CHAPITRE P
Aspect des rues au commencement du xni* siècle. — Obstacles à la circulation. — Intervention de Tautorité centrale.— La ligne droite substituée à l'angle aigu. — Tendance à Tunité. — Inq>uissance et résistances des échevinages. — Le triomphe de Talignement. — Autorités compétentes. — Plans d'alignement. — Places et rues nouvelles. — Uniformité des façades. — Quais. — - Statues élevées aux rois. — Embellissements dont elles sont le prétexte. — Améliorations projetées et exécutées à partir de i7S0. — Promenades, mails, cours. — Influence des intendants pour en faire planter. — Concours empressé des populations. — Pavage. — Procédés divers pour faire paver les rues. -* Numérotage des maisons et noms des rues. — Eclairage. — Etablissement de lanternes ou de réverbères permanents. — Echec sous Louis XIY. — Nombreuses villes éclairées après 1760. — Carrosses et chaises de place. — HaUes reconstruites. — Translation des cimetières. — Enterrements interdits dans les églises. — Modiflcations dans l'aspect des églises. ^ Influence de l'art romain. — Disparition des flèches. — Monuments caractéristiques de chaque règne de Louis XIII à Louis XVI.
Au commencement du xvii* siècle, la ville a conservé en grande partie sa physionomie du moyen-âge. Le réseau de ses rues tortueuses et sombres est comprimé
dans Tenceinte de ses remparts. « Nous sommes serrés, pressés, envahis, bouclés de toutes parts, dit l'auteur de la Satyre Ménippée^ et ne prenant que Pair puant d'entre nos murailles, de nos boues et de nos égouts^ > Uans la région du Midi, les maisons sont grises, à toits plats, quelquefois flanquées de tourelles et supportées siir des arcades; en général, elles n'ont point l'aspect pittoresque et varié de celles de la région du Nord. Là, les maisons, serrées les unes contre les autres, présentent leurs pignons aigus à la rue ; elles avancent et reculent selon leur caprice; sur leur façade, tout fait saillie; le toit qui avance, l'étage qui surplombe, le balcon ou l'appui de la fenêtre, l'enseigne qui projette sa tige de fer, avec son tableau ou son emblème. Au rez-dechaussée s'ouvre la large baie de la boutique sous l'auvent ou la galerie qui l'abrite. La maison empiète le plus qu'elle peut sur la rue ; l'escalier y place ses premières marches; à côté, la porte de la cave s'ouvre comme une sorte de précipice ; un banc s'appuie contre le mur ; de grosses bornes le défendent. Point de trottoirs; la rue, déjà étroite, est envahie autant que possible ; les auvents, les enseignes, les toits saillants y répandent Tombre; l'habitant s'y installe; il est chez lui. Souvent, il y laisse sa voiture, son bois, ses décombres ; ses animaux domestiques s'y promènent. Le passant seul y est mal à son aise. La rue lui oppose tous les obstacles. Entre le ruisseau qui occupe le milieu de la rue et les maisons, il doit marcher en équilibre sur les pavés inégaux, éviter les marches saillantes, les caves béantes, les auvents surbaissés; s'il pleut, toutes les gargouilles des toits lancent sur lui leurs jets d'eau ; s'il passe une voiture, il faut qu'il s'abrite derrière l'une des bornes pour éviter d'être écrasé. Ces rues ne semblent pas faites pour y circuler, mais pour y demeurer. On peut encore en voir des spécimens dans quelque coin de nos vieilles villes du Nord et du Centre ; mais
* Satyre Métiippée^ éd. Ratisbonne, 1664, p. 229.
dans l'état d'abandon ou de décadence où ils sont, ils ne sauraient donner l'idée de ces maisons où demeu* rait une bourgeoisie prospère, active, ayant le goût du luxe et de l'art, et le déployant sur la façade de sa demeure. Les villes du moyen-âge, que la Renaissance n'avait pu modifier qu'en partie et où elle avait posé sa touche élégante et fine, auraient réjoui un artiste, avec la perspective échancrée et heurtée de leurs pignons, leurs tourelles élancées, leurs épis historiés, leurs girouettes bizarres, les sculptures de leurs corniches, les statues de saints qui se dressaient au-dessus des portes ou à l'angle des carrefours, et leurs nombreuses églises, dont les pinacles, les flèches et les clochers s'élançaient bien au-dessus de la crête des maisons et formaient à l'extrémité des rues d'admirables points de vue. L'angle aigu domine dans les églises comme dans les maisons ; il semble un des caractères du moyen-âge , où les monuments ont leurs saillies, comme les honunes; le niveau égalitaire n'a pas atteint ceux-ci; l'aUgnement ceux-là. La ligne droite, la ligne horizontale, malgré sa monotonie, prévaudra aux siècles suivants. L'administration royale en poursuivra le triomphe, et s'efforcera en même temps, au prix de sacrifices demandés à l'intérôt particulier, d'introduire dans les villes l'ordre, la facilité de la circulation, l'air et la lumière.
La transformation, qui s'opéra du xvi® au xviii* siècle dans les institutions, s'opéra également dans la construction et l'aménagement des cités. L'unité, dont la monarchie de Louis XIV est le symbole, y fit pénétrer ses doctrines. Le pouvoir central exécuta ce que l'esprit municipal n'avait pu faire. Cet esprit a de sérieuses qualités; il est sage, avisé, prudent; mais il dépasse rarement un certain niveau. Les grandes conceptions le font hésiter et l'effraient. C'est l'idée chrétienne qui a fait surgir les cathédrales gothiques, les monuments les plus hardis et les plus nobles qu'ait inspirés le génie humain ; l'esprit municipal a produit des hôtels de ville quelquefois charmants, mais rarement grandioses; il
manque surtout de Fénergie nécessaire pour sacrifier les intérêts particuliers^ dont il est Témanation directe, à rintérèt général. L'Etat possède cette énergie; il est trop loin des intérêts particuliers pour en tenir compte; il voit Tensemble plutôt que le détail d'un plan ; Û en poursuit Texécution avec fermeté. C'est lui surtout qui, dans les deux derniers siècles, fit élargir les rues, construire des quais, ouvrir de vastes places, planter des promenades ; c'est lui qui contribua le plus à rendre les villes plus régulières et plus saines.
Si les municipalités lui opposaient des obstacles, il les surmonta souvent, même au détriment de leurs droits. « Je n'aurais jamais rien fait, écrit à Golbert en 1667 l'intendant des galères de Marseille, si j'eusse fait ce que je devois faire, de faire voir mon dessein d'abord, d'en parler aux échevins. Je connais les peuples, je connais les Marseillais, qui ne résolvent jamais, à qui tout fait ombrage et qui ne prennent pas le raisonnement en payement, à moins que ce raisonnement ne parte de leur tête. » Cet intendant, qui est assez irrévérencieux puisqu'il qualifie le peuple de « bête à cent têtes, qui veut être conduite sans savoir où on la mène\ » était chargé de veiller à l'agrandissement et au curage du port. Mais si son témoignage peut être récusé comme celui d'un administrateur impérieux et prévenu, il serait facile de multiplier les preuves de la résistance que les municipalités apportaient aux projets d'amélioration suscités par les rois et leurs ministres^. Ce fut seulement vers la fin du règne de Louis XY que les populations s'associèrent aux progrès qu'ils avaient inspirés. « S'il a été un temps, dit le Parlement de Toulouse en 1777, où l'on pouvait reprocher aux habitants de Toulouse et à leurs administrateurs d'avoir trop d'éloignement pour tout ce qui pouvait contribuer à la décora-
^ Depping, Corr. adm. sous Louis XIV, I, 783.
* Deppiûg,I,Intr.,p. xxxix-zl.— Buirette, Hist. deSairUe-Menehoiûd, p. 476.
tion de leur patrie, les choses ont bien changé à cet égard; le goût pour le luxe et pour les embellissements publics et particuliers n'a que trop gs^é dans ces provlnceSy et bien loin d'avoir besoin d'être excité, il faut au contraire chercher à lui prescrire des bornes ' . »
L'influence de l'administration centrale se fit sentir aussi pour les alignements. « La beauté des villes consiste principalement dans l'aUgnement des rues » , dit un jurisconsulte ' qui n'était pas un artiste. Hais cet amour de la ligne droite, qui prévalut aux deux derniers siècles, était un indice des tendances à l'unité, à la suppression des exceptions, aux formules simples et géométriques qui, surtout à l'époque de la Révolution, s'introduiront dans nos lois. C'est en vain que les échevinages du moyen-âge avaient essayé de faire disparaître les corps de logis dont les saillies nuisaient à la circulation; ils avaient reconnu leur impuissance en demandant à l'Etat d'intervenir pour les supprimer '. L'Etat rendit des ordonnances ; il chargea les trésoriers généraux et à une certaine époque le grand voyer^ de les faire exécuter. Cette mission fut aussi conflée aux officiers de justice et aux officiers municipaux ; ces derniers s'occupaient de la voirie ; ils faisaient démolir les maisons qui menaçaient ruine, ils ordonnaient la suppression des gargouilles, des auvents, des bancs placés près des portes ^ A Lyon, à Boulogne, à Dijon, ils donnaient les alignements^. C'était entre les échevinages et les trésoriers de France une occasion de conflits qui se renouvelèrent sans cesse. Un intendant de Louis XIV prend texte de celui qui éclate à Glermont pour demander que les droits respectifs des
< Remontrances du Parlement. Archives nationales^ H. 1014.
* Freminville, Diet. de la Police, p. 6i5.
* Cahier du Tiers-Etat en 1S60; art. ^2. Des Etat$ généraux, XI,
* Edit de déc. 1607. Ànc. lois, XV/335.
^ Jnv. Areh. Albi, DD. 36. — Ménard, Hist. de Nimes, VI, 614.
* Inv. Arck. Lyon, BB. 184, 244, ...Boulogne, n<« 1040, 1063.
autorités diverses soient réglés ^ Cent ans plus tard, les Etats de Languedoc lutteront contre les bureaux des finances pour maintenir leurs droits ^. Au milieu de ces différends, les améliorations poursuivies ne se réaliseront pas, et il faudra le passage d'un prince à Sisteron pour qu'on se décide à abattre des maisons dans la principale rue afin que ses carrosses puissent y passer'. Des progrès réels furent obtenus, lorsque les intendants se firent attribuer, par des arrêts du conseil, la connaissance des alignements ; dans des cas déterminés ils s'en occupent sans frais^ « avec la célérité convenable, dit-on, aux af- .. faires d'administration » , et malgré les réclamations des juridictions intéressées^, ils s'empareront souvent d'une manière utile de cette attribution. Ce sont eux qui font procéder, par leurs agents, à la levée générale de plans d'alignements, dans certaines villes, comme Montpellier, Mâcon, Bourg^, Troyes. Mais les villes n'en comprenaient pas toujours l'utilité. La municipalité de Troyes, après avoir payé 600 liv. à l'agent de l'intendant qui avait dressé un plan d'alignement, forma opposition au conseil contre l'exécution de ce plan, sous le prétexte « qu'il faudrait des siècles pour Texécuter et que même s'il était suivi les rues conserveraient des sinuosités désagréables*. »
On comprend que pour dominer l'esprit de routine et de timidité des magistrats municipaux l'intervention du pouvoir royal fut quelquefois nécessaire. Elle le fut sur-
* Cùrresp. des conir. grén., I, u? 603.— Inv. Areh, Angen^ BB. 127.
* Arch. nationales, H. 1022.
* De Laplane, II, 327. — - Voir aussi pour Télargissement des rues trop étroites : Saint-Ferréol, Bech. sur Brioude, p. 190.
^ Rapport au contrôleur général sur des réclamations du Parlement et des Etats de Languedoc contre un arrêt du Conseil qui a donné l'alignement des rue^ de Montpellier à l'intendant. Arch. nationales, H. 1022.
* Arrêt du Conseil de 1749 pour Montpellier. Arch. nationales, H. 1022. — Irw. Arch, Mdcon, CC. 151, ...Bourg, BB. 210.
* Dél. mun. du 7 mars 1770. Arch. mun. de Troyes, A. 52.
tout, lorsqu'il s'agit, non plus de faire reculer des maisons, mais d'ouvrir des rues, des places et des quais.
La plupart des villes, en effet, s'étaient formées spon* tanément ; les maisons s'étaient posées, selon l'intérêt des propriétaires, sur le bord des chemins qui conduisaient au centre ou aux portes, ou dans les faubourgs, le long des voies qui menaient à la cité. Les rues transversales s'étaient formées sans plan déterminé, sauf dans les bastides et les villes neuves du xui* siècle, que des seigneurs avaient créées sur des terrains libres et d'après des plans réguliers. Les magistrats de police faisaient abattre les maisons qui menaçaient ruine et prescrivaient la destruction des saillies qui nuisaient par trop à la circulation ; mais il n'y avait d'expropriation efiBcaceS que celle qui résultait d'un vaste incendie. Les incendies, qui détruisaient tout un quartier, étaient relativement fréquents, et dans ce cas, on reconstruisait sur un plan plus correct et dans des rues élargies les maisons dévorées par le feu*. On en fit bâtir aussi sur des jardins, comme celles de la place Royale que fit élever Henri IV à Paris, d'après un modèle uniforme. L'uniformité s'impose et triomphe, dans les nouveaux quartiers, sous Louis XIV, surtout dans les hôtels qui bordent la place des Victoires et la place Vendôme. Grâce à l'autorité de plus en plus grande que prennent les intendants, agents directs de l'autorité royale, l'exemple de Paris sera suivi de toutes parts dans les grandes villes de province, non-seulement dans les faubourgs où l'on crée des places nouvelles, mais dans les anciens quartiers qu'on perce et qu'on transforme. Si un grand seigneur improvise une place régulière comme celle de Gbarleville, si la place Louis-le-Grand est bâtie à Lyon
* L^expropriatîon pour cause d'utilité publique existait dès le moyen âge. Champollion, Bev. archéologique^ m" année, p. 477-479. — Au XYUi* siècle, les propriétaires sont indemnisés soit par l'Etat, soit par les voisins. Continuation du Traité de la PoHce^ IV, il.
* C'est ce qui eut lieu à Rennes en 1723. Arch. nationales, H. 519.
364 LIVBE VX. GHÂPITHB I.
dans un quartier éloigné, ailleurs ce sera dans la ville même qu'on percera des rues droites et larges, commeà Tours, à Orléans, à Reims, à Ghâlons-sur-Mame. Le goût de Tuniformité règne surtout au xviii* siède. À Mâcon comme à Albi, les façades des maisons construites sur des voies nouvelles doivent être élevées < suivant une architecture uniforme et bourgeoise », dont les plans sont fournis par les ingénieurs des intendances ' . La hauteur et la décoration des maisons de Tesplanade de Montpellier sont fixées par un arrêt du conseil ^ L'uniformité domine dans les quais que Ton construit à Besançon, à Mâcon et surtout à Bordeaux'. Si l'architecture administrative était souvent froide et guindée, surtout lorsque le goût soi-disant antique eut succédé aux exagérations du style rocaille, elle produisait parfois de grands effets, comme sur les quais de Bordeaux. La similitude de toutes ces constructions tracées sur des modèles officiels est une des preuves les plus frappantes de Tunité nationale qui s'impose de plus en plus.
Le sentiment monarchique concourut à ce mouvement si remarquable ; il en fut la cause ou le prétexte dans les grandes villes. Depuis que la statue de Louis XIII avait été dressée sur la place Royale ^ ; depuis que le duc de la Feuillade avait élevé une statue à Louis XIV sur une place ouverte pour lui servir de cadre, les municipalités et les intendants s'entendirent souvent pour imiter ces exemples. Jusqu'au xvii* siècle, on n'avait élevé de statues qu'à la Vierge et aux saints; l'usage romain d'en ériger aux souverains ne reprit que sous Louis XIII, à répoque où le culte de la monarchie devint
« Iw). Arch. Mdcon, DD. 2g, ...AUd, DD. U.
* 1724. Arch. nationales, H. 1022.
' Arrêt du Conseil de 1730 portant qu'il sera établi sur le quai de Bordeaux des maisons de façades uiidformes. Livre de$ Privilèges, p. 633.
* En 1639. G. Brice, Descript. de Paris, éd. 1725, II, 205. C'est aussi sous Louis XIII qu*on érigea en 1635 la statue de Henri rv sur le PontrNeuf. Id„ IV, 180,
une sorte d'idolâtrie. Sous Louis XIV, les villes et les provinces sollicitèrent à Tenvi l'autorisation de manifester leur fidélité au roi en lui élevant des statues. Les villes d'Arles et de Marseille et la communauté des marchands de Poitiers furent les premières à en inaugurer. Tours construit un arc de triomphe où s'élèvera une statue du roi y due au ciseau de Girardon '. L'émulation gagne même les petites villes comme Issoire ; mais le gouvernement était plus sage que les peuples, et le contrôleur général, en lisant la requête des officiers municipaux d'Issoire, qui ont. déjà choisi le sculpteur, se contente d'écrire en marge : « Louer leur zèle et casser tout*. » Les dernières guerres du règne ralentirent aussi l'exécution de desseins analogues. Ce n'est qu'en 1718 que la statue de Louis XIY fut dressée sur la place du Peyrou, de Montpellier, qui avait été créée en 1689'. Celle que les Etats de Bourgogne avait commandée en 1697, pour Dijon, subit un singulier retard. Exécutée à Paris, on la dirigeait vers sa destination, lorsqu'elle s'embourba sur les hauteurs voisines d'Auxerre. Elle y resta vingt-et-un ans^, et ne fut posée qu'en 1725. Rennes ne put inaugurer qu'en 1726 sa statue de Louis XIV, sculptée par Coysevox.
Mais bientôt Louis le Bien-Aimé fit oublier Louis-le- Grand. A partir de 1740, ce fut une émulation nouvelle entre les provinces et les villes. L'architecte Patte a publié le recueil des élégantes statues qui furent érigées à Louis XY à Bordeaux, à Rennes, à Yalenciennes, à Nancy, à Reims, à Paris. Partout on élevait autour d'elles des édifices réguliers, des places superbes, comme celles de Paris, de Bordeaux ou de Nancy. La magnificence de la place Stanislas, à Nancy, doit être attribuée au goût et
* 1687. A. de Boislisle, Corr. des corUrôl. gén., I, n^ 484, 678 et 978. — Foucault, Mémoires, p. 193.
* Ccrr. des eonirôl. gén.^ I, n» 1073.
s A. Delort, p. 412. — Lettres de Madame de G**% p. 239.
* GhaUe, Annuaire de rYanne, 1856, p. 119.
â66 UV&E Vt. GHAPITRlC 1.
à r influence du prince qui y résidait S mais elle était en rapport avec le mouvement général qui portait les villes à se transformer et à s'embellir. Chacune veut avoir sa place royale : Rouen en trace le plan grandiose ; Reims Tinaugure en 1765. On y place des édifices officiels, tels que Thôtel des Fermes à Reims, à Bordeaux, à Yalenciennes *. En même temps on construit des hôtels de rintendance, qui sont des palais conmie à Gh&lonssur-Marne, des hôtels de ville, des présidiaux. De 1750 à 1789, rimpulsion est donnée, et l'émulation redouble. « On multiplie en France, écrit Grimm en 1760, les grands édifices de tous côtés. Il n'y a presque pas une viUe considérable où Ton ne veuille avoir une place, une statue en bronze du souverain, un hôtel de ville, une fontaine^.» Montpellier construit des terrasses, élève un arc de triomphe, et dépense un million en embellissements de tout genre ^. De grands projets d'amélioration sont étudiés à Rennes ^, à Rouen, à jNîmes. Dans cette ville, on décide la démolition des maisons qui sont placées dans l'enceinte et sur le pourtour extérieur des arènes, afin de dégager cet imposant monument ; l'on médite la création de nouveaux aqueducs et l'ouverture de rues nouvelles auxquelles on donnera le nom du roi et des princes^. Dijon, qui ae trouve en arrière, veut percer une rue, qui concourrait à son embellissement^. La prospérité réelle qui augmente partout se révèle par de nouveaux projets d'améliorations, à la
* Compte général de la dépense des Edifices que k Roi de Po%fie... a fait construire pour Vembellissemenjt de Naincy de 1751 à 1759. Infolio, 1761 .
* Patte, Monuments érigés en France à la gloire de Louis XF, in-foL,
' Correspondance littéraire, éd. Maurice Tourneux, IV, 249.
* Thomas, Essai sur Montpellier j p. 80.
^ Arch. nationales, H. 1469.
veille du jour où la Révolution viendra les rendre vains ou les ajourner.
La démolition des remparts avait également fourni aux villes et aux intendants Toccasion d'établir sur leur emplacement de vastes et d'agréables promenades. Ces promenades, avec les décorations dont elles étaient accompagnées, grilles historiées, terrasses et fontaines, faisaient paraître aux Anglais nos villes bien supérieures à celles de leur pays*. La vogue générale du jeu de mail avait provoqué, aux abords des villes, la plantation d'arbres en quinconces, sous lesquels on pouvait se livrer à ce jeu salutaire et animé. On citait, au xviii* siècle, les mails d'Orléans, de Vannes*, de Castres*, de Troyes. Celui de Nîmes, formé d'allées droites et agrémenté d'un labyrinthe, fut ouvert en 1636, et passait pour l'un des plus beaux du royaume. On admirait à la même époque celui de Tours, qui avait mille pas de long et que sept rangées d'arbres abritaient. La ville concourait à leur établissement avec les habitants qui s'adonnaient à l'exercice du mail^. Elle faisait aussi planter des allées d'ormes, soit à l'extérieur des remparts, soit sur les avenues droites qui aboutissent aux portes des villes. C'est du xvn* siècle que datent les cours, longues allées d'arbres conmie le cours la Reine de Paris, et qui pouvaient être bordées de maisons comme à Marseille ^, ornées en outre de fontaines et de balustrades, comme à Aix^. De toutes parts nous voyons s'ouvrir des promenades, des mails, des cours sous Louis XIV. A Dijon, c'est un grand parc, dessiné par Le Nôtre, que le gouverneur de
* Arthur Young, Voyages en France^ tr. Lesage, I, 233. « Piganiol de la Force, 1, 16, li4, 132.
* Nouveau Voyage de France, 1760, p. 261.
* Ménard, VI, 10. — Coulon, VUlysse FrançoiSy 1643, p. 390.
» Piganiol, I, 320. — Voyages en Frtmce, 4« éd., II, 120. H ya aussi des cours à Reunes, à Toulouse, à Moulins. Le nom de cours vient sans doute du corso des grandes villes d'Italie.
* Ch. de Brosses, Lettres^ 1, 18. — Lefrancde Pompignan, Voyage de Languedoc et de Provence. QEuwres choisieSy 1813, II, 87.
la province met à la disposition du public ^ On perS^o tionne le cours de Nîmes ; le Paty de Montargis s'embellit en 1678. Si le jardin de la mairie d'Ânge'rs n'est transformé en promenade publique que pour les personnes de qualité ^, les cours et les mails sont d'ordinaire ouverts à tous, comme le grand et le petit Jard de Ghâlons, le jardin du Roy à Amiens^. Les intendantSy lorsqu'ils acquièrent une autorité incontestée, en provoquent partout l'établissement ; partout où il passe, à Montauban, à Mont-de-Marsan, à Poitiers, à Gaen, l'intendant Foucault fait planter un cours de quatre rangées d'arbres^. Au xvm'' siècle, leur zèle ne se ralentira pas, et les promenades auxquelles ils ont donné leurs noms restent comme le témoignage le plus durable de leurs efforts pour le bien public ; les allées de Tourny à Bordeaux , à Périgueux ; la place de Tourny à Limoges ; les allées d'Ëtigny à Auch et à Bagnères-de-Luchon^ ; la promenade de Blossac à Poitiers ; la place de Blossac à Gh&tellerault * ; les allées d'Orfeuil à Bourbonne-les- Bains, rappellent encore les noms des administrateurs éclairés qui ont concouru à leur établissement ; la Roqitelatbve, à Montpellier, conserva aussi le souvenir du gouverneur qui présida à la création de la promenade à laquelle son nom fut donné ^.
C'est un spectacle digne d'intérêt et qui était de nature à émouvoir la sensibilité dont se targuaient les hommes de la veille de la Révolution, que de voir les remparts
* Courtépée, II, 87. — Lw. Arck. Dijon, B. 3il.
* Ménard, VI, 311. ^Nouo. recherches sur la France, U, 7,— Im. Arch, Angers, BB. 96.
< Manuscrits de Pages, Ul, 380.
^ Mémoires, p. 51, 252, 439.
' Bordeaux et Auch ont élevé des statues aux intendants de Toamy et d'Ëtigny.
* Lalanne, II, 233. — A Bayonne, on nomme Paulmy en 1753 un nouveau coups. Inv. Arch., CC. 330. — Rochofort prie en 1781 Tintendant de donner son nom à une promenade. Inv, Arch,, n® 244.
' E. Thomas, Essai sur Montpellier, p. 93.
remplacés par des mails, ou lorsqu'ils étaient conservés, se couronner d'allées d'arbres ou s'environner de verdure. Stendhal a raconté que lorsque des préfets de l'empire français administrèrent l'Italie, l'un de leurs premiers soins fut de faire planter des arbres dans les villes ; il voyait dans ces procédés « un instinct particulier à une race d'hommes née dans les bois * ; » il eût été plus simple d'y voir une tradition administrative du xvm^ siècle. Les promenades étaient, à cette époque, le symbole de l'aisance et de la sécurité ; on ne songe au superflu que lorsque l'on a le nécessaire ; on ne couvre d'arbres ses remparts que lorsqu'ils sont devenus inutiles. Vers 1730, c'est une ardeur générale pour planter. Plus que jamais, l'on voit s'ouvrir mails, quinconces, allées de marronniers et de tilleuls, dans les fossés, sur les remparts, sur les glacis, autour des villes, à leurs abords ^. La population y concourt avec entraînement, comme à Ëpernay, où il s'agit de transformer un ouvrage avancé de fortifications en esplanade. Tous s'empressent d'y contribuer. Les bourgeois et ce qu'on appelle les honnêtes gens y envoient leurs domestiques pour remuer les terres et planter les arbres ; les privilégiés servent de piqueurs, et les dames elles-mêmes viennent à tour de rôle distribuer de l'eau-de-vie et du tabac aux ouvriers^. Il semble qu'on se sente délivré d'une longue contrainte en allant respirer sous les verts ombrages qu'on ménage autour des villes l'air qui vient des campagnes voisines.
Mais, si les plantations et les promenades étaient im progrès réel, que d'améliorations restaient encore à poursuivre dans l'intérieur des villes I La plupart d'entre
* Promenades dans fioiTie, éd. 1858, 1, p. 173.
* De BeauviUé, Hist. de MùfUdidier, II, 347. — Inv. Arch. Âlhi, DD. U, ...Mdcon, DD. 29.— Quantin, Rues d'Auacerre, p. 287.— Mém. sur Auxerre, III, 521. — B. Ledain, la Gùtine^ p. 344.— Arch. mun. de Troyes, A. 51. — Arch. de FAube, C. 50. — Devisme, Hist. de Laon^ II, 149. — Lalanne, Hist. de Chàtelleraud, II, 233. Citons aussi des promenades à Rennes, à Nantes, à Toulouse, à Reims, etc.
* Nicaise, Scuoenirs de Bertin du Rocheret (en 1737), p. 115-116.
elles étaient pavées ; mais comment Tétaient-elles ? L'usage le plus général était de mettre la construction et l'entretien du pavage à la charge des propriétaires, « chacun en droit soi » comme dit le langage o.fGlciel ^ . Quelquefois les municipalités apportaient leur concours aux habitants ; à Rennes, on leur fournissait les pavés, et ils n^étaient chargés que de la main-d'œuvre et du sable *. A Bordeaux, les jurats en mettaient l'entretien à l'adjudication '. A Gray, les paysans sont requis par l'intendant d'aller chercher des pavés et de les apporter pour la réparation des rues et du pont. L'échevinage fut pris de pitié pour ces pauvres gens, et pour suppléer à leur salaire, décida qu'on donnerait à chacun d'eux une pinte de vin et une livre de pain*. Si Dijon est fier de ses « pavés d'équerre » et possède, chose rare en France, des trottoirs *, ailleurs l'état des rues laissait trop souvent à désirer, et l'on en cite où les voitures ne peuvent passer sans danger, soit parce que les pavés sont défec* tueux, soit parce qu'ils font défaut*. Les intendants ou les Etats en feront établir, parfois aux frais de la province^. On pourvoira également à la réparation ou à la confection de travaux de ce genre, soit au moyen d'impositions levées sur tous les habitants, soit sur le produit d'un octroi spécial ^.
Tandis que les rues étaient rendues plus accessibles à la circulation, et que l'on cherchait à les rendre plus
* Irw,Areh. Seine-Inférieure,C. 1344, ...Ca/vadas,C. 957, ...Vitlefranche^ DD. 2, ...Lotidtin, BB. 35.— Arch. de Gray.
* Arch. nationales, H. 523.
* Ils paient dans ce but 4969 liv. en i777. Arch. nationales, H. 93'.
* Dél. mun. de la v. de Gray.
» Courtépée, n, 83. — Arthur Young, 1, 262.
* Donifront n'est pas pavé en 1738. A. Ghristophle, p. 80,
' Depping, Corr.adm.sousLouMlTIF,!, 815.— Arch.de rAube,C.50. A Bar-sur-Seine, en 1756, les élus généraux de Bourgogne font paver la route qui traverse la ville, par suite des accidents qu'on y signale.
* Garnesson, Hist. d'Epemay^ II, 104. — Marissal, Beeh, sur Boubaix, p. 244.
propres et plus droites^ on songeait à les désigner d'une manière plus précise que par le passé et à numéroter leurs maisons. A mesure que Ton faisait disparaître les saillies, qu'on enlevait les enseignes tapageuses et encombrantes, qu'on prescrivait même Tuniformité des façades, les maisons, perdant pour ainsi dire leur personnalité, ne se distinguaient plus sufiBsamment les unes des autres. Le besoin de désignations nouvelles se faisait partout sentir, lorsque le gouverneur de Bourgogne et les baillis de Lille ordonnèrent au milieu du xviii^ siècle de numéroter les maisons et d'inscrire au coin des rues le nom qu'elles portaient*. Une ordonnance militaire de 1768 rendit générales ces dispositions, auxquelles on s'empressa de se conformer, parce qu'elles répondaient à des besoins réels. De 1768 à 1786, im très-grand nombre de villes font placer des plaques de fer blanc au coin des rues et procéder au numérotage ^, d'après un système différent de celui qui a prévalu de nos jours. 11 consistait à n'avoir qu'une seule série de numéros, partant d'ordinaire de l'hôtel de ville et se continuant jusqu'à ce que la dernière maison de la ville eût été comptée. C'est ainsi qu'à Troyes, le plan dressé en 1769 par les ordres de l'intendant indique tous les numéros des maisons, qui sont au nombre de 2,766 ^.
C'est aussi dans la seconde partie du dernier siècle que des lanternes permanentes furent placées dans les rues
« Jr». Arch. Mâcon, DD. 31 et 32, ...ArmenUéreSy FF. 95.
< Inv. Arch. Dijmy B. 406, ...Bayofine, BB. 89, ...Moulins, û^ 135, ...BcurÇy BB. 207, ...Douai, GC. 1410, ...Loudvn, BB. 23, ...Angers, GG. 168. — Th. Meigoan, Rev. des quest. hist., jany. 1879, p. 168. — Bonnin, IV. Soc. Eurey 303. — Saint-Ferréol, Rech. sur Brioude, VII, p. 189.
> Voir notre étude sur une Vieille rue de Troyes, dans la Revue de Champagne, t. III, p. 324. Il y eut des exceptions pour le numérotage, et M. de La Quérière a pu citer en 1852 la ville d'Avranches comme en étant encore dépourvue. Nous avons vu en 1856 une ville de 40,000 âmes (Brunswick), en Allemagne, sans numéros; il est vrai que c'est une de celles qui avaient le mieux conservé leur physionomie du moyen-âge.
de la plupart des villes. Longtemps , les habitants qui sortaient le soir s^éclairaient en portant eux-mêmes un falot, s'ils appartenaient aux classes inférieures, ou, s^ils comptaient parmi Taristocratie de la cité, se faisaient escorter d'im ou de plusieurs valets portant des torches ou des lanternes. On pouvait voir encore, au commencement de notre siècle, à la porte de quelques anciens hôtels de Nancy, des éteignoirs en fer dans lesquels les valets mettaient leurs torches pour les. éteindre ^ De nombreuses ordonnances municipales défendaient de sortir après neuf ou dix heures du soir, sans flambeaux ni lanternes*. Dans les circonstances extraordinaires, telles que le séjour des princes, ou dans les cas d'incendie, on ordonnait de mettre des lanternes ou des falots sur les fenêtres ; mais cet éclairage était accidentel comme la cause qui le produisait, et sauf les soirs où la lune se montrait, Tobscurité régnait dans les rues. Louis XIV, qui établit des lanternes à Paris, en 1666, voulut en 1697 faire jouir des avantages qu'elles procuraient les principales villes de son royaume. Mais l'amélioration était prématurée, et sur beaucoup de points on ne se soumit que pour la forme. Par un procédé financier assez singulier, mais qui trahissait le besoin d'avoir de Targent sans délai, le roi prenait à sa charge Tentretien des lanternes à la condition que les propriétaires les lui rachèteraient, en capitalisant les frais d'entretien sur le pied de cinq pour cent^. Sur ce pied, les habitants de Gaen auraient payé plus de 200,000 liv. au roi, et Tintendant proposait de réduire cette taxe exorbitante à 50,000 liv.^. L'Etat tenait-il ses engagements, ou bien les villes essayaient-elles de ne pas payer, en renonçant aux lanternes ? Toujours est-il qu'à Nîmes, l'éclairage
* Traditions particulières.— Roux-Alphéran, les Ruê$ d'Aix^ 1^371 < Varin, Stat, Reims j II, 495. ^ Arch, Inv, Dijon, B. 909, ...Mdcon,
FF. 37, ...Douai, CC. iX')^, ...Bourg, EË. 23.
> Ëdit de juin 1697. Des Ëssarts, VI, 11.
* Foucault, MémoireSy p. 320.
cessa presque aussitôt après avoir été organisé. Â Reims la municipalité essaya vainement de s'y opposer ; Téclairage y persista* comme à Lyon où, en 1716, on voulait le supprimer pour en appliquer les dépenses à Thôpital *. Mais les villes qui se soumirent à Tordonnance de 1697 constituèrent des exceptions et Ton vit une fois de plus combien Colbert avait eu raison d'écrire que « le principal point consiste, non pas à faire des règlements, mais à les faire exécuter exactement ^. »
Ce que l'autorité toute puissante du roi n'avait pu faire, la force de l'opinion l'accomplit au siècle suivant. Moulins et Bayonne ont leurs lanternes vers 1722^; mais c'est surtout à partir de 1760 que nous voyons sur tous les points de la France les villes s'allumer successiment. Le Midi n'est pas en retard. Toulouse, Verdun-sur- Garonne, Beaucaire, sont éclairées avant 1762^. Àutun, qui avait placé, en 1763, des lanternes pendant le séjour des Etats de Bourgogne, les conserve après son départ; il en aura 130*. Troyes en achète 150 en 1766, pour suivre, dit-on, « l'exemple de villes moins considérables^.» En 1777, Màcon en établit 60; Dijon, l'année suivante, en aura 270 qu'on allumera 95 jours par an, de la tombée de la nuit à une heure du mâtiné Orléans, Castres et
* Ménard, VI, 349.— De Vroil, Etude sur Le TeUitr. Bev. de Champagne, y, 37i. — Varin,S<. de Reims, m, 111 et 162.
* Ifit). Areh. lym, BB. 255, 278.
* Deppîng^ CwT. adm., I, 816. — Nancy s*éclaire en 1715 de 250 lanternes. Charton, la Lorraine som Léopold /^'. Ann. Sœ. ém. des Vosges, Xn, 519^20.
^ Ino. Arch, Bayonne, GG. 178, ...Moulins, n^ 117.
* /fit). Arch. Verdun-sur-Garonne, BB. 22, ...BeaucairB, BB. 35.
* G. Dumay, Etats de Bourgogne à Autun, p. 17.
^ Dél. mun. des 16 juillet et 5 sept. 1766. L'établissement des lanternes coûta h Troyes 4180 liv. sur lesquelles il y eut 2358 liv. de contributions volontaires. Arch. mun., A. 52.— L'entretien et Téclairage des lanternes coûtent à Bordeaux 46,480 liv. en 1777; à Montpellier, 12,600 en 1780; à Rennes, 7,292 pour les chandelles. Arch. nationales, H. 93', 1022 et 520.
* Ino. Areh. Màcon, BB. 219, DD. 37, ...Dijon, B. 412. — Bourg en a en 1771. Iyw. Arch., GG. 186. — Paris avait 5,000 lanternes en 1789. Encycl. méthodiq. Jurisp., X, 377.
Avallon s'illuminent à partir de 1776; si Avallon possède 75 réverbères, Auxerre n'en a que deux en 1788, Tun devant Thôtel de ville, l'autre devant la maison du maire ^ . Tandis que sur tous les points les villes s'éclairent, on augmente le nombre des foyers de lumière et Ton perfectionne le mode d'éclairage, en substituant l'huile à la chandelle et le réverbère à réflecteur de fer blanc à la lanterne primitive *.
Dans les rues désormais mieux pavées et le soir édai* rées, les voitures et les piétons pouvaient plus facilement circuler. Gomme à Paris, Ton trouvera dans les grandes villes de province des carrosses et des chaises à porteur sur les places, avec des tarifs réglés par la police. Lyon accorde, en 1730, un privilège de trente ans à un loueur de carrosses de place; Dijon, en 1756, a ses carrosses à 18 sous l'heure. Rouen a les siens en 1780 ^. Il y avait longtemps que Bordeaux et Angers avaient leurs chaises à porteur pour le public* ; une concession de 1767 en donna le monopole à la vicomtesse de Bourdeilles dans toutes les villes de France *. La course et la première heure coûtaient 30 sous. Les voitures devaient peu à peu remplacer les chaises et les vinaigrettes.
Pendant que ces améliorations secondaires s'accomplissent, la ville poursuit sa transformation. Les monuments du moyen-âge périssent de vétusté ; les vieilles
* Mém. de la Soc. agric. éC Orléans, 1877, p. 33. — Inv. Arch. Albi, BB. 160. — E. Petit, Avallon, p. 360. — Chardon, II, 602. Citons encore Armentières (1757), Angers (1773), Gray (1785).
* Raymond de Saint-Sauveur, p. 83.— Jftv. Arçk. Boulogne, n* 652, ».,Bochefort, n» 601. — Gazier, la Police de Paris en 1770. Mém. Soc, d'hisL de Paris, V, lOi-lOS.
* Inv. Arch. Lyon, BB. 294, .,, Dijon, B. 390. En 1781, la course à Lyon coûte 12 s. sur place, et 24 à domicile. Des Essarts, Vni, 618. — Ouin-Lacroiz, p. 372.
* Des Essarts, VIII^ 618. — Im>. Areh. Angers, BB. 79.
" Guyot, III, 34-. — A Gray, la ville accorde un monopole à un loueur, qui est tenu d*avoir au moins 8 chevaux. Arch. de Gray. — A Aix, on ouvre en 1770 une maison pour la location de carrosses de remise. Ch. de Ribbe, un Journal à Aix, p. 20.
halles en bois chancellent sur leurs piliers ; on les démolit, parfois pour les remplacer par des édifices en pierre, d'une architecture plus prétentieuse qu'élégante'. La halle au blé de Paris trouvera des imitations. Les tueries d'un autre temps sont remplacées par des abattoirs plus salubres'.Des préoccupations analogues pour la salubrité dictèrent les déclarations royales qui interdirent d'enterrer dans les églises et ordonnèrent de transférer les cimetières au dehors des villes '.
Au milieu des maisons pressées dans les enceintes trop étroites, les églises s'élevaient, il y a un siècle à peine, entourées de cimetières hérissés de croix et de pierres tumulaires ; elles étaient remplies de monuments et d'inscriptions funéraires. Si l'on pouvait s'en plaindre sous le rapport de la salubrité, ces monuments, ces inscriptions rappelaient à chaque instant au fidèle, qui se rendait régulièrement à l'église, le souvenir des morts vénérés ; c'était pour ainsi dire au milieu de ses aïeux qu'il priait, et son âme pouvait ressentir une profonde impression à la pensée que les restes mortels des parents qu'il avait aimés reposaient non loin de lui. Aussi les déclarations du roi, qui ordonnèrent la translation des cimetières, éprouvèrent-elles quelquefois de la part des fidèles une résistance assez vive, à laquelle s'associa le clergé*. Sur quelques points on parvint même à en faire ajourner l'exécution jusqu'à la Révolution'*. Ailleurs, on n'avait pas attendu les ordres du roi pour empêcher d'enterrer dans les églises ®. Les fabriques furent
* Quantin, Auas â^Avxtrre, p. 152. -^ Dusevel, II, 46.
* Arch. de l'Aube, C. 59. — Iwo. Arch. Bourg, DD. 31.
* Décl. de 1776. Guyot, III, 488. — Décl. 10 mars 1777. Ane. lois, XXIII, 391.
* Lw. Arch. Albif DD. 43, ...Angers, DD. 16. — A Lille, le peuple se soulève en 1779, lorsqu'on transporte le premier corps au nouveau cimetière. Bruneel, Hist. pop. de Lille, 157.
^ Marissal, Reeh. sur Eoubaix^ p. 184.
* A Riom, Saint-Flour, Issoire. Saint-Ferréol, Not. sur Brioude, p. 189.
aussi en lutte avec les échevinages pour le paiement des dépenses que devaient entraîner les translations ^ maiç le plus souvent, cellesK^i s'opérèrent assez rapidement, et des places plantées d'arbres s^étendirent sur remplacement des anciens cimetières ^.
Le moyen-âge s^en allait, non-seulement aux abords des églises, mais dans leur construction intérieure et extérieure. À Tintérieur, on abat les jubés qui séparent le chœur de la nef, on enlève les tombes qui font saillie sur le sol pour les remplacer par des carrelages de pierres grises, on badigeonne les fresques anciennes, on remplace les vitraux coloriés par des verres blancs ', on détruit les retables gothiques pour édifier en leur place des pastiches romains, on enlève les statues du moyen-âge ou de la renaissance, comme le gigantesque Saint-Christophe de la cathédrale d' Auxerre * ; dans le pourtour des chœurs gothiques, sous les arcades ogivales, on dresse un décor romain ou rocaille, en bois, en pierre ou en marbre, qui peut être riche et brillant, mais qui fait contraste avec le reste de l'édifice. La vieille architecture gothique est conspuée et traitée de barbare ; elle est remplacée par une architecture d'origine italienne, mais ternie par Tinfluence ofiBcielle de cette école de Rome, que Louis XIV créa^ et qui, malgré la noble inspiration qui présida à sa fondation, porta un coup funeste à Foriginalité de Tart français ; on élève encore des églises, sans doute très-correctes, d'après toutes les règles de Tart des Bramante et des Michel- Ange, où Ton emprunte à ritalie ses lignes, sans pouvoir lui prendre son ciel, sa couleur, ses marbres et ses fresques ; mais ces églises avec leur fronton sec et leurs teintes grises n'inspirent trop souvent qu'un solennel ennui. Des dômes écrasés, des campaniles écourtés ne remplacent pas les flèches et
^ Lechat, Rech. sur les anc, cimeiiéres d'Auxerre, Àrm. Yonne, 1873. « En 1747, à Vitry-le-François. Boitel, Hist. de Vitry, p. 210. ' Bourquelot, Hist. de Provins, II, 243. * Chardon, Hist. d'Auxerre, U, 535.
les clochers d'un autre temps. Ces clochers, dont les villes étaient si fières et que Ton voit se dresser au milieu de leurs murailles^ dans les vieilles gravures^ comme des mâts au-dessus des toits d'un port de mer, ces flèches de pierre et d'ardoises, surmontées de la croix et du coq doré, voilà qu'elles disparaissent tous les jours ; la foudre frappe souvent, enflamme et abat leurs pointes audacieuses ' ; on se lasse de les relever au xviii* siècle, comme on l'avait fait jusqu'alors, et il en restera à peine quelques-unes, lorsque l'invention des paratonnerres aurait pu les protéger. Les saillies auront disparu au-dessus des villes comme dans leurs rues, et s'il reste encore quelques spécimens de ces sveltes et hardis monuments, c'est pour faire regretter l'absence des autres au milieu de la longue et monotone silhouette d'un trop grand nombre de villes modernes, oii le niveau égsditaire semble s'appesantir sur les édifices plus encore que sur les hommes.
Les deux derniers siècles ont eu cependant leurs monuments, et ces monuments les caractérisent. Je n'insiste pas sur les palais et les châteaux des rois, où la magnificence et le luxe ont épuisé leurs ressources ; Versailles atteste encore la grandeur de la monarchie, comme Marly la fragiUté de quelques-unes de ses œuvres ; mais, si l'on élève moins d'églises, les architectes et les maçons ne chôment point. Sous Louis XIII, on construira des couvents, des monastères, des collèges; sous Louis XIV, des hôpitaux généraux; sous Louis XV et Louis XVI, des casernes, des hôtels de ville et d'intendance, des salles de spectacle. L'élément civil et profane domine, et la Révolution se prépare.
« Quantin, Aim. Ymne, iS50, p. 191. — Gourtépée, II, 99. — A Troyes, il y avait près de 20 flèches en 16S0; il n*en reste qu'une. Pigeotte, le Qrand Clocher de la Cathédrale de Troyes, p. 68.