tableaux qu'il possédait,

| léguait l’un à sa sœur, la princesse de Condé. l uitre à la maison professe des Jésuites, le troiième représentant un saint Sébastien martyr.

f ut percé de flèches, au cardinal de Richelieu...

11 monta dans le carrosse qui l'attendait et :ivit le chemin inverse de celui que. trente ans

auparavant, avait parcouru Duranti. Mais quelle différence ! Un silence énorme pesait sur la ville par cette grise matinée d’octobre. Dans les rues, aucun mouvement, aucun tumulte. Rien qu’un hérissement de hallebardes et de piques.

Et bientôt Henri de Montmorency parut dans la grand'salle du Parlement, devant ces juges écarlates qui, tous, étaient ses amis, qui avaient failli être ses complices et qui. au fond du cœur, parta- 1 geaient ses passions indépendantes et fières. Il entra avec cette grâce et cette dignité qui éclataient dans toute sa personne, s'agenouilla, et. les mains sur le crucifix et le 7e igitur du missel, jura de dire la vérité. D’ailleurs, il avait promis at père Arnoux de ne pas même chercher à pallie? son crime. On l'invita à s’asseoir sur un escabeau i élevé, presque à la même hauteur que les sièges des conseillers.

— Comment vous nommez-vous ? demands alors l’homme noir qui, de par le roi, présidait les débats.

Le duc releva la tête. Il reconnut ce Château neuf qui jadis avait été page du connétable.

— Mon nom, monsieur, répondit-il, vous deve; le savoir, vous avez mangé assez longtemps lt pain de mon père.

Le garde des sceaux ne s’intimida point ei poursuivit. A la question : « Avez-vous des en fants ? », ce fut au tour de l’accusé de s’émouvoir car sa race allait s’éteindre avec lui.

Puis il reconnut tout ce que l’on voulut : qu’il avait lutté en bataille rangée contre l’armée du roi, commandée par le sieur maréchal de Schomberg ; qu’il avait formé une ligue contre les ministres de l’État et du roi ; qu’il avait fait révolter et fermer les villes de Bagnols, Béziers, Lunel et autres places du Bas-Languedoc. Sa voix ne tremblait pas. « Elle avait, disent ses biographes, tant de modération et de noblesse que les parlementaires baissaient les yeux, se couvraient le visage de leurs mains et essuyaient furtivement leurs larmes. »

Après l’interrogatoire, sans aucun simulacre de défense, le procureur général requit la peine de mort qui frappait les criminels de lèse-majesté.

Tandis que le noble duc rentrait dans sa prison avec le même appareil qu’à l’aller, la Cour délibérait et opinait. Le conseiller commissaire Clément de Long vota le premier pour la mort, en pleurant. Les autres l’imitèrent par une simple inclination et un geste d’assentiment ; le garde des sceaux, le dernier, fit de même. A onze heures du matin, il signait l’arrêt qui édictait que le condamné aurait la tête tranchée «sur un échafaud dressé sur la place du Salin ; les terres de Montmorency et Dam ville sei aient privées à jamais du nom et titre de duché pairie ; tous les biens meubles et immeubles du prince seraient confisqués et acquis au roi ».

Louis XIII, fort ému, ordonna de changer le

lieu de l’exécution. Voulait-il éviter de voir son ennemi tomber sous ses yeux ? Craignait-il de se laisser influencer par quelque manifestation populaire sous ses fenêtres, ou redoutait-il une sédition? Toujours est-il que, si la place du Salin a été arrosée du sang de Vanini, c’est la cour intérieure du Capitole qui a vu tomber la tête du beau duc de Montmorency.

Cette cour venait d’être achevée ; elle subsiste aujourd’hui telle qu’on la voyait alors. Un rectangle étroit, bordé d’élégantes arcades supportant deux corps de bâtiments en briques, où éclatent les blasons de pierre des capitouls. Au fond, audessus d’une grande porte où s’enlacent des cariatides, une niche en coquille encadre une statue d’Henri IV. C’était lui, le bon roi magnanime, qui allait ainsi présider de tout près au supplice de son filleul.

Celui-ci s’entretenait avec le cardinal de La Valette et le père Arnoux. Il leur disait :

— Voici une grande journée. J’ai besoin des secours de Dieu et de votre puissance, d’autant plus que je me sens indigne des grâces qu’il me fait, d’être dans un grand mépris du trépas. Tâtez mon cœur et voyez s’il palpite plus qu’à l’ordinaire, i et vous jurerez avec moi que c’est Dieu seul qui me forti fie.

M. de Charlus lui réclamant son collier de l’ordre du Saint-Esprit et son bâton du maréchal de France, il s’exécuta sans difficulté en ajoutant :

— Monsieur et cher cousin, je rends volontiers et le bâton et l’ordre à mon roi, puisqu’il juge que je suis indigne de sa miséricorde.

Le capitaine des gardes revint à la Trésorerie rendre compte à Louis XIII de sa mission. 11 tomba à ses genoux en s’écriant :

— Ah ! sire, pardonnez à M. de Montmorency 1 Ses ancêtres ont si bien servi les rois vos prédécesseurs!

Ce fut le signal d’un dernier assaut, car tous les courtisans présents à cette scène se prosternèrent , eux aussi, en sanglotant. Mais la décision du monarque était irrévocablement arrêtée. Il se contenta de répondre :

— Il n’y a point de grâce, il faut qu’il meure.

Donc, à midi, MM. de Long et de Cadillac,

accompagnés du greffier Cordurier, vinrent signifier sa condamnation à l’ancien gouverneur du Languedoc. Il les écouta à genoux dans la chapelle, les regards fixés sur le crucifix.

— Messieurs, dit-il en se relevant, je vous remercie et toute votre honorable compagnie, à aquelle je vous prie de dire que je tiens cet arrêt, le la miséricorde de Dieu. Priez qu’il m’accorde le soutenir chrétiennement l’exécution de ce que ’on vient de lire.

— Monsieur, répondit l’un des commissaires, îous allons faire ce que vous nous avez commandé ït nous prions Notre Seigneur qu’il vous console.

Le condamné resta seul avec les jésuites qui 'assistaient. Il considéra un instant les magnifiques

habits dont il était vêtu et, se tournant vers le père Arnoux, il lui demanda :

— Oserai-je bien, étant criminel comme je suis, aller à la mort avec vanité, cependant que mon Sauveur innocent mourut tout nu, sur la croix ? Mon père, il faut que je me mette en chemise pour faire amende honorable devant Dieu pour les fautes que j’ai commises contre lui.

Il se déshabilla donc incontinent, ne gardant qu’une camisole, un caleçon, des bas de fil blancs et des souliers.

Comme il avait souhaité de mourir non pas à cinq heures du soir, mais à trois, en souvenir du moment où Jésus-Christ expira sur le Calvaire, ce qui lui fut accordé, l’instant fatal approchait. Le grand prévôt, le bourreau, les archers, étaient déjà là. Il se coupa lui-même les moustaches, subit avec résignation la dernière toilette. Puis il écrivit ses suprêmes lettres au cardinal de La Valette, à la princesse de Condé et à sa femme, qu’un ordre du roi avait immobilisée à Béziers. On connaît ce billet si rempli de foi et de détachement :

Mon cher cœur,

Je vous dis le dernier adieu avec même affection qui a toujours été entre nous. Je vous conjure, pour le repos de mon âme, comme j’espère, dans peu, d’être dans le ciel, de modérer vos ressentiments et de recevoirdela main de notre doux Sauveur cette affliction. Je reçois tant de grâces de sa bonté que vous devez avoir sujet de consolation.

Adieu encore un coup.

Montmorency.

Les âmes de ce temps-là étaient vraiment de la taille de celles que Corneille allait peindre. Le duc, certes, ne ressemblait pas à un saint : on le connaissait frivole, orgueilleux, volage et fort inconsidéré. Devant la mort, il devint sublime.

Un valet lui ayant jeté sur les épaules une robe de chambre, il la laissa tomber, disant :

— Il n’en faut plus ; nous irons tout blanc en paradis.

Comme on lui notifiait qu’il n’aurait pas les bras liés, ni les yeux bandés, il se récria :

— Je ne saurais assez mourir en honte ; je le veux pour aller au supplice comme Jésus-Christ.

Et il déclarait aux parlementaires :

— Je suis bien aise de mourir dans la maison de ville, pour éviter la vanité que je crains d’avoir en expirant... Mais aussi j’en suis marri, car je finirai peut-être avec moins de confusion.

Accompagné des religieux noirs qui récitaient les prières des agonisants, Henri sortit de sa prison, ians la moindre faiblesse. Il murmurait : « Je ne mis jamais allé avec tant de repos d’esprit à aucun plaisir »... Il traversa la salle du consistoire et rnjamba l’appui d’une fenêtre pour parvenir sur ’échafaud.

Maintenant, il se trouvait dans la courabsolunent interdite à la population. Il n’y avait là que sapitouls, parlementaires, officiers du corps de dlle, et des gardes en grand nombre, armes au ;lair. Dans son déshabillé funèbre, les cheveux et

la barbe coupés, prêt pour la mort, il leur parut si grand que tous, instinctivement, le saluèrent.

Lui leur rendit leur salut : mais, l’espace d’un éclair, il avait frissonné en apercevant presque à sa hauteur l’effigie du roi Henri, qui semblait présider à son supplice, du glorieux parrain, dont le fils, implacablement, l’envoyait à la mort. Quelle confrontation ! Le duc la subit avec courage. Déjà il s’adressait au bourreau :

— Mon ami, lie-moi, bande mes yeux et fais promptement ton affaire.

Du dehors, de la place extérieure, de toutes les ruelles qui entouraient la masse fortifiée du Capitole lui arrivait une rumeur vague. Le peuple de Toulouse espérait encore en la clémence royale. Aux églises on récitait à cette intention les oraisons des quarante heures. On se répétait que M. de Launay, lieutenant des gardes, tentait auprès du roi une démarche suprême. Dieu aidant, elle réussirait!

Le duc n’y comptait nullement. Agenouillé, les bras croisés, il recevait la dernière absolution ; puis, essayant de poser sa tête sur le billot, il précisait :

— Je ne me remue pas par appréhension ; mes blessures me font mal.

On l’entendit encore réciter : In manus tuas , j Domine , commendo spiritum meum , et confier au père Arnoux :

— Je m’en vais au paradis d’un seul coup, sans languir.

Et commander à l’exécuteur :

— Mon ami, vous pouvez frapper. Je vous pardonne de tout mon cœur.

Un bruit sourd. La tête du noble duc est tombée. Un jet de sang rougit la muraille, qui longtemps porta cette marque tragique. Aujourd’hui vous la chercheriez en vain. Mais qu’importe ? Lorsque le crépuscule enflamme le vieux Capitole, comme tous les monuments de la rouge Toulouse, ne semble-t-il pas que de ces murs témoins de tant de violences, de rigueurs, de supplices et de massacres, suinte toujours la même terrible rosée ?

Dès justice faite, on ouvrit les portes. La foule, enfin désabusée, se rua autour de l’échafaud, en poussant de longues clameurs. Tout le monde sanglotait. On arrachait les pavés ensanglantés. D’autres essuyaient avec leurs mouchoirs les madriers qui supportaient le billot. Des gardes, en pleurant, enfonçaient leurs épées dans les flaques écarlates. On dit même que certains y trempaient leurs lèvres pour communier à l’héroïsme de ce chef mort en martyr.

...Là-bas, à l’ancien collège universitaire Saint- Raymond, devenu aujourd’hui une sorte de Cluny languedocien, on montre encore une sorte d’énorme couteau dont la poignée présente une tête d’aigle, ?t qu’une tradition locale nous donne comme ayant .ranché la noble tête de Montmorency. Il n’en est ’ien. Une invention des bords delà Garonne! Ce

glaive judiciaire n’a servi qu’au xvme siècle pour trucider trois gentilshommes protestants et leur pasteur.

Tout auprès de la basilique de Saint-Sernin. reliquaire de nos souvenirs, allez plutôt dans le bras gauche du transept, à la dernière absidiole, où un Christ roman, de l’époque des croisades, étend ses bras raides et dorés. Dans cette petite chapelle silencieuse fut réellement transporté le cadavre décapité du dernier roi d’Occitanie. Avant d’être enseveli, il passa toute la nuit sous le crucifix impassible, qui scintillait vaguement dans l’ombre, à la flamme jaune des cires, au tremblotement des lampes. Ainsi finissent la gloire et la beauté.

Comme tant de ceux qui ont trop aimé Toulouse, comme les Raimonds des guerres albigeoises, Henri de Montmorency ne dort pas en terre d’Oc. Sa femme, exilée à Moulins, enfermée au monastère de la Visitation, employa ses jours à prier pour lui et à élever le mausolée où ils devaient être réunis. C’est pourquoi, malgré les chanoines de Saint-Sernin, l’archevêque, tout le peuple fidèle à son ancien maître, la dépouille mortelle du beau duc prit le chemin du Bourbonnais.

Tout entière ? Non, car le coeur du héros infidèle et malheureux, le cœur confié à la maison professe des jésuites, est demeuré à Toulouse, dans cette Toulouse à laquelle l’unissait un double et mutuel amour. Qu’est-il devenu à travers les révolutions, les émeutes, les expulsions, les décombres ? On

l’ignore. Sa poussière n’a pas quitté la ville. 11 y palpite symboliquement encore, comme l’âme mystérieuse de la grande patrie occitane décapitée avec Montmorency.

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