PARAGRAPHE III
Les suites de la grève des transports.
Le mouvement d’Août 1911, dans les ports et sur les chemins de fer, malgré la reprise presque générale du travail à la fin du mois, devait avoir des conséquences lointaines, plus importantes peul-être que les pertes matérielles résultant de l'arrêt partiel et passager de la circulation : il avait terrifié les employeurs et les consommateurs, encouragé les ouvriers dans la voie de l’action directe, et ces impressions allaient se traduire par des faits.
Sans doute, on essaya bien de donner à l'explosion de grèves qui caractérisa l'été de 1911 des explications ingénieuses. On y vit une répercussion dans le domaine économique de la lutte violente qui déchirait alors l'Angleterre sur le terrain constitutionnel. Pour d’autres sociologues, la chaleur exceptionnelle de l'été avait influencé le cerveau des travailleurs britanniques, habitués à un climat plus froid, et pour lesquels la belle saison se résumait d'ordinaire, selon l'expression traditionnelle, en « trois journées de soleil et un orage » 6. Certains, peut-être plus près de la vérité, assuraient que les ouvriers, accablés par le poids de la chaleur, avaient été très heureux de s'offrir quelques jours de vacances, aux dépens de la caisse de grève de leurs unions, sous couleur de revendications sociales &.
Mais pour la majorité des journalistes, des hommes politiques, et des économistes de la bourgeoisie anglaise, le mouvement de 1911 apparut comme une tentative révolu-
65, WATNEY and LITTLE, Industrial Warfare, p. 82.
En
tionnaire, comme un essai de chantage national et un retour aux méthodes du chartisme %. On réclama à grands cris l'abrogation de l’act de 1906, que l'on rendait responsable des violences commises par les ouvriers. La faiblesse du gouvernement libéral pour les grévistes devint le thème quotidien développé par les organes de l'opposition. Enfin, et surtout, on rattacha aux idées syndicalistes développées par Tom Mann. Ben Tillett, Charles Watkins, etc., toutes les manifestations de l’activité ouvrière. L'hy dre syndicaliste remplaça l’hydre socialiste dans son rêle d'épouvantail, et la réclame involontaire faite à des tendances qu'on voulait combattre eut pour premier résultat d'augmenter leur influence 67.
Le travailleur britannique qui, au fond, se soucie assez peu de la révolution sociale, et prise surtout les résultats immédiats, commençait à se persuader de l'efficacité du nouvel unionisme : pour lui, et c'était là l'essentiel, « le syndicalisme rendait » 8. Pendant cinq ans, le Labour Party avait siégé à Westminster, sans résultat bien appréciable ; les unions de l’ancien type n'avaient pu, depuis le début du XX° siècle, faire augmenter les salaires, et leur effort négatif
66. Cependant quelques écrivains eurent le courage de remonter le courant d'opinion et de déclarer que le mouvement de 1911 n'avait pas été aussi violent qu’on voulait bien le prétendre. Ainsi, dans le Fortnightly Review, 98 semestre 1911, p. 381-390, l’auteur de l’article « Democracy arrives » reconnaît que la grève d’Août a été en somme une révolution paisible. — Dans le Nineteenth Century, 2 semestre 1911, « A servile war », p. 928-941, M. L. A. Atherley JONES, K. C., ex M. P., qui avait, presque seul du parti libéral, voté contre l’Act de 1906, reconnait, p. 929, que les désordres actuels sont insignifiants auprès de ceux qui se produisirent entre 1824 et 1840. IL critique, p. 938, le mouvement trop ostensible de troupes à travers le pays, le fait d’avoir amené des troupes dans des endroits où il n’y avait pas de désordres, le refus d’une enquête sur certaines violences dont on acousait la police.
67. Syndicalism, by J. Ramsay MAC DONALD, M. P., 1919, p. 60-61 : « Malheureusement, la méthode de controverse politique adoptée maintenant par les réactionnaires consiste à crier « Houhou! » aux oreilles des oies (de la bourgeoisie), et comme les dites oies commencent à s’habituer si bien au « Houhou !» de l’épouvantail Socialiste qu’elles ne se sauvent même plus quand on le pousse à leurs oreilles, on leur fait une peur effroyable en lançant le nouveau « Houhou! » de l’épouvantail syndicaliste ».
68. « The New-Unionism paid », The Tyranny of Trade-Unions, PTE
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dissimulait, en dernière analyse, une faillite éclatante, puisque le prix des subsistances, et, d'une manière générale, le coût de la vie, avaient considérablement augmenté. En un mois, grâce à une grève menée par les leaders du nouvel unionisme, conformément aux idées de solidarité ouvrière et d'action directe, près de cent mille travailleurs avaient vu leurs salaires augmentés de plusieurs shillings par semaine, et leur tâche rendue moins longue et moins pénible. Sans doute, la grève des chemins de fer n'avait donné qu'un demi-succès : mais la faute en était aux poliüciens et à certains leaders trop limorés. Le syndicalisme, qui avait fait reculer la puissante Shipping Federation, et soulevé, par son efficacité, les récriminalions des ciasses dirigeantes, était un instrument précieux pour les conquêtes futures.
1° Les dockers et les autres travailleurs des ports, encouragés par le succès de la grève, entrèrent en foule dans les unions, qui avaient engagé Tom Mann comme conférencier, et ces nouvelles recrues ne furent pas les dernières à réclamer la persistance dans la politique militante vis-à-vis des employeurs ®. Ce fut une guerre à coups d’épingles entre les ouvriers, le Port of London Authority, et la Shipping Federation ©. Dès le mois de Septembre 1911, M. Havelock Wilson et l'Union des marins et chaufleurs commençaient une agitation contre les compagnies de navigation, qui embarquaient des équipages trop peu nombreux, et ne possédaient que des moyens de sauvetage insuffisants, griefs dont le désastre du Titanic prouva le bien fondé en Avril 1912 %.
En Mars 1912 les camionneurs eurent des difficultés avec un entrepreneur de transports, M. Bissell, qui ne se confor-
69. WATNEY and LITTLE, Industrial Warfare, p. 85. 70. WATNEY and LITTLE, Industrial Warfare, p. 86. 71. WATNEY and LITTLE, Industrial Warfare, p. 87-88.
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mait pas scrupuleusement à l'accord de 19112. En Mai, l'union des marins et chauffeurs déclara la grève contre la Peninsular and Oriental et contre l'Orient Line, ces deux compagnies s'étant montrées irréductibles sur la question de l'augmentation des équipages et du perfectionnement des moyens de sauvetage. Mais la Fédération nationale des Travailleurs des Transports ne soutint pas la grève, qui échoua #. À la fin de Mai, l'union des bateliers fit grève contre la Mercantile Lighterage Company, parce qu'elle employait un ouvrier non unioniste, James Thomas ; Ia grève s’étendit bientôt à tous les bateliers 74. Puis la Fédération des Transports décida de soutenir les bateliers, et déclara la grève générale le 24 Maï. Elle échoua piteusement ; cependant, d’après une enquête de Sir Edward Clarke, si les bateliers avaient tort en demandant le renvoi de Thomas, beaucoup de travailleurs du port avaient raison de se plaindre de la conduite des employeurs, qui violaient en détail ou éludaient l’accord d’Août 1911 5. C’est que la solidarité ouvrière, si remarquable en 1911, fit défaut : il n'y eut guère que cinquante mille hommes à obéir aux ordres de la Fédération des Transports. Les dockers, les arrimeurs et les bateliers quittèrent presque tous le travail ; mais les autres unions, en particulier celles des camionneurs et des marins et chauffeurs, hésitèrent à les suivre 6. Le Port of London Authority et la Shipping Federation, qui avaient écouté en 1911 les avis conciliants du gouvernement, décidèrent d'en finir avec l'esprit agressif de leurs employés, et refusèrent tout accord 7. En Juin 1912 Ia Fédération des