LES CÉVENNES EN FLAMMES
Bastion des héros épris de grands hasards,
Tombeau des Albigeois, berceau des Camisards...
Jean Suberville.
Le préambule du fameux édit de Fontainebleau, lu 22 octobre 1685 : « L’édit de Nantes demeure nutile par suite de la conversion des protestants », ^appliquait à la lettre à Toulouse. Depuis quelque emps, le Parlement, toujours pareil à celui qui si nalaisément avait souffert Henri IV, enregistrait vec joie les décisions royales qui accablaient les éformés : interdiction de prêter le serment d’avoat, d’obtenir le grade de docteur ès lois, de traailler en qualité de simples clercs chez les proureurs ; défense aux conseillers qui auraient pousé des protestantes d’être rapporteurs dans les rocès où comparaîtraient des ecclésiastiques ; uis on allait plus loin : on privait de la libre dispotion de leurs biens les veuves demeurées hugueotes et les femmes des nouveaux catholiques qui imiteraient point leurs maris. Le refus des sacre-
ments entraînait ]es galères pour les hommes, It réclusion pour leurs compagnes... La mort elle même n'arrêtait pas les poursuites ; on faisait leu procès aux cadavres, que l’on tirait sur une clai< jusqu’à la Garonne.
Toulouse approuvait bruyamment. Cent an étaient passés, mais la Ligue y régnait toujouri dans les âmes. Le pays environnant cédait à h crainte, aux promesses, aux prédications et aux fa veurs. Les temples du Lauraguais et de l’Albigeois déjà vides, n’allaient pas tarder à s’écrouler, tandi; que les églises, rebâties en grand nombre, s’emplis saient de convertis, gardés par les dragons don aimait à s’entourer l’intendant Lamoignon de Bas ville.
Le drame éclatait ailleurs. 11 se déchaînait dan ces régions du Bas-Languedoc, d’où avait jailli s souvent la flamme des incendies. Dans ces plaine vides où rien ne repose l’âme et le regard, au bor< des étangs marécageux et mélancoliques, sur ce collines rocheuses et pelées que brûlent des soleil implacables, que dessèchent des vents furieux comment imposer la soumission dans la paix ? Tout éternellement, conseille la révolte, l’évasion, L meurtre ou le martyre. Quand la Cour souverain de Toulouse eût ordonné la destruction du templ de Montpellier où une catholique avait abjuré s; foi, les émeutes surgirent du pavé, comme à Nîme i et dans le Vivarais.
Dès ce moment, le Parlement, solidement éta
hli dans sa rouge capitale, tourne toute son attention vers l’est. Il connaît déjà quelques-uns des meneurs, notamment ce Claude Brousson, qui a plaidé à sa barre soit à Castres, soit à Toulouse, et qui vient de se jeter dans les Cévennes, après avoir été l’instigateur de la Ligue d’Augsbourg, l’âme de la résistance des réfugiés de Lausanne. Il n’ignore rien de l’exode qui attire les persécutés les uns, les plus riches, au delà de nos frontières les autres, les pauvres, vers les solitudes du désert. Les dragonnades commencent. Dans les bois de Saint -Amand, aux environs de Castres, le fer et le feu dispersent les assemblées, étouffent le chant des psaumes de Clément Marot. En ce moment, où l’astre de Louis XIV penche sur l’horizon, où les armées loivent courir tout ensemble vers le Rhin, les Alpes, es Pyrénées, faudra-t-il que présidents etconseillers, me fois encore, dépouillant leurs toges et remonant à cheval, sauvent l’unité du royaume et de la oi ? La fin du xvne siècle et le début du suivant ont dominés par cette angoisse.
Nous n’avons point à étudier ici avec quelque étail cette nouvelle guerre religieuse (1), simpleîent le reflet rougeâtre qu’elle jeta sur l’horizon du anguedoc. Quittant les plaines, les protestants, our trouver la liberté de prier à leur guise, se réigiaient dans les âpres Cévennes. Ils y resteraient i siècle, préparant sourdement leur revanche.
(1) Cf. André Dumas, h Désert cévenol.
Les pouvoirs publics les y poursuivent, le traquent, organisent de véritables battues. Repris et continuation des campagnes de Montluc, d Joyeuse, de Richelieu. Soudain, comme cinq cenl ans auparavant, comme presque toujours, un assai sinat déclenche la vraie guerre. Dans la nuit d
24 juillet 1702, cinquante hommes armés déboi chent au pont de Montvert en chantant des psai mes ; ils s’emparent de l’archiprêtre du Chayl inspecteur des missions, qu’un zèle impétuei avait poussé à une violente conquête des âmes; i le massacrent en poussant des hurlements de joi Là-bas, à Toulouse, on évoquerait en frémissa: les ombres de Pierre de Castelnau et des inquL teurs d’Avignonet.
Aux rigueurs suscitées par ce massacre répon, en effet, une insurrection générale : bergers s’app lant de loin dans les hauts pâturages, bûcheroi , sortant du silence des bois, cardeurs de laine qu tant leurs hameaux perdus, petits artisans dli villes forment une véritable armée, qui, pour êt réduite et licenciée, requerra le génie de Villa. Cette armée a des chefs improvisés, comme, pis tard, celle de la Révolution. Ce seront des gens gL rien, des ouvriers, des paysans. Espérandieu, Ce- Lj, derc, Castanet ; quelques-uns ont déjà servi dçsLr les troupes régulières, tels que Maurel, dit Catin ,Lr Laporte, Roland, Ravanel ; mais celui qui les dirii, r;i, Jean Cavalier, vient à peine de dépasser viit r. ans ; il n’a jamais commandé qu’à ses mout(î|ei]
vant d’aller pétrir du pain chez un boulanger.
L’antique ferment cathare, que l’on avait cru irûlé à jamais sur les bûchers de Montségur, gernerait-il à nouveau ? Héritiers de l’Inquisition, les mrlementaires de Toulouse se le demandent, car des umeurs étranges arrivent jusqu’à eux. Ces multi* udes en armes fortement installées dans les Cérçnnes sentent passer sur elles des souffles mysérieux. On les appelle en signe de mépris les « ca* aisards » ; mais eux s’intitulent les Enfants du eigneur, le peuple de Dieu, le troupeau de l’Ëterel. Ils ne sont plus seulement disposés à se battre vec l’énergie frénétique du désespoir ; ils croient la victoire que leur annoncent leurs prophètes. C’est là un des épisodes les plus passionnants de ;tte histoire du Languedoc, de cette interminable agédie où des millions d’homme se sont entr’égorîs non point pour des biens matériels, des conlêtes, des honneurs, mais pour ce qu’ils regardent rnme la vérité. Ce pays rude a été passionnément aostolique. Considérez encore les indigènes en lain de palabrer aujourd’hui au coin des rues, dans li cafés, qui ont remplacé pour eux l’agora ou le Irum. Chacun d’eux veut à tout prix convaincre ta interlocuteur. Il ne se contente pas qu’on lui (nne raison : il désire follement persuader l’autre, evahir sa conscience et sa volonté. Pour cela, si 1 loquence ne suffît pas, il ira jusqu’à la violence, (r l’Esprit est avec lui.
3r, en 1686, un homme de Codognan avait cru
entendre une voix qui lui disait : « Va consoler m< peuple Peu de temps après, Isabeau Vincei, simple bergère du Dauphiné, se signalait par di extases et des visions extraordinaires. A rnesu: que les persécutions redoublaient, ce mysticisn exalté gagna de proche en proche comme une tr;née de poudre. Des vallées de la Cèze et du Garde, des plateaux rocailleux de la Lozère, surgissais des adolescents, illettrés pour la plupart, qui, te. à coup, crachaient du latin et de l’hébreu, anne- : çaient à des auditoires fanatisés l’imminente réesation de l’Apocalypse, créaient un enthousiasn t; belliqueux tel que nulle guerre religieuse n’emlf connu.
Habitués à brûler les sorciers, les parlementai siL fronçaient le sourcil. Mais il était rare que l’on c:-L turât vivants les nouveaux prophètes, car ceuxiL avaient trop de confiance en leur invulnérabiléto pour ne pas périr dans les combats. i*d
Dans un état de transe difficile à définir, ils m - ; chaient en avant des détachements des camisan,L les yeux au ciel, les bras levés, battant des maii,^ perdus en Dieu. A l’approche de l’ennemi, ils ter g baient à genoux, et leurs partisans les imitaiqlifitj De cette troupe insensée, s’élevait alors graBjljt ment le chant de quelque psaume, que n’intemfcdj pait point la fusillade. Généralement les pamaL enfants, plongés dans leur rêve, exposés au jp| mier feu, passaient sans se reconnaître de vifej, trépas. Ensuite, leurs frères, moins naïvemit
rés au massacre, vengeaient leur mort en charmt héroïquement.
Toulouse, paisible dans l’unité farouche de sa , Toulouse longuement enrichie par la culture du stel et le trafic du canal des Deux-Mers, souitait ardemment la fm de la crise. Les huguenots ’elle détestait ne lui apparaissaient que comme ; bêtes enragées qu’il fallait détruire. Elle apudissait aux sévérités de l’intendant Lamoim de Basville, elle s’inquiétait de l’incapacité comte de Broglie, son beau-frère, que les détaunents de camisards, dans cette guerre de rors et de broussailles, battaient impitoyablement. )n respira quand surgit dans la province, en >rier 1703, le maréchal Nicolas -Auguste de la ime-Montrevel : un de ces hommes qui croient ion peut avoir raison de tout un peuple par la terir organisée. Précurseur de Travot en Vendée, il êadt déjà de colonnes infernales, de destruction y ématique de tous les habitants de ces maudites tennes passés au fil de l’épée, emprisonnés, éortés ; il se mit à l’œuvre, brûla et rasa près de ii[ cents fermes dans la montagne, ruina des vili|S entiers sans y laisser pierre sur pierre... Le réii at fut un redoublement de rage et de ferveur. Les a: isards répondirent à tant de rigueurs par d’époua.ables représailles. Le boulanger Cavalier, à la ê d’éléments extrêmement souples et maniables, onaissant à merveille ce pays d’embuscades et de :u.-apens, harcela le maréchal de France. Suc-
cessivement il le surprend et le bat à Nages, au Roches d’Aubais, à Martignargues, au Pont d Salindres. Guerre sans merci, où tout soldat dure qui s’écarte de la troupe est un homme mort, o nul cantonnement n’offre de sécurité, où l’on doi se méfier de tout, du pain de la ferme, de l’eau d la fontaine, où, au moindre signal, le désert s! peuple de partisans exaspérés et sauvages, paru lesquels des enfants extatiques vaticinent la chut de Babylone, hurlent des formules talismaniquei clament la gloire de l’Église délivrée.
Messieurs du Parlement et des États du Lar guedoc jugent la situation fort grave. Toulouse s! hérisse au souvenir de ses vieilles luttes séculaire! Il fallut que Villars lui-rnême vint enfin apporter ! paix.
En chef d’expérience et de génie, il vit bien qu tout conspirait pour rendre insoluble le problèm posé depuis trop d’années en Languedoc. Cet hou me de guerre ne cherche qu’à déposer les armes. ! se fit diplomate. Il comprit que, malgré leurs sar glantes et cruelles victoires, les insurgés souffraier d’une terrible lassitude ; au lieu de les aiguillonne; il les abandonna à leurs forces défaillantes. Ave quelques promesses il les désarma.
Cavalier vint à Nîmes, accepta un brevet d colonel et une pension. Lui disparu, Roland se f: tuer, les autres se débandèrent, aspirèrent à l’an nistie. Le temps des prophètes était passé.
Le pays, affreusement ravagé, avait besoin d
ravailler pour revivre. On le lui permit sans trop onder les cœurs et les reins, sans se demander si a soumission était apparente ou réelle. Cette poliique, comme toutes les autres, affirma seulement ivec le temps sa valeur... Car ce fut en vain que l’on ssaya de rallumer le brasier : en 1705, le marquis le Miremont s’y employa inutilement ; en 1709, ss Anglais tentèrent sans aucune chance de réussite le soulever le Vivarais ; en 1710, Sète et Agde ’agitent à peine quelques jours.
L’Église du désert vit encore; Pierre Corteiz et Antoine Court vont ranimer son austère piété ; îais elle n’est plus belliqueuse. Le protestantisme mguedocien entre dans une période de renoncement extérieur, de ferveur cachée qui durera endant tout le xvme siècle. Vaincu sur les champs e bataille et dans les conseils du roi, traqué par les ùs du royaume, étroitement surveillé par les utorités, il n’en continuera pas moins à vivre sa ie profonde, pleine de sourde espérance. Ce n’est ue par instants que l’ancien antagonisme se réveil ra brusquement, viendra crever à la surface de la tciété unifiée, comme un de ces volcans éteints ax pentes desquels les bergers mènent leurs troueaux, mais où gronde et bouillonne la lave éterelle. Il suffira d’un rien en apparence, d’un mysirieux accident qui échappe aux prévisions huaines pour qu’elle jaillisse et que tout soit bouleers é.