FOI ET RAISONS ACTUELLES DE CROIRE
Messieurs,
Jusqu'à ce jour nous avons surtout étudié ricléal chrétien en lui-même, nous en avons analysé le contenu ohjectil. Il s'agit maintenant de le considérer par rapport à nous, et de voir comment pratiquement nous entrons en relation avec lui. Et d'abord comment le connaissons-nous ? Est-ce par la raison ou par la Foi, et, si c'est en définitive par la Foi, la Raison cependant n'y est-elle pour rien ? Au surplus suffit-il de croire à cet Idéal pour le réaliser? La Foi toute nue, ce qu'en langage théologique on appelle, d'un mot expressif, la a Foi morte » en fait à coup sûr une idée-lumière ; mais la charité n'est-elle pas requise pour changer la Foi morte en Foi vive, et transformer cette idée-lumière, en idée-lorce ? — Autant de ques-
lions auxquelles désormais nous devrons répondre, si nous voulons nous rendre exactemenl compte du rôle capilal que l'Idéal chrétien est appelé à jouer dans l'éducation chrétienne du caractère. Je m'en tiendrai aujourd'hui à l'analyse des rapports de l'Idéal chrétien avec la Raison humaine. A ce propos, nous nous demanderons d'une part, quelles sonl les raisons que nous avons de croire à la vérité d'un pareil Idéal, et, d'autre part, si ces raisons suffisent à son acceptation.
Le jour de votre baptême, Messieui's, vous avez reçu avec la grâce, et comme en germe, toutes les vertus surnaturelles, de façon à pouvoir vivre un jour en bons chrétiens. Entre autres, la Foi vous a été donnée, qui vous a permis, au premier éveil de votre intelligence, d'entrer en contact avec la vérité divine, et de marcher à sa lumière, dans le chemin du devoir.
Que s'est-il donc passé le jour où, pour la première fois de votre vie, vous avez fait acte de croyant, en utilisant votre Foi ? La chose n'est pas aussi simple que peut-être vous le sup-
posez. D'abord il vous a fallu connaître, au moins en gros, les vérités à croire. Car ces vérités-là ne nous sont pas données toutes faites, comme la Foi, au moment précis où, par le baptême, nous naissons à la vie surnaturelle. Il n'y a pas plus d'idées innées, dans l'ordre de la grâce, que dans celui de la nature. Toutes nos idées, nous commençons de le^ acquérir sur les genoux de nos mères, avant même que de savoir lire et écrire. C'est notre mère qui nous a appris la venue de Jésus sur la terre, et son liiston^e, et ses miracles, et sa doctrine. C'est elle qui nous a épelé son nom, et tracé sur le front le premier signe de la croix. C'est elle encore qui nous a renseignés sur le rôle maternel de l'Eglise en ce monde, et sur l'obéissance filiale qui lui est due. Et, pour nous rendre cet enseignement lumineux, elle a eu de ces mots, de ces images, dont seules les mères ont le secret ; et, pour nous le rendre acceptable, elle a trouvé de ces accents qui ne trompent pas, et en disent plus long au cœur de l'enfant, que les plus belles démonstrations à l'homme fait.
Car. ne vous y trompez pas, il ne suffit pas à un enfant, pour croire, de savoir son catéchisme sur le bout des doigts. Il lui faut déjà des raisons de croire. L'acte de Foi d'un en- La Virilité chrétienne. 6
fant, tout de même que celui d'un adulte, doit être raisonnable. Or, quelles raisons de croire plus efficaces sur lesprit et le cœur d'un enfant, xMessieurs, que la parole et les exemples d'une mère ! Sa mère lui a dit : Dieu a parlé, voici ce qu'il a révélé. — 11 est venu du ciel sur la terre en la personne de Jésus, voici ce qu'il a fait. — Et l'enfant a cru en toute assurance, et, sur cette assurance, il a joint d'instinct ses petites mains, il a levé au ciel ses yeux innocents, et ses lèvres fraîches et naïves ont murmuré le (( Credo ». Sa mère a été pour lui comme un motif vivant de crédibilité. L'ayant vue, à certaines heures douloureuses, se jeter au pied du crucifix, l'arroser de ses larmes, puis se relever bientôt consolée et plus forte, il en a déduit, avec la logique du cœur, que la ReHgion de sa mère devait être la vraie, puisque capable de pareilles et d'aussi subites transformations, et dés lors il a cru de toute son âme d'enfant, c'està-dire, simplement et sans aucune arrièrepensée. Sous l'influence de sa mère, et avec la grâce divine, il a fait librement au Dieu, qui daigne nous le demander, l'hommage d'une foi inébranlable à la parole infaillible de l'éternelle vérité.
Ainsi donc le témoignage humain suffisam-
ment autorisé — pour un enfant, le témoignage de sa mère, ou encore celui d'un maître chrétien, d'un catéchiste, d'un prêtre — donne sur la crédibilité du dogme la certitude raisonnable que procurent, à leur manière, l'étude et la science des raisons de croire. Dès lors la Foi est possible.
L'idéal serait peut-être, Messieurs, quen matière de crédibilité, nous fussions des « enfants » toute notre vie, et que, pour aller à Dieu dune façon raisonnable, nous pussions nous contenter de ces u chemins des simples ». Ce sont d'ailleurs les plus fréquentés, et il est à remarquer que, parmi les adultes, non seulement les (. charbonniers », mais les savants eux-mêmes, et les philosophes les préfèrent. Cependant nous vivons dans un temps où la a simplicité de la Foi » est fortement mise à l'épreuve et où il est bon, avant de s'y fixer définitivement, d'avoir parcouru au préalable les u chemins des forts », ceux de l'étude et de la science, qui. s'ils ne mènent pas à la Foi, conduisent du moins à la certitude préalable du fait de la révélation, et donc à la crédibilité des vérités révélées.
Le fait est, Messieurs, que le milieu mondain, où vous avez à vivre aujourd'hui, ne ressemble
^'uère à celui de la laniille. \'ous y entendez d'autres c vieilles chansons » qu(î celle dont voire mère a charmé vos oreilles d'enfant ; surtout vous y avez d'autres exemples sous les yeux. Par cela seul que vous lisez les journaux, les revues, les livres, que vous tenez une conversation dans un salon, ou en voyage, que vous assistez à une conférence, ou à un meetuig quelconque, vous vous rendez compte tout de suite que la « question religieuse » est à l'ordre du jour, qu'au grand jamais on n'en a autant parlé, ni pour l'attaquer, ni pour la défendre. Les vérités de Foi sont passées au crihle d'une critique souvent téméraire, quelquefois déloyale. Bref, un souffle si violent d'indépendance doctrinale passe en ce moment sur les esprits, qu'il est bon de s'arc-bouter à de solides raisons de croire, de peur d'être emporté aussi par la lafale. Si j'ajoute que les exemples ne sont pas rares de catholiques hésitants, et même renégats, à la première difficulté soulevée autour d'eux, vous comprendrez peut-être que la simplicllé syslémaiique en matière de crédibilité ne soit plus guère de mise, surtout de la part de jeunes gens intelligents, et tourmentés pour in plupart d'un vrai désir d'apostolat.
Oiie faire alors? Bien 'connaître votre Beli-
gion, Messieurs, et fortifier en même temps vos raisons de croire. La science de la Religion est, en effet, une des sources de la croyance, comme l'ignorance l'est de Vincrédulité, ou, ce qui revient à peu près au même, de la crédulité. Tant de jeunes gens ignorent aujourd'hui jusqu'à Vessentiel de la Religion chrétienne, et n'en connaissent plus que l'accessoire ! Evidemment, je ne viens pas vous demander d'être des théologiens. Il faut pour cela des grâces d'état que Dieu répartit rarement aux laïcs. Mais, en revanche, n'ai-je pas le droit d'exiger de vous que tout au moins vous sachiez votre catéchisme, et que vous le sachiez au point que, devant certaines objections de -surface qui courent le monde, de stupides préjugés qui hantent beaucoup d'esprits, et l'ignorance crasse qui en recouvre plusieurs, votre foi ne soit pas ébranlée, et n'ait pas à souffrir ?
En même temps que vous étudierez de plus près l'objet de la Foi, de façon à vous l'assimiler intellectuellement, vous fortifierez vos raisons de croire. Deux moyens surtout sont à votre disposition pour cela : l'un, que j'appellerai obiectil, et qui consiste à vous mettre au courant, par la lecture d'ouvrages compétents, par la fréquentation assidue de vos cercles
d'apologétique, de toutes les preuves, y compris les preuves historiques et sociales, que l'Eglise apporte avec elle de la divinité de sa mission. 11 serait à souhaiter que des jeunes gens appelés à vivre dans le monde, et désireux de s'y comporter en chrétiens de caractère, fussent à même, le cas échéant, d'étaler, aux yeux de n'importe qui, les raisons sérieuses qu'ils ont actuellement de croire à leur Idéal, et d'y conformer leur conduite.
Mais j'insisterai surtout, Messieurs, sur le moyen subiectif que vous avez de fortifier vos raisons de croire, en vivant cet Idéal. Il n'y en a pas de plus efficace, ni, en un sens, de plus moderne. Que nous reprochent en effet le plus souvent les incrédules d'aujourd'hui, au nom même de la science ? C'est, n'est-il pas vrai, de donner notre adhésion intellectuelle à des dogmes dont le contenu <( transcendant » échappe à l'expérience. Or, d'après eux, la science n est rien, si elle n'est expérimentale. Il s'ensuit que les vérités dogmatiques sont anti-scientifiques. La réponse à cette objection est relativement facile. Expérimentez vous-même la valeur intellectuelle de votre Idéal, en lui faisant rendre sa valeur de vie. Que peut-on vous objecter, au nom de l'expérience, touchant le néant des vé-
rites révélées, si, au contraire, ces vérités vous iont vivre, si le fait d'y croire de toute votre âme et d'y conformer votre conduite vous rend plus maîtres de vos passions, plus justes et plus charitables envers les autres, plus hommes enfin ? Le néant n'a jamais rien féconde. Par contre un principe de vie est vrai dans la mesure où il la féconde. Encore un coup, si le fait de vivre mon Idéal chrétien me rend plus homme, j'en devrai conclure, au nom de l'expérience, que cet Idéal ne saurait être une chimère, mais bien ce qu'il y a au monde de plus réel à la fois et de plus précieux. Dès lors un incrédule est mal venu de me reprocher d'y croire. Ce serait plutôt à moi de lui rétorquer l'argument, et de dire : Vous me reprochez, au nom de la science expérimentale, de croire à un Idéal qui dépasse le domaine de l'expérience. Mais qu'en savezvous, s'il la dépasse, vous qui ne l'avez jamais expérimenté ? Failes comme moi. Essayez de vivre cet Idéal, et alors vous aurez le droit d"en parler. Jusqu'à preuve du contraire, le plus moderne de nous deux, celui qui est le plus fidèle à l'esprit scientifique, ce n'est pas vous, mais moi. Je suppose donc, Messieurs, que vous vous soyez courageusement mis à l'œuvre ; que les vérités de Foi vous soient connues jusque dans
— scieurs détails, et que l'étude et la pratique vous aient fourni toutes les raisons de croire au fait de la révélation, et à la crédibilité de l'idéal chrétien, la Foi s'ensuit-elle nécessairement? ou plutôt — car je viens de supposer le cas d'un croyant — s'appuie-t-clle uniquement, pour adhérer à la vérité divine, sur celte connaissance objective qui u raisonne » sa Foi, et sur nos raisons d'y croire ? Par la Foi, le rapport de l'Idéal chrétien avec notre intelligence n'est-il pas plus intime? Grâce à elle, ne pénétrons-nous pas au cœur même de la vérité surnaturelle, au lieu d'en faire simplement le tour ?
§ II
Evidemment, l'objet de la Foi; par sa transcendance même, intellectuellement nous échappe. Nous ne l'atteignons pas en lui-même. Nous n'en avons ni l'évidence, ni l'intuition. Ce Dieu, trine et un, . auquel nous croyons de toute notre âme, et pour lequel nous nous sentons prêts parfois à tout sacrifier, à verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang, nous ne la vous jamais vu. Notre oreille ne l'a pas entondu. Nos mains ne l'ont pas touché.
Et cependant, nous affirme l'Ecriture, Il est
venu en ce monde, en la personne de Jésus- Christ. Ses prophètes l'ont annoncé. Ses miracles l'ont trahi. Il vit dans son Eglise, et l'on peut y suivre, à chaque page de son histoire, la traînée lumineuse de son passage, car « Il a passé en faisant le hien » !
Sans même aller le chercher si loin, sans sortir de notre monde intérieur, nous avons de multiples raisons de croire qu'il vit en nous. En effet, à de certaines heures, nous avons éprouvé le bienfait ineffable de sa présence. Nous avons goûté des joies intimes, qui ne pouvaient venir que de Lui, des consolations intérieures dont seul II a le secret. Nous avons senti s'éveiller en nous des énergies que nous ne nous connaissions pas. Tout cela ne nous invite-t-il pas à croire que ce Dieu, en qui nous avons foi, n'est pas un vain fantôme de notre imagination, mais la Réalité par excellence, la seule Réalité, d'où la vie déborde à flots, et se canalise en chacune de nos âmes ?
Et pourtant notre Foi, Messieurs — il faut le crier bien haut pour qu'on l'entende, — si elle requiert ces motifs de croire, ne s'appuie pas sur eux. Certes, nous n'avons pas le droit de croire sans motifs, parce que nous sommes des hommes, et qu'après tout nous devons agir rai-
sonnablemenl. Mais, si ces motifs nous invitent à croire, si même ils nous obligent à désirer la Foi, ils sont par eux-mêmes impuissants à nous la communiquer. A'oLre Foi est d'essence plus haute, d'origine exclusivement divme. Notre Foi est une grâce, un don de Dieu. C'est grâce à Dieu, Messieurs, que nous croyons en Dieu.
On nous reproche parfois à nous autres catholiques d'être crédules, d'orienter toute notre vie d'après des motifs qui, humainement parlant, sont loin d'apporter toujours la conviction dans l'esprit. Ceux qui nous font ce reproche, n'ont pas compris un mot à notre Credo.
\^oici en effet dans quels termes se formule notre acte de Foi : n Mon Dieu, je crois ferme- ). ment tout ce que \^ous avez révélé, et que » l'Eghse nous propose à croire, parce qu'é- » tant la suprême et infaillible vérité, vous ne » pouvez vous tromper, ni nous tromper. >
Lors donc que l'Eglise, Messieurs, qui, pour nous chrétiens, est le seul interprète officiel et authentique de la Révélation, détermine ce que Dieu a révélé, et nous le propose à croire, à ce moment, sous l'influx de la grâce divine qui nous presse, et à partir du terre-plein des motifs de crédibilité, nous nous élançons pour ainsi dire d'un bond dans l'Infini. C'est comme
si nous mettions Dieu — Vérité suprême et infaillible — en demeure de substituer sa propre Sagesse à notre ignorance, sa certitude invincible à nos hésitations ! Et voilà pourquoi nous ne devons pas craindre de répondre à ceux qui taxent notre Foi de crédulité que, de tous les hommes qui s'élancent à la poursuite de la vérité, les hommes de Foi, les chrétiens, sont encore les plus exigeants en fait de certitude. Ils cherchent d'abord, et par tous les moyens à s'éclairer eux-mêmes avant de croire, c'est nécessaire. Ils tiennent à ce que leur acte de Foi ne soit pas entaché d'erreur, ni d'imprudence. Mais, ce travail préalable terminé, et dès que l'Eglise a fait entendre sa voix, loin de se fier à leurs propres lumières, loin même d'en appeler aux lumières du monde entier, ils en appellent uniquement au témoignage de Dieu, de la vérité Infinie.
Voilà, Messieurs, jusqu'où vont nos exigences en matière de Foi. Notre certitude échappe aux critiques humaines. Elle est, dans son fonds, d'ordre surnaturel et divin.
Dans ces conditions, vous avez le droit de porter le front haut. Car on ne peut qu'admirer un homme qui, après avoir reconnu les limites de sa raison, et garanti ses croyances contre la
témérité, pousse ensuite la fierté jusqu'à vouloir ne s'appuyer que sur Dieu, sur linfini, pour donner une orientation féconde à sa pensée et à sa vie.
(( Qu'on me donne un point d'appui, s'écriait » Archimède, et je soulèverai le monde. » Pourquoi donc. Messieurs, nous qui l'avons en Dieu ce point d'appui, n'arrivons-nous pas à soulever le monde des âmes ?
Ah ! c'est qu'il nous manque le levier nécessaire à cette divine opération. Il nous manque cette Foi vive, dont parlait Notre-Seigneur à ses apôtres, lorsqu'il leur disait : « Si vous aviez la (( foi comme un grain de sénevé, vous diriez à » cette montagne : Transporte-toi d'ici là, et » elle se transporterait ; rien ne vous serait im- ). possible (1). » Au lieu de lui faire subir à ce levier divin de la Foi une trempe continuelle, en le replongeant, tout brûlant, dans les eaux de la grâce, nous l'avons laissé peu à peu se rouiller au contact du scepticisme ambiant. Au lieu d'en épurer tous les jours le métal, en le soumettant au feu de la charité, nous l'avons laissé se charger de scories. Au lieu de le faire servir à soulever en nous, pour en èlre délivrés,
\. Evangile selon S. Mathieti, ch. XVII, v. igsqq. — Cf. V. Rose : traduction et commentaire ; Paris, Blond et C'=, 7*^ édit.
— Sole monde des passions intérieures, nous nous sommes peut-être trop occupés de lui trouver un point d'appui dans les œuvres extérieures, dans nos œuvres !
Tout n'est pas perdu certes ! Il ne tient qu'à vous, Messieurs, de retrouver le véritable point d'appui de la Foi. Il dépend de vous, nouveaux Archimèdes, de soulever le monde !
L'Eglise attend cela de votre générosité. Elle vous supplie ce matin, par ma bouche, de ne pas dissiper les énergies de votre jeunesse dans une vie enfiévrée, et tout en surface. Elle vous demande de vous retirer souvent en vous-même, dans le secret de vos âmes. C'est là que Dieu habite, et, là seulement que vous le trouverez, pour vous appuyer sur Lui.
Et lorsque, l'ayant contemplé et prié dans le secret, vous sortirez de ce tête-à-tête, et de ce cœur-à-cœur ineffables, éblouis de sa lumière, et comme pétris de sa force, osez aller de l'avant, marcher le front haut et le regard clair. Le monde, je vous en réponds, ne vous résistera pas.