‹ La ville sous l'ancien regime (volume 2)Chapitre 36 sur 61 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Transformation du caractère des habitants. -^ Gaîté du rv* et du xn* siècle. — Sotties et mystères — Participation du clergé aux spectacles populaires. — Réforme du clergé. — * Comédiens et saltimbanques. — Salles de spectacle. — Leur vogue au inii» siècle. — Police des théâtres. — Salles de bals et jardins. — Carnaval. — Cortèges de masques. — Danses. — Le branle à Marseille et le chevalet à Montpellier. — Exercices du corps. — Jeux de paume et de mail. — Joutes et courses. — Fôtes municipales. — Les chars de Cambrai. - Feux de joie. — Le feu de la Saint-Jean. — Fêtes officielles. — Entrées de souverains. — Louis XIIL — Cérémonial. — Remise des clés et harangues. — Décorations des rues. — Arcs de triomphe. — Te Deum. — Divertissements offerts aux rois. — Entrée des gouverneurs, des évoques et des princes. ^ Naissances des princes. — Illuminations, — Bals et festins. — Mariages de filles pauvres. — Victoires et proclamations de la paix. — Cérémonie de la proclamation. Réjouissances diverses. — Fêtes données en rhonneur des Parlements. — Retour à Besançon en 1762 de trente magistrats exilés. — Fêtes de 1775 et dé 1788. — Préliminaires de la Révolution. — Caractère de Tépoque qui Ta précédée.

 mesure que les villes se transformaient, le caractère des habitants se modifiait. L'expansion, la gaîté un peu gauloise de la fin du moyen-âge allait faire place à l'attitude plus régulière que le xvii* siècle imposera. Dans l'art comme dans la littérature, comme dans Tadministratiou, la tendance à l'uniformité, aux unités clas-

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siques, prévaudra. La tragédie remplacera le mystère ; Boileau fera oublier Rabelais; un je ne sais quoi d'officiel et de réglé dominera dans les fêtes comme ailleurs.

Rabelais est le peintre exact de la fin du moyen-âge ; il en a montré dans Gargantua les grands appétits et la vigueur exubérante. Les bourgeois des villes, comme les nobles, avant qu'ils aient été rafBnés par la pénétration du génie italien, ont le goût des interminables festins, des jeux et des fêtes entremêlés de collations et de libations. Des bandes joyeuses s'organisent pour le plaisir, dans le Nord et dans le Midi surtout, où elles courent de ville en ville en agitant leurs grelots. Elles avaient leurs chefs qui, dans l'Artois, s'appelaient des noms variés de rois des sots, princes d'amour, de jeunesse, abbés de liesse', rois des hiraux. Les villes, dans cette région, avaient leurs fous, comme les princes ; ces fous portaient les armoiries de la cité enchâssées sur leur manche, et chose assez singulière, la même livrée était parfois donnée aux véritables aliénés'. En Champagne, en Bourgogne, les compagnies de la Sotte Bande, les Sots, se recrutaient parmi les bourgeois et donnaient au peuple le spectacle de leurs farces ^ Jusqu'en 1630, on vit encore les suppôts du seigneur de la Coquille à Lyon et les compagnons de la Joyeuse Infanterie dijonnaise réciter des devises ou de gais dialogues dans les carrefours^. Jusqu'en 1600, les valets de fêtes et de confréries de Dijon couraient les rues avec leurs tambours et leurs enseignes, en agitant les sonnettes qu'ils

* D y a aussi des abbés de la jeunesse à Beaucaire, à Uxès, à Algues-Mortes. Bev. des Soc. savantes^ 3* sér., IV, 327.

* De la FoDS-Mélicocq, Doeum. inéd., IV, 320-345. — Gomme Béthune, Saint-Quentiu, Roubaix eurent leurs fous. Nous avons vu encore, à Cambrai, dans les cortèges de fêtes, le Soi des eanonniers agiter ses grelots, le corps passé dans un cheval de carton, qu'il faisait piaffer d'une manière burlesque.

* Manuscrits de Semilliard, III, 140 et 150.

^ E. Picot, la Sottie en France. Bomaniay VII, 248.

avaient aux pieds; ils entraient même dans les églises avec leurs marottes et leurs sonnettes * .

Le clergé avait longtemps toléré tes gattés enibé* rantes ; il ne lui était pas interdit d^en prendre sa part. Les mystères qu'il dirigeait étaient même précédés de farces ou de moralités où la morale n'était pas toujours respectée. Les mystères n'étaient pas seulement des spectacles édifiants^ c'étaient de véritables spectacles populaires y que l'on donnait sur les places publiques, dans les cimetières voisins des églises, dans les monastères. Les prêtres les annonçaient aux prônes, et y jouaient des rôles ; ils assistaient aux cavalcades qui, sous le nom de montres, faisaient défiler dans les rues tout le personnel des acteurs. Les autorités municipales concouraient à l'organisation, distribuaient les rôles des mystères et présidaient aux représentations, où tout le peuple se pressait autour d'elles. La vie active de la cité était comme suspendue dans ces jours de fête, qui se prolongeaient au-delà de plusieurs semaines et déroulaient aux yeux des spectateurs la Création du monde, la Vie de Notre- Seigneur et de la Vierge, la vengeance du Christ sur Jérusalem et d'autres tableaux édifiants et pathétiques, dont les merveilles laissaient de longs souvenirs dans leur vie laborieuse et paisible*.

La réforme du clergé qui suivit les guerres de religion fit cesser les mystères. Les protestants avaient reproché aux catholiques le mélange du sacré et du profane dans les cérémonies de leur culte ; le clergé s'efforça de l'épurer; il fut plus austère, plus digne de respect; mais il perdit en popularité ce qu'il gagnait en vénération; il prit moins de part aux joies du peuple, et le peuple, qui le vit surtout venir à lui dans ses heures de souffrance, associa dès-lors une impression de tristesse

« Iitv. Areh. Dijon, B. 238.

* M. Marias Sepet a tracé une vive et complète peinture de la représentation des mystères dans nos villes, à la fin du xv* siècle. Le Drame chrétien au moyenràge, p. 227-282.

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à son approche. Le clergé proscrivit même les spectacles, qu'il avait encouragés, parce que la licence y devint extrême du moment qu^il s^en éloigna. Ceux qui jouèrent devant le public ne furent plus d'honnêtes bourgeois se délassant en faisant pleurer ou rire leurs concitoyens, ce furent des comédiens ou des saltimbanques nomades, qui dressaient leurs tentes sur les places publiques et faisaient payer le spectacle qu'ils offraient avec Tautorisation des maire et échevins. Ce sont parfois des charlatans doublés d'histrions ou de faiseurs de tours. Dijon permet en 1644 à l'opérateur italien Orvietano de vendre des drogues et de donner la comédie, à la condition qu'il soignera les pauvres gratuitement. On demande à d'autres la dîme de leurs recettes pour les hôpitaux ou une représentation en leur faveur. A ces conditions, les échevinages donneront des permissions à des danseurs et voltigeurs de cordes du roi, à un montreur de têtes d'hippopotame et d'autres curiosités, à des joueurs de marionnettes anglaises', à des entrepreneurs de spectacles de tous genres. Le roi lui-même accordait des privilèges à des faiseurs de tours*. Il en sera donné également aux comédiens qui traverseront les villes de province et y joueront leur répertoire.

Leurs débuts furent modestes, et le Roman comiqvs de Scarron nous les fait connaître. Aucun théâtre n'est construit, aucune salle de spectacle n'est disposée pour les recevoir. Ils doivent se contenter d'une halle, d'une pièce abandonnée, d'un hangar ou de la place publique; heureux, lorsqu'ils rencontrent la vaste salle d'un jeu de paume. Jusqu'à la fin du règne de Louis XIY, les comédiens ne viennent point régulièrement dans les villes. C'est au miheu du siècle suivant que le goût du théâtre fut tel qu'on joua la comédie dans les châteaux

« Ino. Àrck. IHj<m, B. 279, 280, 2S2, 287, ...Amentières, FF. 91.— Am. de r Yonne, 1844, p. 71.

* Pennisaion du roi à Christine Cruel de faire voir à la foire sa fille âgée de 15 ans qui lève 400 livres pesant avec ses cheveux. Cùrresp. adm. soitf Lam$ HV, II, 579.

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et les collèges comme dans les petits cabinets du roi, et que de toutes parts on éleva des salles de spectacle où rUlusion scénique fût possible, où Ton pût disposer des décors et faire manœuvrer des machines. Il n'est pas de ville un peu importante qui n'ait la sienne ; on en inaugure à Rouen, à Lyon, à Strasbourg, à Ch&lons, à Amiens, à Bourg; celle de Bordeaux est justement célèbre. Celle de Nantes paraît deux fois 'plus grande au voyageur Young que la salle de Drury-Lane à Londres et lui semble cinq fois plus magnifique ^ Le thé&tre de Montpellier a coûté 100,000 écus; comme à Troyes, il fut incendié; comme à Troyes, on s'empresse de le rebâtir dans les fossés de la ville *. A Limoges, la grande salle de Thôtel de ville sert de théâtre jusqu'à ce qu'on ait pu en construire im. Dans de petites villes comme Bruyères, c'est la jeunesse qui veut elle-même jouer des pièces qui « seraient à la fois une école de morale et d'urbanité. » L'échevinage lui alloue 300 liv. ^. Mais le clergé, surtout dans les villes où le jansénisme domine, blâme ces divertissements ; il poursuit les comédiens de ses anathèmes et détourne les fidèles d'aller les entendre. La société polie cependant se donne rendez-vous dans les théâtres, où le goût de la littérature et de la musique l'attire; le clergé lui-même deviendra moins sévère, et l'évj^que de Dijon autorisera le directeur de la salle de spectacle à ouvrir deux portes sur son jardin, afin que le public puisse évacuer cette salle en cas d'incendie *.

Si lés gouverneurs sous Louis XV disposaient pour leur province du privilège des théâtres*, la police y était

* Voyages m France^ 1, 158.

* La ville de Montpellier emprunte 200,000 liv. pour le reconstruire. Arch. nationales, H. 1021.

' J.nJ. Juge, p. 82. — Lepage, Jtotice kUt, sur Bruyères. Arm. Soc. ém, Vosges, 1878, p. 169.

* Inv. Arch. Dijon, B. 418.

^ Ce privilège était accordé en 1779 au comédien Neuville pour ia Normandie, moyennant une redevance annuelle de 8000 liv. que le gouverneur employait en pensions et en secours. Hippeau, IX, 345.

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faite par les villes. L'écbevinage de Boulogne décide que la cloche de Touverture du spectacle sonnera à 5 heures ; qu'à 5 heures et quart les musiciens de Torcbestre devront jouer sous peine d'amende. Une amende est également infligée à tout acteur qui s'avisera de supprimer une scène dans les pièces» qui doivent être jouées intégral^nent ' . La prospérité réelle qui régna en France à partir du ministère du cardiqal de Fleury multiplia les entreprises de fêtes publiques; non-seulement on construisit des théâtres, mais des salles de bal et de concert ; à rimitation du Yauxhall et du Ranelagh de Londres, on dispose . des jardins pour y donner des fêtes , avec danses, concerts, illuminations et feux d'arti&ce. Si Paris imite Londres sous ce rapport, d'autres villes imitent Paris à leur tour, et Dijon aussi aura son YauxhalP.

Ces spectacles avaient un caractère que n'avaient point eu ceux d'une autre époque; il fallait payer pour en jouir et ils s'adressaient particulièrement aux classes bourgeoises, tandis qu'au temps des mystères et des sotties, qui se passaient sur la place publique, le peuple entier y assistait. La rue cependant avait conservé ses divertissements; le carnaval, qui fut poursuivi par le clergé', s'y montrait toujours avec des alternatives d'éclat et de décadence. Le mardi gras était un jour chômé; la population tout entière se réjouissait. A Troyes en 1712, il venait couronner une série de bals masqués, qu'on donnait toutes les nuits depuis la fête des rois, et où s'étaient introduits, au scandale légitime du clergé, des gens déguisés en chanoines et en religieuses^. Les soirs des jours gras, des troupes de gens masqués parcouraient les rues avec des tambours. Les cortèges de masques furent toujours en faveur; à Ghaumont, la partie

« Règl. de 1775. Ino. Areh. Bùidofjne, n» 1045.

< Mém. nar Auxerrej III, 525. — 1787. Ino. Arch. Dijon.

* Oudard Goquault, Mémoires, II, 487.

^ Manuscrits de Semilliard, III, 479. Mêmes scandales se produisirent au carnaval de Paris en 1775. Journal kistor. de Mavpeou, VII,

des tanneurs, la bande des galériens, Timitation des fêtes de villages occupaient les principales journées du carnaval. L'autorité intervient parfois, comme à Nevers, où elle supprime le cortège dit du phantosme^. Il y a aussi d^autres fêtes où la gai té se joint à la malice, comme cette fête de Saint-Gengon où Ton suspend des bouquets jaunes à la porte des maris trompés*. Cependant la joie populaire était moins bruyante au xviii* siècle qu'au siècle précédent, comme si la maturité et Taisance avaient déjà rendu les peuples plus sérieux.

On danse encore dans les rues sous Louis XY ; les farandoles circulent toujours pleines d'ardeur et d'entrain dans les étroites cités méridionales; filles et garçons tournent en rond autour des feux allumés sur les places le dimanche des Brandons; le branle de Bourgogne et de Poitou, la bourrée d'Auvergne, font résonner le sol des places et des rues sous les talons des danseurs. Mais les danses n'ont plus le caractère qu'elles avsûent autrefois. On ne voit plus, comme le jour de Saint-Lazare, les plus beaux garçons et les filles les mieux faites de Marseille, en superbes costumes couverts de perles et de diamants empruntés aux dames de la ville, faire un branle dans les rues, au son des violons et des tambours^. Il y a cependant encore des danses originales et charmantes, tel que le chevalet de Montpellier, où un agile danseur, le corps passé dans un petit cheval de carton, semble piaffer et circule au milieu d'un cercle de danseurs vêtus de blanc, parés de rubans et de plumets, et portant des étendards. Un autre jeune homme, ayant des grelots aux jambes et un tambour de basque, le poursuit et l'agace, et forme avec lui et les autres des

« Challe, Auxerre il y a cent ans. Arm. Yonne, ièlSê, p. 426.— (7arr. odm. $<m Louia XIV, I, 701.

* Jolibois, Hist. de Chaumont, 417-418. M. Jolibois attribue aiUeurs la gaîté du bourgeois du xviii* siècle, à ce qu* « il entrevoyait Tavenir. » (p. 256.) A ce compte, il devrait être bien plus gai aujourd'hui, où il jouirait de cet avenir.

* De Rum, Hist. de MarseUle, II, 400.

groupes variés et pleins d'animation'. Quand le comte de Provence entrera à Aix en 1777, son char sera précédé de huit danseurs escortés de douze tambourins^.

Les exercices du corps furent toujours en honneur. Les jeux de paume et de mail avaient de nombreux adeptes; on construisait souvent pour les premiers de vastes salles où Ton pouvait jouer à couvert pendant l'hiver. Il y avait encore à Amiens neuf jeux de paume en 1716, dont trois couverts; il y en avait eu quinze, et le bourgeois Pages qui rapporte ce fait dit que cet exercice avait dû être utile à ses aïepx « pour dissiper les humeurs qu'ils pouvaient avoir contractées dans leurs festins'. » Le jeu de mail était en honneur dans bien des villes; il se jouait avec des boules qu'on lançait avec le mail, sorte de raquette qui se fabriquait à Montpellier avec des viroles d'argent et des manches garnis de velours. Les joueurs de Montpellier passaient, au dire de leurs concitoyens, pour les plus habiles de l'Europe^. Nous avons vu quelle était la vogue des exercices de tir à Tare et à l'arquebuse. C'est le plaisir des bourgeois d'imiter les nobles. Les bouchers et les cordonniers de Ghâtellerault joutent à cheval, de la perche et de la lance, dans la cour du château, et coiu*ent la quintaine devant le peuple assemblé. A Semur, l'arquebuse organise un carrousel, où l'on court la bague *. A Lyon, le maître joueur d'épées de la ville fait faire à ses écoliers exercice public de toutes sortes d'armes dans les rues et sur les places. Citons ailleurs des joutes sur l'eau*, des réjouissances comme celles de la chasse au^t cygnes à Amiens^,

* E. Thomas, E$$ai sur MordpélHery p. 64-d6.

* Ch. de Ribbe, un Journal à Aix, p. 34.

* Manmcrits de Pages, II, 15i.

* E. Thomas, p. 63. — Pour les joueurs de boules d*Aix, voir Ch. deRibbe, p. 40-41.

* Lalamie, Hist. de Ckàielieraud, I, 135. — Courtépée, HI, 448.

* A. DeloH, Mém. sur Montpellier, p. 51-53.

^ Ifw. Arch. Lyon, BB. 133. — Pages, III, 486.

des exercices populaires, tels que les « courses d'oie, de poule, de chat, d'agneau et d'anguille, » les m&ts de cocagne, le gravissement de Toison, et à titre d'exception bizarre, les fêtes données par les poissardes d'Angers, qui manœuvrent et font l'exercice du fusil, sous les ordres d'un sergent de milice bourgeoise ^

Mais c'étaient là des réjouissances organisées par des corporations et qui ne pouvaient se comparer aux fêtes publiques. Colles-ci avaient presque toujours une origine religieuse et nationale, sauf dans les villes du Nord où elles avaient un caractère municipal. Là toutes les villes comme les villages ont leurs kermesses, leurs ducasses, et ces kermesses sont accompagnées de spectacles de nature à frapper les foules. On connaît le cortège héroï-comique de Gayant et de sa gigantesque famille à Douai; les chars de Cambrai n'étaient pas moins célèbres et méritaient de l'être. Ils attiraient, disait-on, plus de 30,000 étrangers sous Louis XV. Le clergé ouvrait la procession, à la suite de laquelle marchaient la milice bourgeoise, les arbalétriers, les canonniers et les archers, précédant trois cents cavaliers habillés à la romaine, et dix-neuf amazones vêtues à la grecque et à la romaine. Quatre chars gigantesques venaient ensuite, les trois premiers représentant l'Assomption de la Vierge, le triomphe de saint Géry et la tour de Babel ; le dernier était le plus surprenant; il portait, avec deux cents jeunes filles et garçons également vêtus à la romaine, une imitation du beffroi, et cette imitation, qui avait soixante-douze pieds de haut, renfermait un véritable carillon, qui ne cessa de retentir pendant le parcours. Toutes ces machines étaient amenées sur la grande place, et remplies d'artifices que l'on faisait partir le soir aux acclamations de la foule'.

Les feux de joie et plus tard les feux d'artifice ont toujours été la grande récréation du peuple. C'est en

* 1775. Inv. Arch. Angers, BB. 127.

* Nouveau Voyage de France, 1760, p. 403-407.

LES FÊTES. ' 3ÔÔ

vaia qu'on voulut en modérer l'usage, soit parce qu'ils risquaient d'amener des incendies, soit parce qu'ils donnaient lieu à des désordres. L'échevinage de Mâcon défendit, en 1671, les feux de bordes ou brandons des deux premiers dimanches de Carême, « veu les dissolutions qui se passaient à Toccasion de ces feux... tant en actions qu'en paroles * . » Les autorités, ne pouvant faire cesser les feux de joie, les réglemenitèrent ; elles donnèrent au feu de la Saint-Jean un caractère oflBiciel en y assistant. Le cérémonial en fut déterminé ; le droit de l'allumer fut considéré comme un honneur, réservé au gouverneur, au maire et même aux ecclésiastiques, si ceux-ci avaient le privilège de s'y rendre en procession; ce droit, malgré l'édit qui le réglait ', provoquait encore des conflits '. Â Paris, tous les canons de la ville étaient tirés quand le feu s'enflammait *; il était accompagné de pièces d'artifices, comme à Lyon où il était dressé sur le pont de Saône. L'Etat fit même établir cet usage dans les cités où il n'existait pas. Peut-être sous l'empire des idées qui préludèrent à la révocation de l'édit de Nantes, l'intendant de Languedoc prescrivit en 1679 aux consuls de Nîmes « de se conformer aux villes les plus considérables du royaume, en faisant faire un feu de la Saint- Jean '. »

Les feux étaient allumés d'ordinaire avec enthousiasme pour célébrer les victoires, les proclamations de paix et la naissance des princes. En 1653, sur l'ordre transmis par les connétablies de Reims, des feux de joie flaoïbent en plus de cent vingt endroits de la ville. En 1 686, les habitants de Bourges les font pétiller de vingt

* Le Journal hitt, de Verdun constate qu'ils ont causé beaucoup d'incendies (sept. 1723). — Inv, Arch, MàcoUy FF. 38.

* Art. 45 de l'édit de 1706. Eneycl. méthod. Jurisprudence, X, 192.

* Charàon, H, 361 . — Hippeau, IX, 343.

* Voir une planche de Mathieu Merian, reproduite dans les Àrmoiries de Paris, t. II.

* Inv. Areh. Lym, BB. 147. — Ménard, VI, 246.

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en vingt pas * . A certaines époques^ les prises de villes et les victoires ne sont pas rares, et pendant la guerre de la succession d'Autriche, en deux ans on en allume à vingt reprises différentes à Boulogne *. Si Tallégresse est grande, la plupart des corporations auront aussi leurs feux de joie et d'artifice, et les fêtes se prolongent pendant de nombreuses soirées,- où bûchers, pétards et fusées s'enflamment sur les places, sur les ponts et jusque sur les tours des églises'.

Les fêtes officielles les plus brillantes du xvi' siècle avaient été données, lors des premières entrées des souverains dans les grandes villes de leur royaume. Cette entrée était regardée comme ime prise de possession, et il semblait qu'on leur rendît un hommage particulier de fidélité dans Taccueil empressé et dans les dons magnifiques qui leur étaient faits. Les rois de la maison de Valois avaient des habitudes moins sédentaires que ceux de la maison de Bourbon; ils étaient quelque peu nomades et séjournaient volontiers dans les grandes villes, où leur présence était souvent bienfaisante, ne fut-ce que par les mesures que Ton prenait avant leur arrivée, pour réparer les chemins, élargir les rues et nettoyer lies chaussées^.

Louis XIII fut le dernier roi qui ait fait des voyages prolongés entremêlés de séjours dans les villes ; Louis XIY ou Louis XY ne les traverseront que pour se rendre aux frontières ou en revenir ; Louis XY ira au Havre, comme Louis XYI à Cherbourg dans un but militaire ; la grandeur royale les attache au centre du royaume, d'où leur action rayonne désormais sans obstacle.

Le cérémonial de ces entrées était à peu près partout le même. Les jeunes gens des meilleures famiUes allaient

« Oudarà Ck)quault, II, 303. — De ia Tliaumassière, p. 268-269.

* Inv. Areh. Boulogne, n^ 68.

' Les Fêtes de la Paix données par la ville de Troyes sous Louis UV.

* Plus tard, quand Louis XV ira au Havre, on dépense 50,121 fr. pour remettre les routes en état, htv. Arch. Sexae-lnféneoTSy C. i077.

à la rencontre du souverain. Couverts d'habits élégants et somptueux^ montés sur des chevaux richement harnachés, ils l'escortaient jusqu'aux abords de la ville, où se trouvaient le maire et les échevins enrobe de cérémonie. Ceux-ci se mettaient à genoux pour lui offrir les clés de la cité qui parfois étaient en or. Lorsque Marie deMédicis entra à Marseille, le premier consul lui offrit deux clés d'or du poids de 200 écus. La reine les donna à son capitaine des gardes ' . C'était alors l'usage de faire de ces gratifications. Chose singulière ! La ville fera des dépenses non-seulement pour l'entrée des princes ; mais elle devra racheter les objets mêmes qu'elle a fait faire à cette occasion. Auxerre donnera 50 liv. pour qu'on lui rende ses clés. Toulouse devra payer 1,459 liv. aux gardes et aux valets du roi pour conserver les décorations de ses rues. Les échevinages devront aussi leur racheter le dais sous lequel le prince entrera dans la ville, et le chapitre de la cathédrale donnera une rançon pour les clés du chœur, dont le capitaine des gardes s'emparera. Toutes ces dépenses étaient pourtant légères, en comparaison des bijoux que l'on offrait aux princes, des présents que Ton faisait aux grands personnages et des sommes d'argent qu'on distribuait aux tambours, aux grands et petits cochers du roi, aux muletiers de la reine*, aux gardes et aux valets de leur suite.

En remettant les clés, le maire ou Torateur de la ville ne manquait pas de prononcer une harangue ^ ; ce n'était pas la dernière que le souverain dût entendre. Quand

« De Rum, I, 446.

* Lecbat, Arrivée et réception de Louis XIV à Auxerre. Ann. de l'Yonne, 1847, p. 146-188. — Roschach, Jean Chalette, Mém. Soc. académ. Aube^ XXXI, 270. — Gassaigne, Entrées solennelles à Angou- Ume, p. 130. — Arch. de l'Aube, G. 1606.

* En 1665, on paie à un avocat de Beaucaire le prix de trois harangues qu'il a composées pour les consuls. Inv, Arch,, BB. 28. — Citons conune spécimen curieux de harangue prononcée en pareille occurence un discours adressé par un consul de Montéliinart à Louis XIII. Le Trésor des harangues, 1655, p. 87-90.

402 LIVRE VI. (ÎHAPltRE lit.

la reiae Christine de Suède vint à Auxerre, elle subit sept discours avant d'arriver à la cathédrale. Le discours latin même n'effrayait pas les consuls ; s'il passe un général des capucins à Nîmes, c'est dans cette langue que le premier consul le haranguera. On se plaisait aussi à débiter aux princes des pièces de vers, des dialogues, voire même des pastorales, comme celle que les oratoriens du collège de Troyes voulurent faire réciter par leurs élèves au roi Louis XV; mais le roi s'arrêta à peine, et l'on dut se résigner à lui en faire accepter le manuscrit * .

Le premier discours entendu, le roi se dirigeait vers la porte de la cité. Au moment où il la franchissait, l'on ne manquait pas au xvi' siècle de faire descendre, au moyen d'un mécanisme ingénieux, une belle flUe qui offrait au roi un cœur d'or, qui était celui de la ville. Encore en 1624, quand Marie de Médicis fit son entrée à Amiens, \me statue de nymphe placée sur la porte entr'ouvrit son manteau pour lui montrer son cœur enflammé par le « flambeau ardant de Gupidon^. » En même temps, les cloches sonnaient à toute volée, les canons qu'on possédait partaient sur les remparts, et le prince pénétrait dans les rues. De chaque côté, la milice y fai* sait la haie; les aspérités des pavés étaient dissimulées sous la couche de sable dont on les avait recouvertes, et les maisons étaient tendues, comme un jour de Fête- Dieu, des plus belles tapisseries qu'on avait pu trouver*. La corporation des tapissiers était chargée de ce soin et ses membres devaient rechercher chez les bourgeois à leur aise les tapis nécessaires pour garnir les maisons des pauvres^. Ces tentures ne permettaient pas toujours aux habitants de contempler le cortège, et l'on cita avec

* Mém. 9ur Avxerre, III, 497. — Ménard, VI, 4d0. -— La Daupkùu Marie-Joséphe de Saxe à Troyes, p. 9.

* De La Morlière, les AntiquUez d'Amiens, 1642, p. 376.

s De Ruffi, HisL de Marseille, I, 471. — Ino. Arch, Dijcn, B. 294. ^ La Dauphineà Troyes, p. 7. — /nv. Arch, Boulogne, n^ 68.

attendrissement le mot de Louis XVI, lorsqu'il vint se faire sacrer à Reims : « Point de tapisseries, dit-il à son entrée ; je ne veux rien qui empêche le peuple et moi de nous voir * . »

Les tapisseries n'étaient pas les seules décorations des rues. L'usage des arcs de triomphe, à l'instar des Romains, prévalut sous la Renaissance. Construits d'ordinaire en bois recouverts de toiles peintes, garnis de lierre et de clinquant, ils étaient décorés de statues allégoriques, d'emblèmes et de devises *, quelquefois d'une bonne latinité, mais aussi, surtout sous Louis XIII, rédigés dans le pathos amphigourique dont raffolèrent les précieuses. Tous Jes dieux de l'Olympe sont évoqués pour personnifier les vertus des princes ; toutes les figures de l'allégorie viennent tour à tour orner ces portiques éphémères. On admire à Toulouse sept arcs de triomphe dressés en l'honnôur des sept planètes, et séparés par des tentures de couleur bleue céleste semées de constellations '. On voit à Dijon l'Honneur représentant la noblesse et la Politique personnifiant le Tiers-Etat, et pour que nul ne se méprenne sur le sens du mot Politique^ on ajoute qu'elle renferme en soi la Justice, la Police et les Arts *. Entre les arcs de triomphe l'on élève des fotitaines improvisées, avec des sujets qui surprennent, comme cette statue de femme qui, à Chartres, jetait par les mamelles du lait et du vin ; des échafauds surmontés de scènes merveilleuses, comme les théâtres inventés à Amiens par les Pères de la Compagnie de Jésus, où « plus de cinquante jeunes filles d'excellente beauté

* Lettre sur le sacre de Louis XYI. Gamandet, Trésor des pièces rares et curieuses de la Champagne^ II, il7.

* Description des arcs de trimnphe érigés par les soins de Messieurs les Maire et échevins de Troyes... au passage du Roy Louis XV. In-^"" de 30 p.

* Entrée du Roy à Tolose, 1622. Roschach, Jean Chalette.

* Description des portiques érigés à l'entrée de Louis de Bourbon,., en laviUe de Dijon, i&iO.

jouaient leur personnage ^ » ; des estrades, où des enfants ou des femmes vêtues avec luxe offrent des bouquets et récitent des vers à la louange du prince * ; où des musiciens jouent des « horgues portatives, de Tespinette et du luth ^ » . On aurait pu voir aussi glisser vers le souverain, au moyen d'un mécanisme, un char en forme de vaisseau sur lequel la fille d'un magistrat, magnifiquement vêtue, lui présente au nom de la ville un bijou précieux, en récitant des vers élogieux*.

La marche triomphale du roi se terminait à Téglise principale, à la caûiédrale. L'évêque, entouré de son clergé, le recevait sur le seuil, et après l'avoir harangué le conduisait dans le chœur, où un riche oratoire lui avait été préparé. Après le Te Deum Solennel, le prince était conduit au logement qui lui était destiné, le plus souvent à Tévêché, dont les vastes appartements étsdent les mieux appropriés pour le recevoir.

Le séjour des rois était une occasion pour les villes de lui faire connaître leurs besoins et d'obtenir des privilèges ; il était aussi un prétexte de fêtes, comme celles qui eurent lieu à Strasbourg en 1744 ^. Les vins d'honneur furent présentés à Louis XV avec un cérémonial particulier. Ce fut le corps des tonneliers qui lui offrit les tonneaux cerclés de cuivre doré et de fer argenté qui

« En 1608. De Lépinois, II, 372.— De La Morlière, p. 376. * Courtalon, Topog. hisl, de la ville et du diocèse de Troycs^ 1, 180s Béception de Louis XIIIàAuxerre en 1631. Atm. de VYorme, 1844.

^ A Troyes, en 1629, le bijou était un cœur» contenant à Tintérieur des fleurs de lys et les initiales du roi et de la reine. La fille du conseiller qui Toffrit récita ce quatrain amphigourique :

Sire, la fleor des roifl et le cœur de la France, Ce cœur qui ferme un lys que de cœur vous offrons, C*est le cœur de nos cœurs et rien ne respirons Que les lys et Thonneur de votre obéissance.

Gourtalon, I, p. 182.

^ RepréserUation des Fêtes données par la ville de Strasbourg... Paris, in-fol. (1744).

contenaient ces vins. Vingt jeunes gens appartenant à ce corps, en chemises garnies de dentelles fines, ornés de guirlandes et de couronnes, les accompagnèrent en exécutant des danses et des jeux avec des cerceaux. Le porteenseigne se fit applaudir en faisant l'exercice du drapeau avec une adresse rare. Les tonneliers étaient renommés pour leur souplesse, et ceux d'Auxerre, sous Louis XJV *, ne le cédaient pas à ceux de Strasbourg. Les boulangers de cette ville étaient non moins experts dans le jeu des épées, et s'escrimèrent à merveille devant le roi. Des feux d'artifice, des carrousels, des revues, des bals, des plaisirs appropriés aux ressources locales étaient aussi offerts au prince ; la communauté des pêcheurs de Marseille convia Louis XIII à une pèche au thon ; le roi, qui avait le coup d'oeil juste, en tua plus de vingt-cinq avec un trident d'argent surdoré *.

Les passages des rois laissaient dans les villes de longs souvenirs ; ils étaient des événements dans leur vie paisible. Ils fournissaient au peuple l'occasion de manifester à ses princes l'attachement profond, le culte même, qu'il avait pour eux. Les cris de vive le roi ! étaient quelquefois si chaleureux que le roi n'y pouvait répondre qu'en criant, comme Louis XIII à Saumur et Louis XV au Havre : Vive mon peuple ! '

Les entrées des princes du sang, des gouverneurs, des évèques et de quelques autres personnages, donnaient lieu à des cérémonies analogues, mais proportionnées à leur rang. Tentures de tapisseries, haies de miliciens,

* Mém, sur Auxerre, III, 496. — Chardon, II, 190.

* De Ruffî, I, 472. Voir aussi sur les entrées de souverains : D. Godefroy, le Cérémonial François, I, 634-1004; Audiat, Entrée des rois à Saintes. Beo. des Soc. savantes, 4« série, IX, 332; Castaigne, Entrées solennelles dans la ville d^Àngoidéme depuis François P' jusqu'à Louis XIV et les nombreuses relations d'entrées dans les villes énumérées dans le Catalogue de la Bibliothèque Buggien, n<»« 327 à 618.

* Hist. du vùyage du roi Louis XIIL Danjou, Arch. curieuses, 2« série, II, 249. — Relation de V arrivée du roi au Havre-de-Grâce, /e 19 sept. 4749, p. 13.

quelquefois remise des clés, dais et arcs de triomphe, étaient offerts à ces liôtes qu'on voulait honorer * . Les bourgeois se plaignaient même de voir décerner des hommages exagérés à des personnages que leur situation ' ou leur naissance n'en rendait pas dignes ^. Des honneurs exceptionnels étaient accordés, sur Tordre du roi, aux légats du pape, qui comme le cardinal Chigi, traversaient la France ^. Il arrivait aussi des diflBcultés à l'occasion des droits que pouvaient avoir certaines corporations ou certains officiers sur les chevaux des grands personnages. En 1656, la compagnie des enfants et le sergent de la mairie de Châlon se disputèrent le cheval de parade sur lequel était entré le gouverneur; celui-ci jugea en faveur du roi des enfants, auquel il racheta son cheval en lui donnant une belle épée et un baudrier. Une autre fois, le prince des Enfants avait cru prévenir toute contestation de la part des sergents, en s'emparant d'une des mules du légat du pape ; le légat fut obligé d'aller à pied. Il s'ensuivit une sorte de scandale; le gouverneur voulut tancer le prince ; le prince mit l'épée à la main ; on voulut l'arrêter ; il s'esquiva ; mais le lendemain il vint faire amende honorable au légat, qui voulut bien lui donner sa bénédiction *.

Ces passages entraînaient de grandes dépenses. Elles montèrent, en 1771, à 80,000 liv. pour l'entrée à Lyon

^ Voir sur les entrées de gouverneurs : Les diverses entrées de Henry et de Louis de Bourbon et du duc d'Epemon à Dijon. — ino. ArcL Dijon, B. 294.— Dusevel, II, i35.-^Ménard, V,339, VI, 497, 215, — Inn), Boulagney n^ 72. — Chassant, des Joyeuses Coutumes,,, observées aux entrées et réceptions de baillis, gouverneurs.,, dans la ville d^Evreux^ Bec. de Tran. de la Soc. libre de VEure, 2« série, m, 1843, 267-298 ; Fouque, p. 277 ; Sur les entrées d'évèques : Bâton, quelques détaiis sur les fêtes célébrées à Laon en 1741... BuU. de la Soe. ae, de Loon, XVII 59-68. — Guyon, Hist. d'Orléans, II, 497. — Ino. Arch, AUn, AA. 43.

' Oudard Ck)quault, 1, 186.

3 Ménard, VI, 168. — Arch. de TAube, G. 1304.

* Perry, Hist. de Chalon, p. 492 et 403.

LBS FÉTE9. 407

de la princesse de Savoie qui devait épouser le comte de Provence * . Lorsque les comtes de Provence et d'Artois vinrent à Bordeaux^ en 1722, on déboursa plus de 10,000 liv. pour l'illumination de la façade de l'hôtel du gouvernement. Le brigantin de la ville, repeint et redoré, décoré d'étoffes et de guirlandes, fut remorqué sur la Garonne par des chaloupes, lorsque les princes vinrent s'y promener, au son des instruments des symphonistes et au bruit des. salves d'artillerie. On leur donna aussi le spectacle du lancement de plusieurs navires*.

L'attachement, que l'on portait aux membres de la famille royale, éclatait surtout dans les fêtes qu'on célébrait à l'occasion de leur naissance. Elles dépassaient en magnificence celles qui étaient données au moment du sacre et des mariages des rois. On saluait l'avenir encore plus que le présent. Les fêtes les plus brillantes qui furent célébrées dans ces circonstances eurent lieu en 1682, en 1729 et en 1749, pour la naissance du duc de Bourgogne, du Dauphin fils de Louis XY et de son fils. Cortèges splendides de corporations vêtues de costumes uniformes, fontaines de vins, feux de joie et d'artifice, tout y est prodigué. Les illuminations sont quelquefois éblouissantes. Le palais épiscopal de Bourges est illuminé en 1686 de 20,000 lampes ^ L'hôtel de ville de Cambrai est éclairé en 1729 de 4,000 bougies et de 3,000 lampions. Toute la nuit, on tire des pièces d'artifice; les compagnies bourgeoises et l'artillerie sur les remparts ne cessent de faire retentir des salves. De tous côtés on offre à boire et à manger au peuple ; sous toutes les poftes cochères de Cambrai et de Bourges, des tables sont garnies de pâtés, de jambons et de bouteilles de vin, et l'on invite tous les passants à boire à la santé

* A. De Gallier, la Vie de prwinee au xvm^ siédey p. 30.

* Le total de la dépense s'éleva à 36,352 liv. Arch. nationales, H. 93».

* De la Thaumassièie, p. 268-269. — Voir aussi à Montpellier en 1682. A. Delort, p. 316.

du prince qui vieut de nattre. Dans une autre drconstance, un trésorier général de Dijon invite ses employés, ses fournisseurs^ ses ouvriers, à prendre place à des tables de quatre-vingts couverts ; le vin y coule avec une telle abondanœ' qu'après le souper on jette par les fenêtres toutes les confitures, la vaisselle et les cristaux ^ Tandis qu^on offre des fêtes au peuple, la municipalité donne des bals et des festins aux autorités et aux notables, à la suite des feux d^artiflce. Au dessert, le lieutenant général et le maire portent simultanément la santé du roi et des princes, tandis que tambours, trompettes et violons font entendre des airs d'allégresse. Au rezde chaussée des hôtels de ville, des collations sont offertes aux sergents et aux instrumentaires. Rien n'est épargné pour les bals, où des ambigus superbes sont servis. En 1781, l'intendant duHainaut veut s'opposer au bal donné par le magistrat de Cambrai, « attendu, dit-il, que le peuple n'y participe pas et que c'est parmi le peuple qu'Û faut multiplier les témoignages de la joie publique. » On lui répond que tous les citoyens honnêtement vêtus y seront reçus indistinctement; « par conséquent le peuple y participe, si vous en exceptez les pauvres qui auront une distribution en argent '« » L'administration en effet a ses scrupules sur ces fêtes ; elle en limite les dépenses ^, elle veut les attribuer à des œuvres de charité, et lorsque les fils de France viennent au monde, on convertit souvent les réjouissances en dots accordées à des jeunes gens pauvres, dont les mariages sont célébrés solennellement aux frais des villes ^. Les victoires, les prises de places fortes, les traités de

^ Foisset, le Président de Brosses, p. 70.

* Durieux, Mém. soc. ém. de Cambrai, XXm, 87-94, 102-103.

' L'intendant engage en 1704 la ville de Bayonne h proportionner ses dépenses k l'état de ses affaires et à les borner à 1 ,000 liv. ou environ. Jnv. Arch,, CC. 535.

* En 1751 et 1782. Ino. Arch. Boubaix, BB. 5... Rochefùrt, n? 704... AmmtiéreSj AA. 25. — Ed. de Barthélémy, Hist. de Chàlons, p. 248. — Chevalier, Hist. de Bar-sur-Aube, p. 236.

LES FÊTBS. 409

paix étaient aussi célébrés d'une manière officielle. Les gouverneurs militaires et les maires recevaient des ordres pour faire chanter le Te Den/m et allumer le feu de joie, qui devaient attester la reconnaissance et la satisfaction du peuple. Dans les guerres heureuses, les victoires et les prises de villes finissaient par laisser assez indifférents les habitants, parce qu'elles se renouvelaient souvent et qu'elles étaient souvent sans importance. Il n'en était pas ainsi des traités de paix, qu'on saluait comme l'espérance de la diminution des impôts et de la prospérité publique. Aussi; avec quel empressement on les célébrait, et comme on criait avec enthousiasme : Vive le Aoi, lorsque les greffiers du présidial et de l'échevinage donnaient lecture sur les perrons du palais de justice ou de l'hôtel de ville de la proclamation de la paix. Les magistrats formaient ensuite un cortège solennel et se rendaient en grand costume à l'église principale où le Te Dewm était chanté. C'est dans ces occasions que la pompe municipale se déployait dans toute sa splendeur et que l'on pouvait voir les magistrats défiler dans les rues, soit à pied, soit à cheval, précédés de leurs massiers et de leurs hérauts d'armes, accompagnés de tambours, de fifres et de violons, et suivis des bataillons de la milice. Toute l'artillerie de la ville se faisait entendre, ce qui était moins bruyant qu'on ne le pense, lorsqu'elle se composait d'une seule coulevrine, comme celle d'Âuxerre en 1783*. Les rues étaient illuminées par ordre, et le feu de joie officiel était allumé avec le cérémonial accoutumé. Une sorte de théâtre, décoré d'emblèmes et de devises, élevé sur des portiques, servait parfois de piédestal à un feu d'artifice. La population s'associait à ces fêtes ; les fontaines de vin coulaient pendant plusieurs heures à l'hôtel de ville, où l'on pouvait voir le portrait du roi placé sous un dais de velours ; les notables offraient aussi du vin aux passants, tandis

* Ghalle, le Corfi muenUi'pQl et le bailliage d'Auxerre, Atm. Yonne.

410 LIVRE. VI. CHAPITRE m.

que les feux de joie pétillaient sur tous les points * . Des compagnies de volontaires ou les corporations années parcouraient les rues en grand appareil. A Laagres, en 1660, le prévôt des maréchaux y fit parader ses archers dont les chevaux étaient décorés de cartouches, sur lesquels étaient inscrits des vers galants et badins ; les archers « faisaient feu à tous moments devant les dames et les personnes de condition ; » ils précédaient le vivandier qui, du haut de son chariot chargé de trophées et de bouteilles, faisait boire chacun à la santé du roi, de la reine et du cardinal^. Deux cents jeunes gens, bien équipés, en ceintures uniformes, fiers dB leur guidon et de leur timbalier, forment en 1678 à Montpellier Tescorte des consuls de mer et font dans toutes les rues « grand feu avec leurs pistolets^ ». A Nîmes, en 1713, la compagnie des hommes mariés se fait précéder de deux estafiers, qui distribuent aux fenêtres et dans les rues des corbeilles de confitures. Dans la même ville, les épiciers, en corps brillamment équipés, jetaient au peuple des dragées et des confitures ^. Toutes les classes s'unissaient dans un même sentiment patriotique pour célébrer la paix, surtout lorsqu'elle succédait d'une manière honorable à de longues guerres, comme en 1660 et en

Ces fêtes officielles furent, depuis la Fronde, les sçuls événements dont les annales de certaines villes aient conservé le souvenir ; à la fin du xwvi^ siècle, elles devinrent plus rares ; après la guerre de sept ans, il n'y eut d'autre guerre que celle d'Amérique, et. les feux de joie eurent moins de prétextes. Mais il se produisit dés

^ Le9 Fêtes de lapaix domées par la ville de Trùyes sous Louis XIV, — Bécit des choses principales qui se sont passées àLangres sur le sujet de la paiXf MDGLX. — Godard, Eglise Saint-Jean-Baptiste de Chottmma, p. 105-106. — Ménard, VI, 449.

* Réôit de la cavalcade faite par les officiers de la maréchaussée de la viUe de hongres au sujet de la paix j p. 2.

* A. Delort, Mémoires sur Montpellier, p. 25S-259.

* Ménard, VI, 449 et 264.

LBS FÊTIBS. 411

1762 des démonstrations qui étaient un symptôme sérieux des événements qui se préparaient. La lutte des Parlements et du pouvoir central passionnait les esprits, et le peuple se montra favorable aux Parlements, qui dans un langage souvent empreint d'un rare sentiment de rindépendance de la magistrature défendait ses propres prérogatives plutôt que les droits de tous. Le rappel de trente memt)res du Parlement de Besançon, et la chute d'un intendant impopulaire suscitèrent, en 1762, dans toutes les villes de la Franche-Comté des explosions de joie et d'enthousiasme auxquelles s'associèrent même les officiers municipaux. Les exilés sont accueillis en triomphateurs à leur retour à Besahçon ; cent jeunes gens à cheval et cent jeunes filles dans des voitures vont i leur rencontre ; le lendemain, plus de soixante jeunes filles de la conférence d'une des paroisses s'en vont, précédées de timbales et de trompettes, offrir un rameau de laurier à chacun des magistrats rappelés. L'archevêque invite ces derniers à dîner ; voilà que douze jeunes demoiselles habillées en bergères arrivent pour les complimenter, escortées de cinquante jeunes hommes l'épée à la main. Ce n'est pas tout. Il y avait sur l'église Sainte- Madeleine un Jacquemard qui sonnait les heures ; on le descend de son clocher, on le place sur un char, et on le mène en triomphe à la comédie, pour faire mentir une parole qui avait dit : « Lorsque les trente exilés rentreront à Besançon, nous verrons Jacquemard à la comédie. » Illuminations, transparents à devises et à emblèmes, feux d'artifice, repas publics et danses dans les rues se renouvellent pendant plusieurs jours, et des services religieux sont célébrés dans toutes les églises en rhonneur des magistrats, et aux frais de corps de métiers, qui sont au nombre de plus de quatre-vingts, parmi lesquels nous trouvons les servantes domestiques, les volaillères, les maîtres et maîtresses d'école, et même les « vuidangeuses ' . »

* LeUres éTun négociant de Besançon à un de ses earrespondanls de Lyony MDCGLXIL — HeUMm des fêtes que le retour de messieurs les

412 LIVRE VI. CHAPITRE m.

Des réjouissances semblables eurent lieu en 1775, à r occasion du rappel des Parlements réformés par Haupeou. Rennes, Âix, Bordeaux, Toulouse, rivalisèrent de zèle dans leurs démonstrations joyeuses. On vit à Rennes, où les rangs étaient strictement gardés, une preuve du délire général dans le mélange de toutes les classes qui se livrèrent ensemble au plaisir de la danse. A Aix, le roi de la bazocbe et Tabbé des artisans déployèrent, pour faire honneur aux magistrats, tout le luxe traditionnel de leurs compagnies brillantes ; le premier, vêtu d'un justaucorps de moire blanche, était entouré de ses bâtonniers, habillés d'une manière tout à fait leste et chatoyante, et suivi de soixante hommes, revêtus d'écharpes de diverses couleurs et portant le mousquet ; le second, costumé de moire noire, commandait huit compagnies de douze fusiliers chacune ; il se rendit à leur tête dans l'église, où une messe solennelle fut chantée ; l'abbé, assis devant un superbe prie-Dieu, avait à ses côtés les syndics-généraux des corps de métiers ; ses fusiliers faisaient la haie dans la nef. A Bordeaux, parmi les arcs de triomphe qui furent élevés, on remarque celui des francs-maçons. L'échevinage de Douai donne un banquet de cent couverts, où les vins de Champagne et de Bourgogne sont servis à profusion. A Toulouse, les communautés des procureurs et des apothicaires décident, dans la même occasion, de marier un certain nombre de filles ; le chapitre de la cathédrale fait une fondation pour en marier une tous les ans. Les fêles n'en sont pas moins éclatantes, et la bazocbe y joue son rôle. Il en est de même à Besançon, où les dercs de procu* reurs donnèrent des sérénades aux exilés rappelés, au milieu des illuminations et des transparents couverts d'inscriptions en leur honneur ' .

trente Exilés et la retraite de M. de Boynes ont oecoiionné dans la Franche-Comté. — Recueil de chansons concernant le retour de messieurs les conseillers.

^ Journal hist. du rétabliss. de la magistrature^ pour faire suite à cehd deMaupeou, 1776, VII, 60, 170, 177, 185, 191-195, Î03-207, 229-232, 246-248, 260. — Inv. Arch. Douai, GC, 1418.

Ces manifestations se renouvelèrent avec non moins d'intensité lors de la dernière lutte de la monarchie et des Parlements. Lorsque Loménie et Lamoignon eurent succombé sous le poids de leurs fautes et des circonstances, lorsque les Parlements eurent été rappelés, ce fut partout une explosion de sympathies en faveur des Parlements ou des juridictions inférieures qui avaient embrassé leur cause. Jamais on ne fit plus de transparents accompagnes de devises, tantôt joviales, tantôt prétentieuses, tantôt exprimant en vers de bonne latinité les sentiments qui animaient les esprits. Tous s'y associent, et à Grenoble, les capucins et les religieuses ne manquent pas d'avoir leurs emblèmes et leurs devises. Mais tandis que toutes les rues s'iUuminent, les mannequins des ministres disgraciés sont traînés dans les ruisseaux et livrés aux flammes *. Au milieu de ces fêtes d'un caractère si nouveau, on pressent les événements qui vont s'accomplir. La Révolution va s'ouvrir au milieu de cris de joie que de sombres préoccupations feront bientôt cesser.

L'époque qui la précéda fut une des plus heureuses de notre histoire. On se sentait porté vers des horizons nouveaux, où les réalités se mêlaient aux mirages, sans qu'aucune déception en eût encore dissipé l'éclat. Les fêtes, il est vrai, s'étaient modifiées ; l'élément reUgieux y occupait une place plus restreinte ; les innombrables jours fériés du moyen-âge avaient été réduits ; les processions étaient plus rares et le peuple cherchait d'autres délassements. Il régnait peut-être dans les fêtes moins de cordiahté, moins d'entrain qu'autrefois; la bourgeoisie avait peut-être plus de plaisirs et le peuple en avait moins ; mais la bonhomie et la gaîté, quoique atténuées, n'avaient point disparu. Les classes, malgré la hiérarchie qui existait entre elles, étaient moins divi-

* Béeit de$ fêtes données à Grenoble au rdour du Parlement^ in-S^ de 56 p. — Le Parlement de Paris à Troyes, p. 117-119. — A Toulouse, la ville veut dépenser 12,000 I. en cette occasion ; Tintendant fait limiter la dépense à 2,747 1. Arch. nationales, H. 1015.

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sées que de nos jours. A *Âutuû, par les belles soirées d'été, les voisins descendaient dans les rués et soupaient ensemble ' . Il n'y avait pas de dessert sans chansons, et les chansons provoquaient les rondes et les danses ^. La prospérité matérielle était moindre, et cependant Ton était plus content. « Qui n'a point vécu avant la Révolution n'a pas connu le bonheur de vivre » , disait Talleyrand. Sans doute, en parlant ainsi, il se souvenait des belles années de sa jeunesse, sans doute il était un privilégié ; mais si l'on se rappelle ses traditions de famille et ses propres souvenirs, la génération que l'ancien régime avait vu naître n'avait-elle pas une verve, une ardeur de plaisir, un entrain aimable dont le reflet s'est même conservé parfois sur le visage des vieillards que notre siècle a vu mourir ?

* Harold de Fontenay, la SodéU d*Auhm au zrm^ siéele. Mém. soc, Edumne, VI, 305.-*^ Voir aussi : Jolibois, Hist. de Chaummii, p. S56. — De BeauviUé, Hist. de Montdidier, H, 384.

* Aujourd'hui, dit Michelet, la France ne chante plus ; le matin, le travailleur qui part est muet. Est-ce le*travail môme qui l'attriste ? Non, TOUS le voyez le dimanche, il reste assis hors de Téglise ; il est morne ; au foyer même, il n*est pas gai. Gomment le serait-il ? H a vu tant de choses tragiques. Michelet, le Banquet j i879, p. S57.

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