‹ La ville sous l'ancien regime (volume 2)Chapitre 14 sur 61 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Donble signification de l'hôtel de ville. — Rareté des édifices de ce genpe antérieurs au xv*' siècle. — Hôtels de ville des trois derniers siècles. — Constructions nombreuses au xyiii*. — L'hôtel de ville et le bailliage à Rennes. — Plan de l'hôtel de ville de Rouen. — Grande salle. — Sa décoration. — Portrait des princes. — Salle de délibérations. — Chapelle. — Archives. — Importance des Chartes. — Armoires, classement et inventaire. — Registres municipaux, cartulaires, annales. — Miniatures historiques. — Balcon, perron, brétèche. — Place de l'Hôtel de Ville. — Horloge. — Beffroi. — Guetteur. — Cloches. — Enlèvement des cloches. — Émeutes. — Troubles d'Aix et de Carcassonne. — Prescriptions de raser des hôtels de ville.

« Toutes les villes de France ont leur hôtel de ville, écrit un publiciste en 1784; c'est un privilège qu'elles tiennent du monarque ou de leurs seigneurs particuliers ;

privilège véritablement précieux, puisqu'il est le fondement de la liberté de nos cités.^ » Si ces hôtels de ville, dont le nom s'appliquait à Tensemblè des institutioiis communales, existaient partout sous Louis XYI, il n'en avait pas toujours été ainsi. C'est seulement à la suite de l'édit de 1692 qu'ils s'étaient établis, avec la double acception qu'on attachait à leur nom, dans toutes les villes du royaume. Depuis le xiii* siècle, depuis la disparition des communes jurées, il en avait été créé un grand nombre ; mais il restait encore au xvii* siècle beaucoup de localités, où le juge avait la haute main sur racGninistration communale et où le seul édifice civil était l'auditoire.

Sauf dans le nord et dans le midi, il s'est conservé peu de souvenirs des édifices municipaux du moyenâge. Sans remonter aux époques romaines et mérovingiennes, on peut citer en Picardie et dans les Flandres des halles en bois, au-dessus desquelles étaient les salles de justice et d'échevinage et qui précédèrent les quelques édifices en pierres, flanqués de tours ou surmontés de beffrois, que l'on construisit au xii^ siècle '. Mais la France ne peut montrer, comme les Pays-Bas, l'Allemagne du Nord et l'ItaUe, de nobles et superbes témoins de la grandeur municipale du moyen-≥ elle n'a aucun édifice de ces époques reculées qui puisse rivaliser avec Ypres, Brunswick et Sienne, et le seul hôtel de ville antérieur au XV® siècle qu'elle ait conservé est celui de la petite ville de Saint-Antonin, en Languedoc '•

C'est seulement à la fin du xv® siècle que nous voyons apparaître des édifices communaux en assez grand nombre. On peut en voir encore des spécimens à Poitiers, à

* Recueil des réglementé et recherche» ceneemant la tmmicipaHtéy par M*** (M. L. J. de Boileau), avocat, 1784, 1. 1, p. 1.

* Tailllar, Congrès arehéologiquey XXV* session, p. 485.

' Yiollet-Leduc, Dictionnaire de Parehiteetwre au moyen^^ VI, d4. — Trulat, Bulletin de la Soc. archéologique de Tamret^Garonney L IV, 158-464.

l'hôtel de villk. 89

Orléans, à Luxeuil, à Gompiègne, à Saint-Quentin * . Jusqu'à oette époque, les habitants se réunissaient sur les places, dans les églises ou dans les clottres, pour délibérer sur leurs affaires ; lorsque Ton créa des échevinages et des conseils de ville, ils eurent d'abord une ou deux chambres dans des maisons que rien ne distinguait des habitations particulières ou dans la partie supérieure d'une tour ou d'un clocher *. Quelques villes, comme B<M*deaux, Carcassonne, Evreux et Avallon, conservèrent même au xvin* siècle le siège de leur administration conmiunale dans l'édifice flanqué de tours, le donjon ou le beffroi où il était étabU depuis le moyen-âge '. Mais, à partir du règne de Louis XI, les villes auxquelles des constitutions municipales étaient octroyées s'empressèrent d'acquérir des hôtels ou d'en faire élever. L'échevinage de Troyes en achète un en 1495^ ; Orléans construit en 1498 son hôtel commun ^; vers la même époque, la maison que possédait Jacques Cœur à Lyon devient le siège des conseils de ville et des assemblées électorales qui depuis le treizième siècle se tenaient dans une chapelle •. Le XVI* siècle vit élever un nombre plus considérable d'hôtels de ville. Paris remplaça la maison aux piliers par l'élégant édifice qui a subsisté jusqu'à nos jours au milieu des ailes et des pavillons que des édilités successives y avaient ajoutés. Mais, ce fut surtout à partir du règne de Henri IV qu'on vit surgir partout des con-

* VioUct-Leduc, VI, 96.

* A Rethel les élections municipales ont lieu dans la salle haute de la porte à limage. Jolibois, Hisi. de Bethel^ p. 158. Voir aussi son Hisi, de Chaumontj p. 3d8. Les assemblées de ville d'Épemay se tiemient dans le clocher des Martiniens. A. Nicaise, Èpemay, p. 111.

* Fonein, Guide à la cité de Carcassorme^ p. 284. -— Piganiol de la Foice, Nma>eau vçyage en France, 1780, II, 415.— Ernest Petit, Avalion, p. 375.

* T. Boutiot, Hi$t. de 2Voy«, m, 209.

^ Le Maire, Hiet. et anUquitet d'OrUans, p. 299.

* La chapelle Sainl-Jaeques construite dans ce but en 1200. RoUe, hw, de$ Archives de LyoUy Intr., p. 1.

structîons de ce genre. Amiens *, Toulouse*, La Rochelle • commencent des hôtels de ville sur de vastes plans qui ne furent complètement exécutés que plus tard. Dans le cours du xvii* siècle, Troyes et Lyon font bâtir les leurs. Celui de Lyon est construit avec un luxe et une grandeur en rapport avec la richesse de la cité ; on vante son escalier, ses salles et ses galeries superbes. C'est désormais dans toute la France monarchique une émulation digne d'éloges pour élever de riches et de nobles édifices municipaux. Les intendants y concourent avec les échevînages. Si Ton avait parcouru les grandes villes de province sous Louis XVI, on aurait admiré, comme les contemporains, les palais que Ton avait construits à Reims, à Angers, à Nantes, à Aix, à Montpellier ^. Jamais les villes n'avaient eu de maisons communes plus vastes et plus belles qu'à cette époque, où leur importance municipale, au dire de la plupart des historiens, aurait presque disparu. Chose remarquable; tandis qu'on élève partout des hôtels de ville *, on construit peu de palais de justice. C'est que les parlements et les présidiaux sont installés dans de vieux édifices, dont l'agrandissement ne répond point à des besoins nouveaux. Les autorités judiciaires restaient cependant avec les autorités municipales à la tète de la cité, et c'est un emblème assez juste de l'administration à cette époque que le double palais qui fut élevé à Rennes en 1744, où la tour de l'horloge, placée au centre au-dessus de la statue du roi, dominait

* Manuscrits de Pages, l, 480. — Duseyel, Hist. SAmienSy II, 5.

* De La Faille, Annales de Toulouse, H, 532. ' Arcère, Hist. de La BùcheUe, H, 579.

* Nouveau voyage de France, 1760, p. 38, 33i, 289, 434.— Piganiol de la Force, 1780, 1, 128.

* Citons parmi ceux qui furent construits au xviii* siècle : Bruyères (1703), Uzès (1763), Mézières (1732), Saint-Amour (1733), Rethel et Vassy(1750), Charmes (1760), Sainte-Menehould (1766), Màcon (1767), Chàlons-sur-Marne (1771), Tours (1777), Langres (1778), Bar-sur- Seine (1779), Chaumont (1780). Celui de Chalon-sur-Saône fut agrandi en 1740.

l'hôtkl de ville. 91

Faile droite affectée au présidial et l'aile gauche qui formait l'hôtel de ville *.

Il arrivait parfois que le bâtiment où se trouvait la chambre de ville servait à différents usages. A Bruyères, il renfermait aussi les halles et la prison ; sous les arcades du rez-de-chaussée, les marchands étalaient les jours de fêtes *. L'hôtel de ville de Marseille s'appelait la Loge ; le rez-de-chaussée était une sorte de Bourse où les négociants et les marins se donnaient rendez- vous. Au premier étage, étaient placées les chambres des consuls et des juges de la Bourse ^.

Les hôtels de ville, construits au xviii' siècle, admettaient rarement ces différentes affectations. Ils renfermaient ime grande salle, une ou plusieurs salles de délibérations ou d'audience, des bureaux, parfois une salle à manger et une chapelle. La salle à manger peut surprendre, mais nous verrons plus loin qu'elle n'était pas inutile. Toutes ces pièces figurent sur le plan de l'hôtel de ville qu'on voulait construire à Rouen en 1758. Il s'y trouvait en outre une salle de concert, une salle pour Tacadémie, une cuisine et ses dépendances *.

La grande salle était le lieu de réunion des assemblées générales et conmiunales ; elle était la pièce essentielle de l'hôtel de ville, qui parfois n'en contenait pas d'autres, n en était ainsi à Auxerre, en 1635, et comme cette salle unique ouvrait sur la rue, on se plaignait de ce que les délibérations fussent connues du public avant qu'on voulût l'en instruire ^. La grande salle servait à des usages multiples. Au xxuf siècle, on y donnait des concerts et des bals , non-seulement des bals officiels , mais des

* Patte, Monuments élevés à la gloire de Louis XT, pi. 22, p. 149 et suiy.

* Lepage, Notice historiçpie sur la ville de Bruyères. Annales de la Soe. é^émui. des Vosges, 1878, p. 159, 164.

' Nouceau voyage de France^ 1760, p. 32.

* Patte, Chapitre VU.

* Chardon, Eist. d' Auxerre, II, 127.

bals publics où l'on était admis en payant *. A Bayonne, à Boulogne, elle était éclairée avec des lustres de cristal *. La décoration en était parfois luxueuse et artistique ; des tapisseries de haute lisse, des tentures semées de fleurs de lys en couvraient les murs ; une large cheminée de pierre ou de marbre sculpté se dressait à Tune de ses extrémités. Au lieu le plus apparent étaient suspendus les portraits du roi, du dauphin et même du gouverneur *. On pouvait aussi y voir ceux des anciens magistrats municipaux, alignés autour de la salle, comme les portraits des doges au palais ducal de Venise. On y plaçait les bustes des hommes» qu'on voulait honorer *; on y inscrivait sur des tables de bronze les noms des citoyens éminents et des bienfaiteurs de la ville *; on y gravait sur des lames de cuivre le texte de ses privilèges *. C'était pour ainsi dire le sanctuaire de la cité. Ses armes et ses emblèmes y figuraient, quelquefois même d'une façon étrange. A Nîmes, quatre crocodiles empaillés étaient pendus avec des chaînes de fer aux poutres de son plafond, parce qu'un crocodile se trouvait dans les armes de la ville ^.

La grande salle était trop vaste pour les réunions et les audiences des échevins ou des conseils de ville. Les réunions se tenaient dans une autre salle, autour d'une longue et large table, tantôt couverte d'un tapis de drap vert, tantôt garnie, comme les chaises^ d'une tapisserie bleue parsemée de fleurs de lys d'or et ornée de l'écusson

* Irw. Arch. Angers, BB. 114 et 132. On y donnait même des bals masqués. Gh. de Ribbe, Vhjùwmal à Aix avant la BévohtHonf p. 23>i4.

* Irw. Arch, Bayonne. GG. 330. — Ino. Arch. Boulogne^ n? 65.

' Jfiu. Arch. Àlbi, GG. 287... BouJogney n"^ 65 et 192... Mâem^ GG. 135.

* Au Gapitole de Toulouse, par exemple.

^ Léop. Niepce, Note sur Vancien hôtel de mile de Chalon, Mém. de la Soc. d'hist. de Chalon, III, 163.

^ A Poitiers. Les Délices de la Ftwfice, 1728, II, 212.

7 Ménard, Hist. de Nismes, V, 293.

l'hôtel de ville. 93

de la ville * . Sur les murs étaient placés les portraits des princes et un crucifix ^. La salle d'audience contenait dans un angle un espace carré entouré d'une balustrade, et qu'on appelait le parquet. Dans cette enceinte, un banc à dossier, recouvert d'étoffes fleurdelysées , s'étendait le long du mur; au centre du banc, un fauteuil plus élevé était destiné au maire ou au lieutenant général. En face, une table longue, avec des bancs de chaque côté. Le public se tenait autour de la balustrade '. Cette salle était aussi ornée d'un crucifix suspendu au-dessus de ce qu'on appelait à Arras la « chaise de judicature *. »

L'esprit religieux se manifestait également par la construction et l'entretien d'une chapelle, comme celles qu'on pouvait voir au xvnf siècle dans les hôtels de ville de Lyon, de Bordeaux, de Dijon et de Toulouse ^. On y disait trois messes par semaine à Arras. Les consuls de Pézenas payaient 20 liv. par an pour les cierges qu'on y brûlait, et 90 liv. aux Capucins chargés d'y célébrer la messe tous les jours ^. Ailleurs, l'hôtel de ville avait son aumônier en titre ^.

Dans im cabinet attenant aux salles de réunion, quelquefois dans un réduit reculé voûté avec soin , étaient placées les archives. A Paris *, à Abbeville, à Troyes, la salle voûtée était éclairée par des fenêtres grillées et fermée par une porte en fer ; ces précautions conjuraient les dangers d'incendie, mais non les risques d'humidité.

* bm. Arch. Boulogne, n® 19. — 1697. Inc. Arch, Angers, BB. 101. < Irv. Arch. Ly<m, BB. 190, 198.

' M uiuaent de la bibliothèque de Troyes.

* G. de Wignacourt, Éehmnage d' Arras, p. 6.

« Ino. Arch. Lyon. BB. S06. Elle fut bénie à Lyon en 1652. — Inv. Arch. Dijm. B. 413. — Piganiol de la Force, II, 29. Voir aussi : Le Bret, Hist. de Moniaubm, I, 115.

* G. de Wignacourt, p. 7. — 1742. Arch. nationales, H. 1030.

^ En 1777, Bordeaux paie 250 liv. à son chapelain de l'hôtel de ville. Arch. nationales, 93'. -« Achat d'une soutane en 1647 à Bayonne pour Faumônier du corps de ville. Inv. Arch, GG. 418.

* Leroux de Lincy , Uist. de l'hôt. de ville de Paris, p. 49.

Les trois clés de la chambre du trésor d'Abbe ville étaient remises au mayeur, au procureur du roi jet au greffier *; le prévôt des marchands et le premier échevin de Lyon avaient chacun une des deux clés de la porte de fer des archives ^. Les précautions étaient plus minutieuses au XVI® siècle ; le trésor de Limoges avait vingt clés confiées à dix bourgeois; les six consuls d^AIbi détenaient chacun une des six clés nécessaires pour ouvrir l'armoire où étaient enfermées les chartes de la commune'. A l'époque où l'imprimerie n'existait pas, ces chartes avaient été les seuls titres que la ville pût invoquer pour le maintien de ses privilèges. Si l'on ne faisait pas comme à Nimègue^ où l'on fermait les portes de la ville et l'on envoyait les artilleurs aux remparts, tandis qu'un serrurier, en présence des échevins , procédait à l'ouverture compliquée de l'armoire des archives *, en France, on mettait du moins les titres à l'abri des dangers extérieurs en les renfermant, s'il n'y avait pas d'hôtel de ville, soit dans un donjon , soit dans un couvent ou dans la tour d'une église ^.

Les chartes, placées au moyen-âge dans des coffres ou des arches, furent rangées plus tard dans des armoires ou des buffets à tiroirs. Au xvi* siècle, les archives d'Orange étaient réparties entre quatorze armoires qui portaient des noms empruntés à la Bible ou à la mythologie. C'est ainsi que les privilèges de la ville se trouvaient dans l'armoire Moyse; ceux de l'université dans l'armoire Minerva, tandis que les papiers divers et non classés étaient dans l'armoire Chaos ^. Mais dans beau-

* Monuments inédits de Vhist. du Tiers-Etat, IV, 534.

« 4625. Inv. Arch. Lyon, BB. 167.

' Eeg, consulaires de Limoges, I, 82. — Jolibois, Ino. Arch. AUn^ Introd., p. 4.

* Havard, les Frontières menacées, p. 366.

' Inv. Arch, Dijon, B. 271 et 399. La tour de l'église Notre-Dame s'appelait encore en 1765 la tour du Trésor-des-Ghartes. « Rapport de M. de Mas-Lastrie. Doc. inédits, l, 717, IV, 18.

l'iiôtbl de ville. 95

coup de localités, les titres et les papiers de la commune, abandonnés à des échevins peu lettrés, étaient négligés et en désordre. L'administration royale et les états de Languedoc prescrivirent à diverses reprises de les enfermer dans un lieu spécial fermé à deux clés et d'en faire l'inventaire ^ . En Languedoc, des commissaires spéciaux furent chargés de vérifier l'exécution du règlement que les états avaient édicté en 1662. En 1734, ils se firent ouvrir à Albi deux armoires; ils y trouvèrent beaucoup de papiers, « mais fort dérangés et en partie rongés des rats, parmi lesquels, disaient les commissaires, qui ne cherchaient pas à voir de près, il y a quantité de vieux papiers qu'on nous a dit pouvoir être des titres *. » Un pareil désordre existait dans beaucoup d'archives communales au xvn® et au xviii' siècles. Aussi les villes, souvent stimulées par l'Etat ', sentirent-eUes la nécessité de les classer et d'en prescrire les inventaires. Paris, Nîmes, Villefranche, Bergerac, Bayonne, Moulins, et beaucoup d^autres y firent procéder *. Si Ghaumont ne donnait que 6 livres de sucre au « bonhomme » chargé de mettre en ordre les archives, Auxerre dépense 6025 liv. en 1760 pour ce travail '. A Troyes, un arpenteur et son frère doivent, en 1737, tirer les titres du trésor pour en «» faire sortir les mauvaises exhalaisons » et en rédiger l'inventaire '. L'inventaire et les classements, tout défectueux qu'ils pouvaient être, facilitaient les recherches et permettaient de mieux garantir la propriété des titres. Si Ton en entourait parfois la communication de précautions minutieuses ^, si on la refusait d'une manière absolue,

* Ane. lois franç.y XX, 108, 498499. — Areh. nationales, H. 1046.

* E. Jolibois, Inv. Arch. Albi, Intr., p. 4, — Inv. Arch, Verdun-sur- Gartmne, B6. 22.

' Edit de 1764, art. 32. Ane. lois, XXH, 413.

* Ménard, VI, 640.— Inv. Arch. Viîlefranehe, BB. 6.— Doc. inédits, I, 115. — Iitv. Arch. Bayonne, BB. Àd.^Inv. Arch. Moulins, nol35.

* E. Jolibûls, Hist. de Chaiwmd, p. 178. — Chardon, II, 499.

* Dél. municipales. Arch. de Troyes, A. 51.

"* Varin, Statuts de Beims, III, 282. A Reims, aucune copie ou orl-

non-seulement à des agents du fisc S mais à des écrivains ^, on était ailleurs obligé de faire des sommations à un historien qui n'avait point rendu des registres empruntés par lui depuis onze ans^.

Ces registres étaient souvent d'un prix inestimable. Ils contenaient les comptes et les délibérations de la communauté et remontaient parfois à des époques reculées ; Marseille peut montrer avec orgueil sa collection de registres municipaux qui commence en 1293 *; celle de Périgueux date de 1360; celle de Toulon de 1395 *. Ces registres, qui portaient parfois pour épigraphes des devises pieuses ou des extraits d*auteurs classiques *, renfermaient aussi les délibérations des échevins et des consuls, et à Âlbi, les testaments politiques que ces derniers, en sortant de charge, laissaient à leurs successeurs. Ils contenaient aussi les noms des bourgeois qu'on admettait au droit de cité. Us conservaient sur leurs feuillets les chartes, les règlements et les annales de la ville. L'un des volumes du cartulaire d'Albi est intitulé : Cecy est le livre des antiennes libériez, privilèges, franchises, coustumes et pre-

ginal conservé au cartulaire de la ville ne pouvait être remis au procureur syndic même, sans Tautorisation du conseil de ville et sans une mention spéciale sur un registre de la sortie de la pièce.

« Int). Arch. Bayorme, CC. 102.

* Le procureur syndic s'oppose à ce que Pabbé Chenevet consulte les registres pour un ouvrage local. Ino, Arch. Dijon, B. 397.

* Im. Arch, Angers y BB. 101.

* Rapport de M. de Mas-Latrie. Doc, tnéi., I, 44.

^ Rapport de M. Martial Delpit. Doc. inéd.j I, 99. — 0. Teissier, Notice sur les Arch. de Toulon^ p. 37. Ces registres datent à Troyes de 1429; à Nantes, de 1565 (115 reg. jusqu'en 1799), à Albi, de 1558 (80 reg.).

* Inv. Arch. MouHns, n<>> 128-131. Les registres de Moulins sont précédés au xvi« siècle et au commencement du xvu* de sentences de Gicéron, de Plante et de Gassiodore. Celui de 1616-1634 porte cette épigraphe de Gassiodore : Ctvis non habetur qui urbis suagratiamnon tuetur. — A Gray, les registres commencent jusqu'en 1725 par ces mots : In nomine domni; à partir de cette époque, ils sont parafés par le maire et les échevins.

l'hôtel de ville. 97

TogaUves que ont accoustumê avoir les consulz et habitanz de la cité et juridiction d'Alby. Dans les volumes suivants se trouvaient des annales rédigées par les soins de Téchevinage, ornées des armes et quelquefois des portraits des consuls ^ A Périgueux ^, comme à Limoges ', on inscrivait aussi sur des registres spéciaux les chartes, les procès-verbaux d'élections, les faits mémorables, les noms des magistrats municipaux. Cet usage qui existait surtout dans le midi se retrouve à Montbéliard, où la chronique contemporaine était écrite sur des registres, dont l'un, connu sous le nom de Livre doré, fournit sur le xvn* siècle des détails curieux *. Mais c'est à Toulouse surtout que l'histoire de la ville était conservée sur de grands registres de vélin , ornés de miniatures doublement précieuses, qui représentaient les capitouls et les événements officiels, tels que les entrées de souverains ^.

On pouvait dire que le passé de la cité, passé souvent plein de gloire et d'honneur, s'il avait été traversé de malheurs et de revers, était renfermé dans les registres, dans les liasses et les cartons conservés sous les triples serrures. L'histoire présente se faisait dans les salles de délibérations ; elle se manifestait au dehors par les proclamations que l'on adressait au peuple sur les balcons et le perron ; elle était annoncée à tous par la cloche du beffroi ou du campanile, et les heures en étaient sonnées à rhorloge communale.

Dans le nord, où la vie municipale eut plus d'activité que dans le centre de la France, tous les hôtels de ville

* Le cartulaire d*Albi comprend 7 volumes depuis 1220. Inv. Arch. AUn, A.A. 1 à 7.

* Rapp. de M. Martial Delpit. Doc. inéd., 1, 99.

' Leai registres consulaires de Limoges sont en cours de publication.

* Duvemois, Doc, inéd. y 1, 131. — Nantes possède aussi son Livre Dvréj recueil de ses privilèges, qui a été imprimé plusieurs fois, no- Hmment en 1873, où il été réédité par MM. Perthuis et de la Nicollière.

* De Mas-Latrie, Doc. inédits^ 1, 155.— Voir plus loin, même livre,

ch. m.

gS LIVRE II. GHÀPITBE I.

avaient un balcon saillant sur lequel Féciievinage entrait en communication avec les habitants. On l'appelait la brétècbe, ou selon Taccent picard, la brétèque ' . C'était là que Ton faisait les publications officielles *, que Ton proclamait la paix et la guerre, que Ton présentait les nouveaux magistrats municipaux. A Cambrai, c'était une large tribune de pierre, supportée par six colonnes de grès et surmontée d'un toit; aux jours de fête, on y exposait le portrait du roi. On y disait aussi la messe, à laquelle une partie de la population et toute la garnison, réunies sur la place d'armes, assistaient dévotement '. Â Paris et dans les autres villes du centre, les proclamations se faisaient sur un large perron, élevé de plusieurs marches.

La foule s'assemblait pour les écouter sur la place qui presque toujours s'étendait devant la façade principale de l'hôtel de ville. C'était là que se tenaient souvent les marchés. Le pilori, les piliers de justice s'y dressaient^. On pouvait y voir soit une croix ornée avec luxe *, devant laquelle le soir priaient les habitants, soit une petite chapelle où l'on célébrait la messe dès le matin pour les ouvriers et les voyageurs ^. Les feux de la Saint-Jean, les feux de joie et d'artifice étaient allumés sur cette place ; les troupes y étaient passées en revue.

« Viollet Leduc, Dict. d'architecture, VI, 95.— Doc. inédits, IV, 334. — U y a encore des bretèques à Douai et en Belgique, à Alost.

* G. de Wignacourt, Échevinage d^Arras, p. 20. — Inv, Àreh. Roicbaix, FF. 16.

* Congrès archéologique , XXV« session, p. 561 . — Durieux, Mém. de la Soc. d émulation de Cambrai, XXXIII, 91. — Blin, Cambrai il y a un siècle, Ibid. XXXIV, 331.— Dans Tancien hôtel de ville de Ghàlons, il y avait un large balcon couvert placé sur un porche formé de trois arcades. Dénombrement de Champagne en 1764. Man. communiqué par M. B. de Fouchères.

* Inv.Arch.Albi, CC. 285.

" Leroux de Uncy, p. 59. A Troyes, c*était la Belle-Croix. Arnaud, Voyage archéologique dans l'Aube, p. 73.

* Blin, Cornerai Uy aun siècle.

L^UÔTEL DE VILLE. 00

et les jours de cérémonies publiques, les habitants y étaient appelés par la oloche de V hôtel de ville ou du beffroi . Cette cloche avait été le premier signal de la liberté communale ; elle en était la voix qui se faisait entendre de toute la cité. Avant même d'avoir un hôtel de ville, on avait eu une horloge et une cloche. L'horloge fut d'ordinaire placée sur la tour ou le beflfroi, qui fut longtemps la seiile maison commune S ou qui y fut annexé. On l'entretenait avec soin ; on lui donnait un serrurier ou un horloger pour « gouverneur » ; on l'ornait des armoiries de la ville, de différents attributs^ de devises et d'emblèmes. A Beaune, elle faisait tourner un globe de cuivre noir et doréqui représentait les phases de la lune * ; à Arcis-sur- Aube, la Sainte- Vierge et les douze apôtres sonnaient successivement ou ensemble les heures ' ; à Aix, sept statues représentant les jours de la semaine se montraient tour à tour^; à Dijon, les deux Jacquemarts, transportés de Gourtrai comme un trophée ; à Cambrai, un nègre et une négresse vêtus à la moresque, frappaient d'un marteau cadencé sur le timbre de l'horloge ; à Montdidier, un suisse, nommé Jean Duquesne, tintait les heures sur la cloche ^. Il y avait aussi dans une partie de la France les carillons qui, chaque jour et aux heures de fêtes, interprétaient sur un timbre clair et sonore les airs populaires*. Les grosses cloches étaient dans le beffroi ; le beffroi, tour carrée, crénelée et sévère

* La tour de F horloge d'AvalUm, Arm. de VYoïme, 1866, p. 322. — Note $wr rkorloge de la vUle d'Auxerre. Ibid. 1868, p. 216-219. Ces deux tours existent encore aujourd'hui. La tour de l'horloge fut démolie en 1780 à Chaumont. Jolihois, p. 398.

* Aubertin, Notice sur le beffroi communal de Beaune, p. 17.

' Dénombrement de la province de Champagne, manuscrit de 1764.

* Ch. de Erosses, Lettres écrites d'Italie, éd. 1858, I, 20.

* Jean Duquesne, créé en 1651, a péri en 1873. De Beauviilé,

* On connaît Tair du carillon de Dunkerque et Tair de Gayant de Douai. M. H. Batault a publié l'état des jours où Thorloger devait carillonner au beffroi de Ghalon. Mém, Soc. hist,, VI, 346.

dans l6 midi, flèche élancée dans le nord S portait à sa pointe les emblénies de la religion, de la patrie ou de la cité ; à Beaune, la statue de la Vierge ' ; à Boulogne, la fleur de lis ' ; à Arras, le lion d'or rampant; à Amiens, un bonnet de maire ou d'échevin *. Le beffroi, dans sa lanterne ou sa salle supérieure, abritait le guetteur, qui parcourait du regard les plaines environnantes, signalait en temps de guerre l'approche de l'ennemi, en temps de paix, les incendies. Le guetteur, qui s'appelle encore à Cambrai le gallus^ attestait sa vigilance en répétant, sur un cornet à bouquin aux quatre coins de l'horizon, les heures que sonnait Thorloge communale ^. A Bordeaux, quatorze sonneurs reçoivent 700 1. par an pour sonner la cloche de l'hôtel de ville ^. A Cambrai, à Chalon-sur- Saône, à Amiens, les cloches sont au nombre de trois; à Amiens, la première était agitée pour les incendies, pour les processions, pour l'élection et le serment des maires, pour les victoires et les naissances des princes ; la seconde sonnait la retraite des soldats, la fermeture et l'ouverture des portes ; la troisième appelait les échevins et le peuple aux assemblées municipales^. Noblesse de cloche, disait-on des échevins anoblis, parce que la cloche, en célébrant leur installation, avait pour ainsi dire proclamé leur anoblissement ^ ; eUe sonnait aussi leurs

' * Cùngrés archéologique, XXII* sess., p. 141 et 412.

* Elle fut remplacée par un Mercure au xvu* s. Aubertin, p. 11.

* Inv. Arch. Boulogne, n® 154. A Boulogne, on donnait 42 liv. pour la sonnerie de Finstallation du maire. Inv, Arc/i., n^ 429.

^ Mcawtcrits de PagéSy II, 50.

" Il y a quatre guetteurs, qui reçoivent 584 liv. par an en 1765. Durieuz, Mém, Soc, Cambrai, — A Gh&lons, le guetteur se tenait dans la tour de Téglise où était placée l'horloge. Dénombrement de Cham- *pagne en 1764.— A Rouen et ailleurs, la cloche du beffroi sonne encore le couvre-feu. De La Quérière, Reme rétrospective rouennaise, cp. 33.

® Etat des dépenses de 1777. Arch. nationales, H. 93*.

^ Manuscrits de Pages, II, 50. — L. Niepce, Mém, Soc. d'hist, de Chalon, III, 158.

s BrUlon, II, 199.

l'hôtel dk ville. 101

réunioDS et leurs travaux. Si on Tagitait pour les exécutions de justice, si elle accompagnait de ses tintements réprobateurs le coupable qu'on bannissait de la ville S elle était plus souvent mise en jeu pour annoncer le repos et les fêtes. Je fus faicte doulce et œurkrise^ lit-on autour de la cloche du beffroi de Beaune *. Ceux de Cambrai nous firent faire, lit-on ailleurs, pour resjouir le populaire ^. A Arras, le jour où les échevins vont prêter serment, on fait « bondir la cloche joyeuse tant en allant qu'en venant ^. » En entendant ces cloches pour ainsi dire accortes et bienveillantes, l'étranger se sentait rassuré, le bourgeois éprouvait un sentiment d'émotion et d'orgueil patriotiques.

Aussi n'était-il pas de châtiment plus grand pour une ville que de la priver de ses cloches. Elle s'empressait de les racheter à prix d'argent à l'ennemi vainqueur qui entrait dans ses murailles et qui, selon l'usage, avait le droit de s'en emparer et d'en tirer une rançon ^. Elle était également prête à tous les sacrifices pour les recouvrer, lorsque le roi, pour la punir d'une rébellion, les lui avait enlevées. A Limoges, comme à Bordeaux *, au xvi' siècle, à la suite de mouvements séditieux, toutes les cloches furent descendues des clochers, « sans nulz exempter jusques aux orloges inclusivement , tellement

« V. de BeauviUé, Hist. de MwUdidier, II, 142.

* Aubertin, Notice sur le beffroi de Beaune^ p. 20.

* Congrès arehéologiq. XXV" session, p. 573. Voir sur les inscriptions des cloches conmiunales de Gompiègne et de Péronne : WoîUez, Rev, des Soc. savanteSy 5* série, II, 443448.

* En 1664. Mémoire sur Tancienneté de la ville et échevinage d'Àrras. Arch. nationales, K. 1145.

* La ville de Gray rachète ses cloches 2250 liv., lorsqu'elle est conquise par la France. Reg. des délibérations municipales. Les cloches appartenaient de droit au grand maître de Tartillerie, aussitôt que le canon avait été tiré devant une place. Freminville, Traité du gouoemement des biens des communautés d'habitants , p. 454.

* Sentence de 1548. Livre des Privilèges, p. 278.

que Tespace de trois ans ou environ, on demeura sans ouyr cloche ne orloge '. » C'est que si la cloche était d'ordinaire joyeuse et fidèle, elle avait ses accès de révolte et d'emportement. Aux heures de troubles et de colère, son tocsin soulevait les habitants. Ces jours-là, jours heureusement rares dans la vie des cités, la place de l'hôtel de ville devenait un forum où s'agitaient les masses insurgées, qui menaçaient l'édifice communal et parfois s'en emparaient par la force. On en vit des exemples à Paris et dans d'autres villes pendant la Fronde, et surtout dans le midi au xvii* siècle. On croit assister aux scènes agitées des républiques italiennes, lorsque l'on voit le peuple d'Aix soulevé se répandre sur la place des Prêcheurs et forcer l'hôtel de ville ; lorsqu'on assiste auût luttes des parlementaires et de leurs adversaires ; lorsqu'on contemple les excès auxquels peut se livrer une multitude triomphante. En 1630, les révoltés s'attachent aux bras des sonnettes, qu'on appelle des casca/oea/uœ, et s'unissent à ce ralliement bizarre; en 1651, les sabreurs opposés à Mazarin dispersent à coups de pistolet tirés en l'air le peuple assemblé sur la place des Prêcheurs, et s'emparent de Thôtel de ville ; mais le parlement fidèle à Mazarin arme le petit peuple et reprend Thôtel de ville. Déjà , deux ans avant, le gouverneur s'y était installé par surprise ; mais le parlement avait appelé le peuple aux armes ; des barricades s'étaient dressées ; les diatnes avaient été tendues au coin des rues, et le gouverneur bloqué avait capitulé et quitté la ville *. L'établissement de la traite foraine soulève le peuple de Sisteron, qui massacre les commissaires du fisc, sans que les consuls essaient de les défendre '. A Carcassonne, les visites fiscales exaspèrent la population ; elle sonne le tocsin, prend

* Registres constdaires de Limoges, 1, 448. — Cet usage existait au moyen-âge. Lorsque la commune de Laon fut supprimée en 1331, les cloches du beffroi furent ôtées et confisquées par le roi. Aug. Thierry, Lettres sur Ikist. de France, 11" éd., p. 271.

« Pitton, Hist. d'Aix, p. 384, 454.

' E. de Laplane, Hist. de Sisteron, II, 184-196.

l'hôtel de ville. 103

deux canons, et parcourt les rues en criant : Vive le roi sans gabelles. D'autres émeutes du même genre éclatèrent sous Louis XIV *. Elles étaient traitées tantôt avec une sorte d'indulgence, tantôt avec une implacable sévérité. Lorsque La Rochelle révoltée eut été soumise à l'autorité du roi, le maire Guiton, qui avait soutenu le siège avec une inébranlable énergie, fut seulement invité « à changer d'air pendant quelque temps ^. » D'autres villes obtinrent des lettres d'abolition après leur rebelhon ; d'autres furent traitées plus rigoureusement. Lorsque Louis XIII s'empara de Privas, où s'étaient retranchés les Huguenots, il livra la ville au pillage et à Tincendie '. D'ordinaire, c'était l'hôtel de ville qui avait été le théâtre de l'insurrection ; c'était lui qui était la personnification de la ville; c'était lui qu'on se contentait de frapper. A Bordeaux, en 1548, on prescrit le rasement de la maison de ville*; à Sisteron, en 1617, sa démolition *. En 1657, on ordonne que la maison consulaire de Garcassonne sera « démolie et rasée... les cloches qui ont servi à soimer le tocsin... brisées et fondues ^ » ; mais ces prescriptions ne s'exécutent point; après avoir menacé, on pardonne, on accepte une rançon, et si l'on ne se fait point faute d'autres châtiments, on laisse du moins à la cité le signe extérieur de son existence municipale.

* p. Clément, la Police sous Louis XIV, ch. XII. — De la Borderie, la Béi>oUe du papier timbré en 1675.

' Louvet, Biographie générale Didot, XXII, col. 802.

* Dom Vaissète, HisU générale du Languedoc, V. 571.

* Livre des Privilèges, p. 278.

* E. de Lapl&ne, H, 164.

® Bouges, Histoire de Carcassonne, p. 444.

Page 1