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LES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES

oratoriens, s'adressent aux classes supérieures ; les autres, comme les capucins et les Frères des écoles chrétiennes ont le peuple pour client.

Les capucins, par leur éloquence familière et dramatique, saisirent fortement les esprits à l'époque de ferveur religieuse qui accompagna et suivit la Ligue. En 1606, un capucin prêcha avec un tel succès à la cathédrale d'Âuxerre, que les habitants, en sortant de Téglise, se rendirent en masse à Thôtel de ville pour demander rétablissement d'un couvent de son ordre. En 1605, Maçon installe les capucins dans un bâtiment qu'il leur cède, et les habitants, en signe de réjouissance, font dans leur réfectoire un banquet avec des provisions qu'ils apportent * . L'inauguration d'un couvent du même ordre, à Sisteron, se fit avec des cérémonies inusitées; des processions où assistèrent plus de 10,000 personnes, précédèrent et suivirent les offices, et l'esprit populaire fut frappé de l'extraordinaire ténacité d'un capucin qui prêcha à genoux jour et nuit pendant quarante heures consécutives.

Sous Louis XIII, les nouveaux ordres religieux, surtout ceux qui se vouaient à l'enseignement, étaient souvent appelés par les échevinages. Ceux-ci leur assuraient des avantages et des subventions. Ils les recevaient même avec une certaine pompe. Les visitandines, que Ton attendait à Sisteron, furent accueillies aux portes de la ville par les consuls, le clergé et les officiers de milice, qui les conduisirent, au bruit du canon, à la cathédrale. Mais si Taccueil qui leur était fait était cordial et sympathique, les consuls n'entendaient pas qu'elles pussent se soustraire aux obligations communes et les prévinrent qu'elles participeraient aux impositions à l'égal des autres citoyens*.

L'esprit religieux n'exclut pas chez les bourgeois la prudence municipale. Ils sont heureux de voir s'établir

* Chardon, II, 37. — Inv. Àrch. Màcon, BB. 71.

* De Laplane, II, ISO et 262.

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des communautés enseignantes, mais ils ne veulent point que leur présence puisse être onéreuse à la population. L^autorisation des corps de ville et des lettres-patentes du roi sont nécessaires pour leur installation. Le procureur de la congrégation qui veut fonder une nouvelle maison doit se présenter à la chambre de Téchevinage et lui faire connaître dans quelles conditions elle s'établira. Ces conditions sont débattues, et il en résulte une sorte de traité, où les donations que la maison peut recevoir sont limitées avec soin, où Ton cherche à prendre des précautions contre des empiétements possibles; c'est ainsi qu'on défend aux Ursulines de Troyes d'accepter des habitants de la ville et des faubourgs aucun legs qui dépasse le tiers du bien des donateurs ; c'est ainsi qu'on leur interdit d'acquérir de nouveaux bâtiments sans la permission du bailli, des maire et échevins^ Les cannes déchaussés ne sont admis à Auxerre qu'à la condition de ne pas quêter en ville. Même obligation est imposée slux religieuses de Rougemont, lorsqu'elles viennent se fixer à Dijon*.

Le consentement des habitants est en effet nécessaire pour rétablissement d'une congrégation. Leur opposition, que Ton doit toujours recevoir, peut s'appuyer sur un double intérêt, celui des habitants, celui des curés et des communautés déjà existantes. Les curés risquent de voir déserter leurs églises pour les chapelles des couvents ; les autres couvents peuvent voir diminuer leurs ressources par la concurrence que leur font les nouveaux. Quant aux habitants, leurs intérêts peuvent être lésés par l'arrivée des religieux de deux manières : si ceuxci ont le droit de posséder, ils sont exempts de tailles et rejettent sur le reste de la population une part de contribution égale à l'impôt dont ils sont déchargés ; s'ils sont mendiants, ils doivent être entretenus et nourris par les habitants. La ville elle-même sera obligée de

« Traité de 1628. Arch. de FAube, D. i32. * Chardon, II, 245. — Ino. Arch. IHj(m, B. 908.

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subvenir à leurs besoins ; elle leur accordera des exemptions d'octroi, à moins que comme à Lyon en 1638, elle ne plaide contre les ordres qui prennent la qualité de mendiants tout en « ayant de bonnes rentes et revenus. » Fréquemment, elle leur fera des présents pour la restauration de leur église, de leur clocher ou de leur couvent ; elle leur enverra des dons en nature dans certaines circonstances ; elle leur donnera des aumônes annuelles' . La ville a donc intérêt à limiter dans son enceinte le nombre des maisons religieuses. Elle agit ainsi dans Tintérét de l'avenir plutôt encore que dans l'intérêt du présent; parce que «f Ton sait, dit un jurisconsulte du xvii"" siècle, que les communautés se contentent d'un pouce de terre en arrivant et qu'elles s'étendent insensiblement dans la suite ^.»

Aussi, même à l'époque du plus grand prosélytisme religieux, voit-on la plupart des villes manifester des sentiments de défiance à l'égard des nouveaux arrivants. Avant de les admettre, on veut savoir s'ils ont « de quoi vivre », comme à Albi, en 1638, et même dans ce cas, on les repousse quelquefois d'une manière absolue. Angers écarte des Bénédictins de Saint-Maur ; Calais, qui a déjà deux couvents de mendiants, expulse également des Bénédictines qui sont venues s'y installer sans autorisation. Reims, en 1667, exclura les Pères de la Mission *. Saint-Quentin refuse d'autoriser l'acquisition d'une auberge par les sœurs de la Croix qui veulent s'y établir. L'auberge, dit-on, rend service aux habitants en logeant des soldats, et les sœurs peuvent nuire au commerce parce qu'elles vendent leurs ouvrages meilleur marché que les marchands^. Troyes repousse, en 1750,

< Jno. Arch. Lyon, BB. i92 ..»Bochefi>rty n» 713 ...Bayorniêj GG. 4i4 ...Bourg, BB. 182 ...Mâcon, GG. 106. — Durieuz, Mém. Sac. ém. Cambrai, XXXIII, 221.

* Gl. Henrys, (Euiores, éd. 1738, l, 177. — Du Rousseaud de la Gombe, heeaeil de jurisprudence canonique, éd. 1771, sect. II, 68.

* Ino. Arch. Albi, GG. 316, ...Angers, BB. 92, 98, 99, 105, 124.-- LefebTre, Hist. de Calais, II, 510. — Goquault, II, 530.

« Golliette, Mém. pour Vhist. du Vermandois, III, 389.

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une communauté dont les ressources sont insuffisantes. « Si les religieuses vivent de leur travail, dit le conseil de ville, elles absorberaient tous les ouvrages ; si elles vivent de charité, ce serait autant de retranctié aux pauvres du pays ^ » On craint encore plus la richesse des religieux que leur misère ; on craint Taccroissement de leurs possessions. Ce sentiment prédominera surtout à partir de la fin du règne de Louis XIY. On signalera leurs manœuvres pour accaparer le bien des familles ; on protestera contre leurs acquisitions qui leur attribuent les maisons les plus considérables ; on demandera Tannulation de celles qui sont faites contre les règlements. Le Magistrat de Cambrai déclare que « s'il se rendait &cile aux acquisitions que les ecclésiastiques font tous les jours, il ne resterait plus d'habitations pour les bourgeois ^. ■ Longtemps après, Téchevinage de Dijon voudra faire percer une rue sur l'emplacement d'un couvent de Jacobines, qui avait fait une sorte de banqueroute, et l'intendant appuiera sa requête en disant : « Il est on ne peut plus important dans cette ville où les loyers sont énormément chers, de remettre des terrains dans le commerce toutes les fois que cela sera possible ; la main-morte ecclésiastique possède plus des deux cinquièmes de la ville'.» Ces accroissements motivaient les résistances des villes, qui finissaient par céder devant les lettres-patentes du souverain. Maintes fois elles essayèrent de lutter ; maintes fois elles se soumirent. L'Ëtat leur donnait quelquefois raison ; des arrêts du conseil empêchèrent des RécoUets de s'établir à Reims et à Bourbon-l'Archambault, parce que, disait-on pour cette dernière ville, elle est déjà chargée d'un couvent de Capucins et qu'elle peut à peine suffire à leur nourriture ^. Mais si l'ordre est

* Archives de Troyes, A. 51.

* Inv. Arch. Bourg, BB. 73 et 74. — Corr, de$ cwOrÔleurs gén., n" 542 et 1906.

* Lettre du 31 janvier 1786. Arch. nationales, H. 1469.

* Cl. Henrys, CEuvres, 1, 177.

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puissant, sUl est appuyé par un évèque ou un personnage influent, il triomphera des résistances de la population à laquelle s'associe souvent le clergé séculier. C'est en vain que l'échevinage de Troyes repousse, en 1631, les visitandines ; c'est en vain que pour empêcher le carrosse qui les amène de franchir Tune des portes de la ville, il fait atteler par derrière les chevaux pour le faire reculer et sortir ; il faut céder à l'Etat qui protège les visitandines ' . Les résistances des villes ne provenaient pas toujours des craintes que pouvait inspirer le nouvel établissement au point de vue des intérêts matériels, eUes pouvaient être causées par un sentiment d'hostilité ou de répulsion, plutôt instinctif que raisonné, contre l'ordre qui voulait prendre pied dans la ville. Ce sentiment se manifesta surtout à l'égard des jésuites.

Il est difficile de se rendre un compte exact de l'origine de l'opposition que dès ses débuts l'illustre compagnie de Jésus a rencontrée en France, à moins qu'on ne veuille attribuer cette opposition à l'esprit protestant qui aurait pénétré la bourgeoisie de certaines villes, malgré son attachement extérieur au culte catholique. Ni la protection des rois, ni les talents et les vertus des jésuites ne purent conjurer les hostilités qui leur furent suscitées jusqu'à l'époque de leur expulsion. Reims essaie de les repousser à diverses reprises ; Châlon lutte pendant vingt-six ans contre leur introduction * ; M&con s'y oppose longtemps avec la plus vive énergie. « Cette ville n'a que 1,200 feux, écrit l'échevinage en 1629; les maisons religieuses fondées depuis vingt ans ont déplacé plus de deux cents ménages. Un évèque, trente-deux chanoinesy cinquante prêtres séculiers, trente capucins, huit

* Courtalon, II, 212. — Voir aussi les réclamations des habitants d'Evreux contre Tarrivée de sœurs enseignantes, /mu Arch. Seine- Inf., C. 952.

* Varîn, Statuts de Beims, II, 648. — Oud. Goquault, II, 377, 42i, 424. — Perry, p. 413-465. Je ne parle pas des villes où Télément protestant domine, comme La Rochelle et Nîmes qui repoussent les jésuites en 1606 et 1608. Ménard, V^ 343. -- Arcère, II, 119.

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minimes, six oratoriens, vingt-cinq m^sulines et quinze carmélites suffisent amplement pour tous les besoins de la religion. » Mais le gouverneur de Bourgogne soutient les jésuites. « Il y a longtemps, écrit-il aux échevins, que je désire voir les pères jésuites établis dans votre ville.; ils vous seront très-utiles, soit pour enseigner vos enfants sans frais, soit pour les confessions, instructions et catéchisme. » L'échevinage n'est pas convaincu. La reine lui écrit pour le déterminer à les recevoir, et comme il hésite encore, le lieutenant général lui dit, devant les habitants assemblés : « Si vous y apportiez de la résistance, vous en auriez sans doute un ordre plus exprès et vous vous verriez forcés en peu de jours d'accepter par une honteuse nécessité ce que vous pouvez choisir à présent par une liberté glorieuse. » Il fallut bien céder ; mais les échevins ne cessèrent point de témoigner leur mauvais vouloir aux jésuites, lorsqu'avec leurs seules ressources ceux-ci eurent construit un collège*. Bien peu de villes réussirent, comme Troyes, à triompher de tous leurs efforts. La reine Marie de Médicis déclara, sur les réclamations de ses habitants, que son intention n'était pas de les établir contre leur gré. De nouvelles tentatives furent faites dans le courant du siècle et vinrent échouer contre des répugnances traditionnelles ravivées par l'influence janséniste*. A Laon, en 1729, Tévèque fit admettre les jésuites pour six ans; il espérait qu'à l'expiration de ce terme, l'échevinage les accepterait sans difficulté. Il n'en fut rien ; tous les corps constitués de la ville, appuyés par l'Université de Paris, demandèrent leur éloignement, sans pouvoir toutefois l'obtenir *. Rennes leur suscita procès sur procès pour leur imposer la réception d'un droit féodal assez ri-

< Ino. Arch. Mâcon, BB. 90, GG. 127, DD. 23.

* Grosley, Mémoires pour servir de 9uUe aux antiquités eceiésiastiq. du diocèse de Troyes^ 2« éd. 1756, imprimés aussi avec ce titre plus exact : Mém. pour servir à l'hist, des Jésuites, contenant le précis rai" sonné des tentatives quiîs ont faites pour s'établir à Troyes,

s Devismes, Uist. de Laon, II, 143-146.

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