CONCLUSION
« Jusqu'à présent, je n'ai guère trouvé qu'un principe, si simple qu'il semblera puéril, et que j'ose à peine l'indiquer... Üne société humaine, surtout une société moderne, est une chose vaste el compliquée ». Cette constatation, faite par Taine au début de la Conquête Jacobine, nous paraît à sa place au terme de l'exposé de fait et de droit que nous avons consacré à la violence dans les grèves anglaises. L'aveu modeste du sociologue et du littérateur qui, parmi tant de chels-d'œuvre, a écrit les Notes sur l'Angleterre et l'Histoire de la Littérature anglaise, nous gardera des généralisations imprudentes, des conclusions hâtives, et des aperçus prophétiques, proies faciles de « l'ironie qui siège souveraine sur l'histoire »t. Notre rôle se bornera 1c1 à grouper les remarques que nous avons pu faire au cours de notre travail, les réflexions que nous a suggérées la lecture des ouvrages consacrés à l'étude du syndicalisme, el à présenter cet effort de synthèse sous une forme prudemment dubitative, qui convient tout particulièrement à
l'exposé d’un problème de psychologie anglaise.
Nulle part, en effet, il n'importe davantage de se garder des affirmations catégoriques. L'esprit anglais est peu soucieux de logique rigoureuse; il a le culte du fait, du détail précis, la défiance instinctive des principes et des sys-
1. LABRIOLA, Essai sur la conception matérialiste de l'Histoire. Traduction A. BONNET, p. 274.
tèmes?. Rudyard Kipling, l'écrivain actuel le plus représentalif de l'Angleterre traditionnelle, écrivait en 1909 dans « Aclions and Reaclions » que « socialement el pratiquement rien n'est plus faux que les principes », el montrait des insectes élrangers s’introduisant dans la sage cité des abeilles pour y déposer des germes mortels qu'ils appellent des « principes ».
Trouverons-nous plus respectueux de la logique ces intellectuels « avancés », défenseurs du socialisme, que Kipling a voulu peindre dans le Livre de la Jungle sous les traits du peuple-singe, des Bandar-Log, peuple sans loi, sans discipline et sans chef, qui se berce de cette idée réconfortante : « Ce que les Bandar-Log pensent maintenant, la Jungle le pensera plus tard »? Sans doute, les intellectuels ne craignent pas les principes et les syslèmes; mais leur œuvre manque d'unité, ei se contredit sans cesse. Le marxiste Hyndman, président de la Social Democralic Federation, et le directeur du Clarion, Robert Blatchford, ont bien écrit, l'un dans ie Morning Posl, l'autre dans le Daily Mail, des articles hostiles à l'Allemagne et favorables au développement des armements 3. Bernard Shaw, un Anatole France plus amer et plus désabusé encore, aux tendances nettement anarchistes et révolulionnaires, — auteur de cette réflexion caractéristique : « On a dit que la révolution française a été l'œuvre de Voltaire, de Rousseau et des Encyclopédistes; il me semble qu'elle a été l'œuvre d'hommes qui avaient remarqué que l'indignation vertueuse, les critiques incisives, les arguments concluants, et les pamphlets instructifs, étaient tout aussi inutiles que les prières; et nous savons d’ailleurs que des citoyens très honorables, et des amis sincères du genre humain, ont pris part aux massacres de Septembre, l'expé-
2. Voir les Notes sur l'Angleterre et le vol. 5 de l'Histoire de la Littérature anglaise, de TAINE.