‹ La ville sous l'ancien regime (volume 2)Chapitre 37 sur 61 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

AfQuence des pauvres des campagnes dans lés villes. — Mesures prises pour les en éloigner. — La mendicité. — Processions générales des pauvres. — Signes distinctifs. — Chasse-gueux ou chassenx)quins. — Nombre et importunités des mendiants. — Travail foroé. .

— Renfermeries de mendiants. — Dépôts de mendicité. — Aumônes. — Confréries. -* Pénitents. — Bureaux et dames de charité.

— Aumônes générales. •— Œuvres diverses. -^ L'aumône de Lyon.

— Création des hôpitaux généraux. — Intervention de TEtat. — Hôpitaux généraux dans les villes de province. — L'hôpital général de Nantes. — Ressources des hôpitaux généraux et des hôpitaux. — Subventions de TEtat. — Quêtes de tous genres. — Octrois. — Droit exclusif de vendre de la viande en Carême. — Manuiactures. — Loteries. — Taxe des pauvres. — Mesures prises contre les disettes.

Les vUles sont plus prospères et plus riches que les villages ; elles offrent plus de jouissances et de sécurité à leurs habitants ; et cependant elles renferment un plus grand nombre de pauvres. Ceux-ci y sont attirés,

soit par Tespoir d'un travail plus facile et mieux rémunéréy soit par les secours que Ton y distribue avec générosité. Les hôpitaux que le moyen-âge avait établis dans les campagnes furent presque tous fermés ou abandonnés à partir du xvi* siècle ; leurs biens furent réunis aux établissements hospitaliers des villes voisines, et c'est dans les villes que les pauvres venaient de toutes parts chercher les secours qu'ils ne trouvaient plus dans les villages. En vain, l'on voulut s'opposer à leur invasion ; les princes et les magistrats multipliaient les ordonnances pour leur prescrire, sous des peines sévères, de rentrer sans délai dans leur domicile primitif. La police faisait exercer une surveillance minutieuse sur les pauvres étrangers. EUe ne les laissait pas séjourner en ville plus de vingt-quatre heures ; elle mettait des gardes aux portes pour les empêcher d'entrer ^ . Les archers, désignés sous le nom de chasse-gueux et de chasse-coquins les expulsaient dès qu'ils les découvraient*. Ils faisaient sortir sur le champ ceux qui avaient moins de trois ans de domicile'. La ville considère comme un devoir de nourrir ses pauvres, mais non point ceux qui viennent du dehors.

La mendicité fut longtemps une profession tolérée. Le moyen-âge ne la méprisait point ; sous l'influence des idées chrétiennes, il ne se contentait pas de soulager la pauvreté, il l'honorait. Une autre influence pi:évalut à partir du xvi^ siècle ; afin de supprimer la mendicité, la paresse fut érigée en délit, et le mendiant, qui se refusa à travailler, fut enfermé.

Au moyen-âge, les plaies n'étaient pas dissimulées; on les étalait afin d'exciter la pitié. On faisait chaque année dans le même but, au xvi* et au xvii* siècle, des processions générales de tous les pauvres. Le clergé et

< Inv. Arch. Màeon, GG. 99, FF. 32,... Bourg, BB. 118 et i63,... Charmes, BB. 1.

* Ifw. Arch. Albi, GG. 387. — Arch. nationales, H. 522.

* Varin, Stat. de Beims, II, 499. — Inv. Arch. Albi, BB. 81.

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tous les corps constitués y assistaient. A Lyon, elle était précédée des cinq crieurs des confréries sonnant leurs clochettes, et d'un ancien pauvre, vêtu d'une longue chemise blanche, qui, tète et pieds nus, portait une grande croix. Puis venait le trésorier de l'aumône, la bourse à la main, suivi de ses domestiques, des enfants orphelins et de tous les pauvres, hommes et femmes, qui recevaient des secours à domicile ou qui étaient enfermés dans la maison de charité. Après la procession, on les réunissait tous dans la cour de l'archevêché, où une aumône leur était remise*. Les pauvres secourus par la ville portaient d'ordinaire sur leur poitrine, sur répaule ou sur le dos une croix de drap jaune, rouge ou bleu, la lettre A ou M ou une plaque aux armes de la cité*. Comme les autres citoyens, ils formaient une classe spéciale, et la marque distinctive qui était cousue sur leurs habits permettait de réprimer plus facilement leurs écarts et leurs infractions aux ordonnances.

Ce sont les chasse-gueux ou chasse-coquins qui sont chargés d'exécuter ces ordonnances ; armés d'épées et de pertuisanes, ils arrêtent les mendiants non autorisés ; ils fouettent dans la custode les malheureux délinquants; ils les conduisent hors de la ville après qu'on leur a rasé les sourcils, la moitié des cheveux et de la barbe ^. Ces agents, à qui l'on donnait aussi le nom plus convenable d'archers, de bedeaux des pauvres ou d'archers de l'écuelle, manquaient de prestige, malgré le manteau rouge ou la casaque bleue dont ils étaient revêtus, et

* InstUutiim de Vaumùsne générale de Lyon, p. 11^113. — Léon Maître, ffist. des hôpitaux de Nantes, Ann. soc, acad, de Nantes, 1874. — Dél. hosp. de Troyes du 24 av. 1653 et du 8 mars 1716. Arch. de l'Aube.

• Oudard Coquault, II, 334. — Arch. de FAube. DéL hosp. de 1716 et du 12 nov. 1730. — De la Morlière, les antiqititez d'Amiens, p. 365. — Inv, ÀTch, Bayonne, CC. 673.

» En 1642. Inv. Arch, Dijon, B. 280 et 309. Nous trouvons des chasse-gueux ou coquins à Bayonne, à Saint-Maixent, à Dijon, à Nantes.

plus d'une fois ils se laissèrent battre par les pauvres qu'ils étaient chargés de contenir dans le devoir ^

Ces pauvres, à certaines époques, pullulent. « Plus les villes sont grosses, plus il y en a... A Paris, dit un bourgeois en 1655, on est accablé du nombre de telle canaille^. » Les Œiendiants, encombrant les rues et Tintérieur des églises ^, fatiguent les passants et les fidèles de leurs demandes. Malgré les nombreuses mesures qui sont prises contre eux, on ne parvient jamais à réprimer leurs importunités et leur audace. On constate» en 1712, qu'ils sont aussi nombreux qu'avant l'établissement des hôpitaux généraux. En 1777, Louis XVI écrit à son ministre Amelot que la dernière fois qu'il s'est promené à pied, il a été vivement afQigé de la grande quantité de mendiants dont les rues de Paris et de Versailles sont remplies. « Il ne faut pas non plus souffrir, ajoute-t-il, que les mendiants aillent quêter dans l'intérieur des églises ni aux portes des maisons ; cela trouble le service divin, nuit au recueillement des fidèles et amène des vols^. »

Différents systèmes furent suivis pour remédier à la plaie de la mendicité. Tantôt on obligeait les mendiants valides à nettoyer les rues ou à curer les fossés des remparts*; on les enrôlait de force pour les employer aux travaux publics ® ; tantôt on les mettait en prison ; on les enfermait dans des dépôts de mendicité où le travail était pour eux obligatoire.

Plusieurs édits prescrivirent depuis le xvi' siècle la réclusion des mendiants valides. Celui de juillet 1724 recommandait, de les faire travailler, de les mettre au

* Man. de Semilliard, Mém. de J.-B. Breyer, III, 586.

* Oudard Coquault, II, 354.

* Inv. Arch, Bayonne, BB. 18. — Bourg, BB. 76. — Léon Maître. — Dél. hospital. de 1718. Arch. de TAuhe.

* Des Essarts, VI, 403 et 423.— Am, de rYowwpour 4876, p. 171.

^ De la Faille, Arm, de Toulausey II, 542. — Reg. consuiaires de Lu fnoges, I, 188.

^ Décl. de 1685 et de 1687. Des Essarts, VI, 389.

pain et à Teau, et de les traiter très-sévèrement afin de leur ôter l'envie de se laisser reprendre. La recommandation pouvait être superflue ; l'état des prisons constituait un supplice suffisant. Les pauvres sont enfermés à Troyes dans deux galeries voûtées placées sous un ancien bastion ; Teau filtre à travers les voûtes et tombe glacée sur la paille où sont couchés les mendiants. Il est vrai que le lieutenant général du bailliage^ aussitôt qu'il constate un pareil état de choses, fait changer les pauvres de place et commande de leur apporter des couchettes. Les malheureux, qu'on amenait dans ces réduits qu'on appelait des renfermeries, étaient invités à s'engager pour la vie à travailler pour le compte des hôpitaux, moyennant la nourriture et l'habillement; dans l'engagement qu'ils signaient, ils étaient prévenus qu'en cas de désertion ils seraient passibles des galères. 169 personnes s'engagèrent ainsi à Troyes, de 1724 à 1733 *. En 1734, le roi cessa de payer des fonds pour l'entretien des renfermeries ; mais ce système de réclusion fut repris lorsqu'on 1767 on établit des dépôts de mendicité ' dont le nombre s'élevait à trente-trois à la veille de la. Révolution *.

Mais à côté des mendiants valides, dont il était équitable de réprimer la paresse, il se trouvait des pauvres malades ou invalides que la charité publique et privée avait le devoir de secourir. Elle n'y manqua point. Le clergé, les habitants, les villes et l'Etat concoururent tour à tour, et parfois simultanément, au soulagement de la misère. Le clergé, quoiqu'il eût perdu au xvi* siècle la direction exclusive de l'assistance hospitalière, y prenait encore part; les couvents distribuaient encore à leurs portes des aumônes nombreuses et régulières. Le

* Arch. de FAube, Dél. hospit. et C. 1895. Registre des engagements pour la vie des mendiants valides.

* Inv. Arch. Basses-Pyrénées y C. 434 ...Calvados, C. 605 ...Seine- Inférieure, G. 1038. De 1768 à 1786, il fut enfermé au dépôt de Rouen 4031 mendiants, fous ou repris de justice. — Necker, Cofis. sur les finances de la France, III, 130.

clergé trouvait pour auxiliaires des sociétés inspirées également du sentiment religieux, mais composées de laïques dont le principal but était Texercice de la charité. Ce furent les confréries, si nombreuses encore au XVIII* siècle et qui dans certaines provinces enrôlaient dans leurs rangs une grande partie de la population. Tels étaient les pénitents blancs, noirs, gris et bleus qui furent organisés dans le Midi au xvi* siècle ^ , à Timitation des confréries italiennes; tels les pénitents noirs de Lyon qui s'étaient donné pour mission de soulager les pauvres, de faire apprendre une profession à des orphelins et de marier des filles dénuées de tout secours;, tels les membres de l'association de Notre-Dame de Laon*. Le xvi° siècle vit aussi se former à Marseille et ailleurs des associations de dames charitables, de dames rectoresses ou gouvernantes de THôtel-Dieu, et nous trouvons plus tard un grand nombre de dames de charité, soit attachées aux paroisses, soit groupées en sociétés recrutées par elles-mêmes, soit élues par les habitants pour visiter les pauvres de la ville et des faubourgs ^. Elles dépendaient souvent des bureaux de charité paroissiaux, qui nommaient leur trésorier et leur trésorière, et distribuaient aux pauvres les revenus des fonds que Ton avait donnés pour leur soulagement aux églises *.

La décadence de certains établissements religieux, l'impuissance des confréries rendirent nécessaire, à partir du xvi" siècle, la formation d'administrations charitables, qui sous le nom d'aumône générale, centralisèrent dans les villes la distribution des secours. Tel le grand

* De Rufii, Hist, de Marseille^ II, 84.^ Gh. de Ribbe, toi Journal à AiXy p. 34. — On en trouve aussi dans le centre. J.-J. Juge, Change^ ments de Limoges^ p. 24-25.

* Jfiv. Arch. Lyon, BB. 278.— Filliette, Notice sur les étabUssemenis de charité.., à Laon. Bûllet. delà soc, de Lcum^ XVII, 69.

* De Ruffî, II, 93. — Nouvelles recherches sur la France, II, 298. — biv, Arch. Moulins, d? 24.

* Jousse, Du gouventement temporel des paroisses, chap. m, p.

bureau des pauvres qui fut institué à Paris, en 1544, sous la superintendance du prévôt des marchands et des échevins *. L'année suivante, l'aumône générale de Troyes fut dirigée par douze recteurs élus, dont la moitié faisait partie du clergé*. La plupart du temps, l'évéque et les magistrats gardèrent la haute-main sur ces corps administratifs, qui furent composés de membres de droit et de membres élus. Leurs fonctions étaient obligatoires et gratuites ^ ; leurs attributions variaient selon les villes et les époques. Tantôt, comme les bureaux de bienfaisance actuels, ils secouraient les pauvres à domicile ; tantôt, ils réunissaient aux distributions d'argent et de vivres la direction d'établissements hospitaliers et de maisons de travail où les pauvres étaient reçus et enfermés.

Les secours à domicile étaient distribués par des administrations dont les dénominations variaient. Tels étaient l'aumône commune de Valenciennes, les chambres des pauvres de Beaune et de Calais, le bureau perpétuel d'Amiens, le bureau de misère de Reims, le bureau des pauvres de Bayonne, le bureau de miséricorde de Rethel , composé du curé, des officiers de justice et de l'échevinage et de six commissaires *. Ils étaient secondés par les bouillons des pauvres qui distribuaient, par les mains de sœurs de charité, de la viande et des médicaments aux pauvres honteux, aux incurables et aux vieillards*. Lorsque les disettes et le chômage produisaient des misères exceptionnelles, on établissait en outre

* À. Husson, Etude sur les Hôpitaux, p. 320.

« Boutiot, Hist. de Troyes, m, 394.

< Un officier de la monnaie nommé trésorier de l'aumône ayant refusé, Tadministration le poursuit et le fait condamner par le bailliage. Dél. hospitalières de 1715. Arch. de TAube.

* Nowo. recherches sur la France, II, 201 .— Lefebvre, II, 610.-- La Morlière, p. 365. — Alm. de Reims pour 1775, p. 51. — Inv. Arch, Bayerme, BB. 25.— Jadart, les Traditions de chqrité dajis le Rethélois, p. 9.

■ Arch. de Gray. — Inv. Arch. Bùubaix, GG. 275.

422 LIVRE yjl. CHAPITRE I.

des bureaux spéciaux pour essayer de subvenir à tous les besoins.

Le plus souvent les bureaux d^aumônes se réunirent aux administrations hospitalières ou formèrent, comme à Lyon, une puissante institution, secourant de nombreux pauvres à domicile et les nourrissant dans les vastes b&timents qu'elle possède. L'aumône générale de Lyon entretenait dans ses maisons de charité environ 2,500 pauvres, pauvresses, petites filles orphelines ou abandonnées. En 1626, elle secourait 17,000 indigents. Son règlement qui donne des détails sur toutes les parties de son organisation fut souvent réimprimé et servit de modèle à des institutions analogues ' .

lien existait dans plusieurs villes', lorsqu'un édit de 1656 créa un hôpital général à Paris. Dès 1662, il renfermait 6,000 pauvres dans ses divers établissements; il en nourrissait 3,000. Aussi se félicitait-on des résultats qu'on avait obtenus et voulut-on faire jouir de bienfaits semblables toutes les villes et les gros bourgs de France, en y établissant un hôpital pour y renfermer les pauvres et les orphelins^. L'Etat, qui était intervenu souvent depuis François P', pour réglementer Tadministrationdes hôpitaux, voulait maintenant en faire créer de nouveaux ou plutôt grouper les anciens en un seul, o Le roi, écrit-on en 1677, n'encourage pas l'établissement de petits hôpitaux ; mais il est d'avis que l'intendant, d'accord avec les évoques, recherche les moyens d'augmenter le revenu d'un seul hôpital général dans chaque diocèse ^ »

Ainsi, même en matière d'assistance publique. l'Etat

« Itw. Areh. Lyon, BB. 168 et 250. — InttiMian de raumo$m générale de Lyon, Ensemble Véconome et règlement qui s'obêerve dam VHospital de la Charité... Sixième édition, 1642.

* riantes, Grenoble, Orléans, Senlis, Beauvais, Pontoise, Aurillac. — Voir L. Maître. — Peghoux, Rech. 9ur les hôpitaux de Clermont-Ferrandj p. 79.

< Déclaration de juin 1662. Ane. lois, XVHI, 20.

* Depping, Corresp. adm., I, 872.

tend à Puni té, à la concentration. Les intendants y concourront en engageant les divers hôpitaux à s^unir sous une seule direction ; les aumônes générales et les hôpitaux de la charité existants se groupent ou se transforment sous le nom d'hôpital général. L'impulsion royale ne resta pas stérile. Le xvif siècle est certainement celui où Ton a bâti le plus d'édifices hospitaliers ; la Salpétrière, Bicétre et surtout le magnifique hôtel des Invalides l'attestent à Paris. De toutes parts des hôpitaux généraux se construisent ; on en voit surgir sur tous les points de la France avant 1700 *. Ils. apparaissent à peu près simultanément dans la plupart des viUes de la même province, ce qui prouve que T impulsion de l'intendant n'y est point étrangère *. La plupart de ceux de Normandie sont établis en 1683 par les soins d'un jésuite qui seconde les vues de l'intendant, et que nous retrouvons plus tard à Marseille chargé d'organiser un établissement semblable^.

Ces hôpitaux généraux, qui groupaient tous les services hospitaliers, devenaient des agglomérations où l'ordre ne régnait pas toujours. Au Havre, 200 pauvres et 200 malades y étaient recueillis; à Grenoble, 500; à Orléans, 700*; à Nantes, de 5 à 600. Dans cette dernière ville, la même enceinte renfermait un dépôt de mendicité, un asile d'enfants trouvés, un refuge, une maison de force et de correction, des ateliers ; la cour était en-

* Ainsi à Clermont-Ferrand, à Caen, à Boissons, à Laon^ à Âutun, à Rodez, à Montpellier, à Auxerre, à Parthenay, à Cahors, à Montauban, Nîmesy Bemay, Saintes, La Rochelle, Bourges, Tulle, etc.

* Montpellier élève un vaste hôpital de 1678 à 1682; Nîmes^ de 1686 à i689. P. Azaîs, la Chanté à Nknes. Mém. de l'académie du Gard, i874.

' A. de Boislisle, Corr. des contrôleurs gén,, I, n?* 32 et 442. — L'intendant échoue parfois devant la force d'inertie des habitants. Ratouis, Etudes hist. sur V Hôtel-Dieu de Saumur, p. 12.

^ Hippeau, IX, 38. — Pilot, Note sur la fondation de Vhôpital gêné» rai de Grenoble. Bullet. de la soc, de statistiq, de l'Isère, 1869. — Des Essarts, vm, 633.

combrée de petites boutiques, où les Sœurs vendaient les ouvrages fabriqués dans l'hospice, et d'échoppes où étaient installés des savetiers et des menuisiers; des fous étaient enfermés dans des loges ; de vieux prêtres, des gentilshommes, venaient s'y retirer; des fils de famille y étaient séquestrés ^ Ces agglomérations d'éléments hétérogènes pouvaient avoir de sérieux inconvénients. « Ce grand assemblage de pauvres de tout âge, de tout sexe et de pays différents, dit un intendant, donne lieu à des abominations qui font horreur, cause une infinité de maladies, établit la fainéantise par la certitude d'avoir du pain et de la soupe... et par l'impossibilité d'empêcher que parmy les vrais pauvres il ne se mesle des gens en état de gagner leur vie. L'aumône générale coûte beaucoup davantage qu'il ne serait nécessaire pour le soulagement de ceux qui souffrent une vraye nécessité*. »

Les ressources, en effet, n'étaient pas toujours suffisantes, et TEtat fut parfois obligé d'y suppléer; avant d'accorder des subventions régulières pour la répression de la mendicité, il distribuait des secours dans les circonstances exceptionnelles. A mesure que le pouvoir central se fortifie, il contracte de nouveaux devoirs, et nous voyons fréquemment les intendants, dans les derniers temps de la monarchie, distribuer des secours aux familles nombreuses indigentes'. Ces allocations venaient s'ajouter aux ressources ordinaires des hospices, qui avaient été souvent unis aux hôpitaux généraux. Ces ressources étaient les dons et les legs individuels ; les subsides spéciaux, tels que les octrois ou la concession de certains droits lucratifs; le produit du travail des men-

* Léon Maître, Ann. Sœ, oc. de Nantes j 1874, p. 461.

* A. de Boislisle, Corr, des contrôleurs génératut, I, n? 1(M8.

* Inv. Arch. CalvadoSy G. 955 ; 991 à 997. — Citons aussi parmi les créations de bieiifaisance les monts de piété qui existaient dans le nord et le midi au xyu^' siècle, qui furent établis à Paris en 1777, et que révoque de Nîmes voulait installer dans sa résidence en 1788. Cùrr. des contrôleurs gén,, I, n*> 1729; Des Essarts, Vil, 6; Arch. nationales, H. 1023.

diants valides et des orphelins, enfin les taxes municipales.

Les archives des hôpitaux sont remplies des noms des généreux donateurs qui depuis le xii® siècle n'ont cessé de les enrichir. La charité a pu se ralentir à certaines époques, elle ne s'est jamais éteinte; elle s'est ravivée au milieu du xvii® siècle, et le xviii* en peut montrer.de nombreux et éclatants exemples. Quand elle n'était point spontanée, on la sollicitait; des quêtes étaient faites à domicile ou dans les églises, soit par les. administrateurs, soit par leurs femmes, soit par les dames des paroisses qui parfois se déchargeaient de ce soin sur leurs servantes*. A Lyon, des quêtes générales avaient lieu deux fois par an dans les pennonages, et tous les dimanches, dans les églises. A Nantes, trois fois par semaine un âne chargé de portoirs parcourait les rues, tandis que son conducteur sonnait une clochette pour avertir tous ceux qui avaient des restes à donner*.

Les octrois étaient la grande ressource des hôpitaux généraux qui n'en avaient pas d'autres. Ils furent indispensables pour la création et l'entretien de la plupart d'entre eux. Golbert avait beau leur préférer des cotisations volontaires^; les cotisations volontaires faisaient défaut, et les villes sollicitaient et obtenaient des octrois^. Les hôpitaux de Rennes ne subsistaient que par eux ^. Lille y puisait 75,000 liv. pour son hôpital et 37,500 liv.

* Arrêt du Parlement de 1672. Ane. lois, XIX, U. — Mémoire à eomulter, Troyes, 1764. — L'Hôtel-Dieu d'Auxerre revendiquait en 1688 le produit des quêtes de toutes les dames de chGLrité, parce qu*il prétendait que toutes les aumênes devaient être distribuées aux grandes charités» Leclerc, des établissemenis de charité dans Auxerre^ Arm. Yonsney 1849, p. 198.

* Inst, de l'aumône générale de Lyon. — L. Maître, Hist, des A<)p. de Nantes^ Ann. soc. acad, Nantes, 1874.

' Depping, Corr. adm. sous Louis JTV, 1, 876.

* Ino. Arch. Lyon, BB. 306... Dijon, B. 306, ...Calvados, G. 600- 601. — Corr. des contr. généraux, I, n*» 1221.

^ Arch. nationales, H. 522.

42Ô LIVRK VII. CHAPITRE I.

pour sa bourse des pauvres; Paris trouvait, dans ses octrois ainsi que dans divers autres droits, près de 2,600,000 liv. au moment où la Révolution, en supprimant ces sources de revenus pour les établissements hospitaliers, vint les jeter dans une situation précaire qu'ils n^avaient jamais connue ^ .

Parmi les droits supprimés était un droit sur les cartes qui avait été concédé à l'hôpital général de Paris et qu'il avait partagé, afin d'en assurer la perception, avec les hôpitaux des grandes villes de province*. Presque tous les établissements de ce genre possédaient aussi soit le privilège de vendre de la viande pendant le carême, comme l'Hôtel-Dieu de Paris, soit une redevance sur le produit de cette vente exclusive, qui était concédée par adjudication. A Boulogne et à Lyon, les adjudicataires étaient tenus de livrer aux hôpitaux la viande à prix réduit; à Nantes, en 1716, ils payaient 2510 liv. à l'hô- • pital général, et 19,500 liv. en 1785'. La valeur de l'argent avait diminué, tandis que la consommation de la viande augmentait dans une proportion plus considérable encore. En 1629, on n'avait tué que 6 bœufs et 60 veaux à THôtel-Dieu de Paris pendant le carême; en 1782, on y tua 9000 bœufs pendant la même période*.

Lorsque les pauvres et les orphelins étaient valides, on chercha également des ressources dans le produit de leur travail. Si Ton se borne à faire tricoter des bas aux pauvres de l'hôpital du Quesnoy, on installera une manufacture de laine et de draperie à l'hôpital général de Soissons. On organisera des manufactures de soie et de tapis à l'aumône générale de Lyon et à l'hôpital des ren-

* Discours de Lecouteulx-Ganteleu, du 8 juillet 1791. Momteur, 1791, n® 190. L'Assemblée nationale vota 3 millions de secours aux hôpitaux.

* Encyclopéd. méthodiq. Finances, I, âû2.

* Jm>. Arch. Lyon, BB. 194... Boulogne, n^ 674. — LAlanne, I, i35. — Léon Maître. — Ratouis, Hôtel-IHeu de Saumur, p. 38.

* Legrand d'Aussy, II, 110-112.

LA MISÈRB. 427

fermés d'Angers ^ Les orphelins et les enfants trouvés sont employés à des travaux analogues. Les directeurs des hôpitaux de Troyes établirent dans une maison d'orphelins une manufacture de bas de coton d'une beauté et d'une bonté dont ils faisaient eux-mêmes l'éloge dans le Journal de Verckm^.

Lorsqu'il s'agissait de travaux de construction/ on recourait à des emprunts et même à des loteries. Les loteries furent en vogue à la cour et dans toute la France vers l'année 1700. Le gros lot pouvait s'élever jusqu'à 1500 louis; les seconds à 6000 écus; le prix des billets était d'un louis, et le bénéfice était obtenu par une remise prélevée sur les lots, dont la valeur était égale à ceUe des billets émis. Troyes, Orléans et Angers émirent ainsi un grand nombre de billets en 1700 et en 1705 '.

A défaut d'autres ressources, les aumônes générales avaient le droit de lever une taxe sur les habitants, proportionnelle à leurs revenus. Ceux-ci cherchaient souvent à s'en affranchir, comme les habitants de Ghàtellerault, qui déclaraient que « la Providence est mieux pourvue que la loi, » comme les ofBciers de la maréchaussée de Troyes, qui voulaient s'en faire dispenser en invoquant leurs privilèges. Les aumônes générales faisaient saisir les revenus ou les biens des récalcitrants; elles les firent même condamner à la prison^. Ces difficultés amenèrent même fréquemment l'abandon de ces

* Corresp. des contrôleurs généraux, I, n^ 624 et i773. — Inst. aumône générale, p. 28. — Lw. Arch. Angers, BB. 78.

* Jadarty p. Si. — Journal historiquey noYembre 1746, p. 349. —A Angen, en 1780, les orphelins fabriquaient aussi des bas. Des Essarts, Ym, 535. — Voir aussi Martin Doisy (I, col, 1214-1266) qui dte un grand nombre d'ateliers dans les hospices de Paris et de province aux xvu« et ivui* siècles.

* La eonstruetion de l'Hâtei-IHeu de Troyes, p. 7-9. — Brillon, lY, 437. — Ino. Areh. Angers, BB. 104.

* Varin, Areh. de Reims, I, ixzxvni et suiv. — Ino, Areh, Dijon, B. 268... Lyon, BB. 174... Armentiéres, GG. 140 et s.— Lalanne, Hist. de ChateUeraud, ïl, 136. — Dél. hosp. de 1717. Arch. de TAube, H.

428 LIVRE vu. CHAPITRE I.

taxes, et la tendance la plus générale fut de les remplacer par des octrois dont la perception était plus facile et plus sûre.

Dans les disettes, malheureusement trop fréquentes, il fallait se procurer des ressources exceptionnelles. Des assemblées des trois ordres se réunissaient chez Tévéque et discutaient les moyens de remédier à la famine ; des impositions ou des taxes sont levées sur tous les habitants; on organise des bureaux de charité dans les paroisses ; on fait des conventions avec les boulangers, soit pour distribuer du pain, soit pour en faire vendre à prix réduit ^ De leur côté, les conseils de ville agissent; ils font des achats de blés au loin ; les villes du Languedoc s^associent en 1709 pour envoyer vingt tartanes en Orient avec la mission d^en rapporter des grains. Tantôt les échevins les achètent pour les revendre à leurs risques et périls aux marchands ^ ; tantôt, ils les emmagasinent dans des greniers d'abondance. En 1750» Lyon, en prévision d'une disette, dépense trois millions pour les garnir. A certaines époques, on contraignait même les habitants à y porter leurs provisions de blé, de fèves et de légumes^. On allait jusqu'à prescrire des visites domiciliaires pour en constater la quantité. Tous les blés des environs devaient être mis en réquisition et transportés dans les marchés. Le gouvernement lui-même Ml des achats et des approvisionnements de grains; il envoie des commissaires pour rassurer les populations et leur procurer des vivres *. Il avance des fonds aux municipalités qui n'ont pu en emprunter^. Mais les efforts

* Lw.Àrch. Dijon, B. 331. — De Lépînois, Hist. de Chartm, II, 483. — Depping, 1, 905.— La ville de Bordeaux avait payé il, 000 liv. aux boulangers en 1773. Arch. nationales, H. 93'.

« Ménard, VI, 426. — Courtépée, m, 209.

• Voyage de France^ par M. S... (de Silhouette), 1, 32. — Ino. iircfc. Lyon, BB. 316... Màcon, FF. 30... Angers, BB. 100... Bourg, HH. 1.

^ De la Mare, Traité de la Police, II, 906-921. ^ En décembre 1740, Troyes emprunte au roi 60,000 liv. remboursables en un an. Arch. mun., A. 51.

des administrations et des particuliers échouaient parfois contre les préjugés populaires. On dirigeait contre le roi, qui emmagasinait des grains, la ridicule calomnie du pacte de la famine ^ Les achats des négociants étaient qualifiés d^accaparements ; les convois étaientarrêtés; les voitures pillées ou les grains qu'elles contenaient déchargés de force, partagés et vendus sur place; on allait même jusqu'à les jeter à l'eau, pour nuire aux accapareurs. Introduisait-on de nouveaux mécanismes dans les moulins, le peuple s'ameutait et voulait brûler les moulins qui, grâce à ces mécanismes, fabriquaient mieux et plus vite*. Cependant l'administration cherchait à éclairer les populations sur leurs véritables intérêts ; elle supprimait avec Turgot les entraves fiscales mises à la circulation des grains ; elle essayait de demander à la liberté des transactions l'abondance que n'avaient pu procurer les règlements et les privilèges. Les villes, de leur côté, secondées par les intendants et par la charité privée, n'avaient point cessé de conjurer les effets de la famine; elles n'en souffrirent jamais autant que les campagnes, parce que les campagnes n^avaient ni les mêmes ressources financières, ni les mêmes facilités de communications.

* Cette calomnie ne repose que sur Finterprétation erronée d'un titre donné à l'un des receveurs des greniers d'abondance. Jobez, la France som Louis XV, VI, 400-404.

* BéciU de N.-Z. Sinumnoty p. 171-196. — Mém. de Terray, p. 255-

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