RAISONS ACTUELLES DE NE PAS CROIRE
Messieurs,
Quelles que soient nos « raisons de croire » à l'Idéal chrétien, la Foi surnaturelle par laquelle notre intelligence entre. en relation avec lui repose en définitive sur la parole de Dieu. Et la chose se comprend du reste, si l'Idéal chrétien, ainsi que nous lavons vu. consiste essentiellement à connaître Dieu comme II se connaît, et conséquemment à L'aimer comme Il s'aime. Avant donc de Le voir « face à face (1) », dans l'Eternité, selon l'expression de l'Apôtre, nous devons nous contenter de L'entendre, dans le temps. Avant que de Le contempler par son propre regard, nous en sommes réduits à nous fier à sa parole. Mais la (( parole » de Dieu, encore qu'elle projette sur
I. I Épître de S. Paul aux Corinthiens, ch. XIII, v. 21. La Virilité chrétienne. 7
son être et sa vie intime moins de lumière que son (( regard », n'en est pas moins infaillible. En nous fiant à elle, nous sommes tout aussi certains de ce qu'elle nous révèle maintenant que de ce que nous verrons nous-mêmes un jour. Le Dieu qui nous parle est le même qui se montrera à nous. Qu'il nous dise ce qu'il est, ou qu'il nous le montre, au fond cela revient au môme, dès lors que c'est bien Lui, — Vérité éternelle et infaillible — qui nous le dit. Toute la question est donc de savoir si Dieu a pai-lé, si nous avons des raisons sérieuses de croire au fait de la révélation. Dernièrement, je vous ai signalé quelques-unes de ces faisons, et indiqué le moyen d'en acquérir de nouvelles et d'irréfutables. Le jeune homme qui s'est adonné à ce travail d'acquisition ou de révision de ses motifs personnels de crédibilité fournit à sa Foi toutes les garanties humaines dont elle a besoin pour être raisonnable. Il n'a plus qu'à attendre de Dieu qu'il lui envoie, ou lui conserve la grâce, pour que cette Foi soit ou reste ce que dans son fonds elle doit être, d'origine et d'essence divines.
Mais d'où vient qu'aujourd'hui. Messieurs, les (( raisons de ne pas croire » apparaissent plus nombreuses encore que « les raisons de
croire » ? C'est à quoi je voudrais répondre brièvement, en vous signalant quelques-unes de ces raisons actuelles de ne pas croire, tant au point de vue intellectuel, qu'au point de vue moral.
Peu de science éloigne de Dieu, écrivait Bacon, beaucoup de science y ramène. On peut en dire autant des choses de la Foi. Ceux qui les ignorent s'en écartent à proportion de leur ignorance. Il suflit, au contraire, de les bien connaître pour s'en rapprocher. Or, je me demande avec quelque anxiété, si les défections nombreuses, que nous constatons depuis plusieurs années dans nos rangs, ne proviendraient pas, dans une large mesure, d'une méconnaissance profonde des motifs, ou de l'objet de notre Foi.
D'abord trop de catholiques ne le sont plus aujourd'hui que de nom, et ne portent plus de la Foi que le masque. Chez eux, le geste extérieur de Religion, qu'ils ont hérité de leur race, ou esquissé sous l'influence du milieu familial, n'a jamais été, ou n'est plus accompagné du geste d'âme. Ils prient des lèvres et lèvent les mains au ciel, comme d'autres blasphèment et
iiienaceiil Dieu du poing, par simple alavisme. Baptisés suivant la coutume nationale, ils con- Imuent daller à la Messe parce que, dans leur pays, la coutume ne s'est pas encore perdue d"y aller. Mais leur Foi se ramène toute à ces raisons fragiles, et purement extérieures, de croire, et se conlond avec elles. Au fait, je le répète, ce n'est plus de la Foi. C'en est à peine l'ombre, quelque chose comme un souvenir lointain (jui so précise et se fige dans certaines attitudes corporelles.
Le plus fort est que beaucoup d'entre ces catholiques de surface sont de bonne loi, et s'imaginent naïvement qu'en fait de croyance religieuse, ils n'ont point dégénéré. Malheureusement la bonne foi et la Foi sont deux choses. Il sulïil, pour être de bonne foi, d'ignorer à quoi l'on s'engage. La Foi, au contraire, ne saurait s'accommoder dune pareille ignorance. Un vrai croyant sait, à n'en pas douter, que sa Foi repose en définitive sur la parole de Dieu, et, qu'en dehors de cet appui divin, il n'y a pas de religion catholique qui tienne. L'autre, le croyant (( de bonne foi », ne s'appuie que sur des motifs humains de croire. Mais, ce qu'il appelle sa (( Foi » n'est plus qu'un mol vide de sens, destiné loul au jtlus à caractériser cer-
tains gestes religieux, qu'il continue d'accomplir, en attendant de la science, du progrès, de la civilisation, d'avoir perdu toute raison de s'y éterniser. Ajouterai-je que ces a décadents » du catholicisme sont encore moins renseignés sur l'objet de leur Foi, que sur les motifs de leur adhésion? Cela va de soi. Le dogme à leurs yeux s'identifie au Culte, et le Culte se réduit à quelques cérémonies traditionnelles, dont, pour rien au monde, ils ne voudraient se libérer avant que, sous la poussée des événements, la tradition ne s'en soit effacée du sol national.
L'ignorance des choses de la Foi caractérise donc ce catholicisme de façade. Mais pensezvous, Messieurs, qu'on ne la retrouve pas également, bien qu'à un degré moindre, chez ceux-"^ là mêmes qui font profession de la Foi la plus orthodoxe ? Sans doute, il ne faut rien exagérer en une matière aussi grave. Mais encore devons-nous tenir compte de certains événements qui se passent sous nos yeux, et essayer de les expliquer. Or, il est indéniable que des jeunes gens élevés chrétiennement en arrivent à perdre la Foi plus facilement aujourd'hui que jamais. Vous me répondrez qu'à cela on peut trouver beaucoup de causes. Soit, mais l'ignorance reli-
gieuse n'y est pas étrangère, et c'est, pour le moment, tout ce que je prétends démontrer.
Combien de jeunes gens en effet, oublieux des enseignements reçus, ou viclimes peut-être d'une fausse éducation chrétienne, qui déjà ne savent plus distinguer, dans leur Religion, entre le Dogme et le Culte ; dans le Dogme, entre ce qu'il faut croire, et ce que l'on ne peut pas croire ; dans le Culte, entre l'essentiel et l'accessoire, la prière et les prières, la dévotion et les dévotions ; en Morale, entre l'œuvre intérieure de réforme personnelle, et les œuvres extérieures qui, à coup sûr, sont de nature à favoriser la première, mais ne sont pas moins impuissantes à la remplacer ! Tout cela est entré pêlemêle dans leur esprit. Faute de temps et de •réflexion, l'assimilation n'a pu se faire. Il en est résulté un amalgame de croyances inadhélent et artificiel, que la moindre objection peut dissoudre, comme on voit un bloc de pierre friable tomber en poussière au premier choc.
Parmi les raisons intellectuelles de ne pas croire (pii caractérisent notre époque, s'ajoute à l'ignorance personnelle de la question religieuse, le scepticisme ambiant. J'entends par là celte épidémie de doute qui ciuahil la société chrétienne, et y tue les Ames par milliers. Prc-
nez autour de vous celle d'entre ces âmes qui vous paraissait le plus enracinée dans sa Foi. Voilà dix ans, quinze ans peut-être, qu'apparemment elle en vivait, que tous ses actes en étaient imprégnés. Hier encore, elle s'est endormie croyante. Comment se fait-il donc qu'aujourd'hui, ce matin même, elle se croit réveillée incrédule ? Du dehors la chose est incompréhensible, avouons-le. Mais pénétrez un peu plus avant dans cette âme, et la réalité éclatera, navrante, à vos yeux. Oui, sans presque qu'elle s'en doutât, et aussi à votre insu, le microbe du scepticisme s'est comme insinué dans ses veines. Goutte à goutte il y a sucé le sang divin — la grâce — dont celles-ci étaient gonflées. Jour par jour, heure par heure, il a miné son organisme surnaturel. Le ver rongeur du doute ayant trouvé dans sa Foi robuste une belle proie à dévorer, aussitôt, et sans plus, s'est mis à l'œuvre.
Cependant, protesterez-vous, comment a-t-il pu se frayer un chemin, et ramper jusque-là? D'où vient-il ?
Il vient de partout. Messieurs. Jamais, en effet, aucune époque n'a été plus favorable que la nôtre à l'éclosion de pareils rongeurs d'âme. Par une antinomie bizarre, le scepticisme sem-
hle être le fruit naturel de cette génération pourtant si avide de science et de progrès, non pas même un scepticisme théorique, destiné à séduire l'esprit sans engager la volonté, mais un scepticisme pratique, qui apparaît comme la résultante d'une multitude de causes disparates, plus fuyantes les unes que les autres. Vous diriez d'un air empoisonné, fétide, que nous respirons malgré nous dans une atmosphère surchauffée de savoir, éleclrisée par la jouissance, chargée de tous les miasmes qui fatalement se dégagent d'une société en voie de décomposition intellectuelle et morale.
Aussi bien, à moins d'une réaction incessante, d'un régime antiseptique très soutenu, personne ne peut se flatter d'échapper facilement à son influence délétère, et les jeunes gens moine que les autres. S'ils veulent conserver leur Foi, et la soustraire à la contamination générale, ils sont tonus non seulement d'en bien connaître la nature et l'objet, mais encore d'entretenir, de développer, d'affermir en eux cette connaissance, par des lectures appropriées,par la fréquentation de personnes instruites des choses religieuses, sans préjudice de tous les moyens surnaturels que l'Eglise met à leur disposition. Malheureusement les jeunes gens d'aujourd'hui, s'ils ont
un peu d'argent pour acheter des romans, n'en ont guère pour se procurer les livres d'apologétique ; s'ils trouvent le temps d'aller au théâtre, ou d'assister à des meetings politiques, ne trouvent pas en revanche une minute à consacrer à des instructions dogmatiques. Prenez-y garde cependant, Messieurs, la Foi se perd plus facilement que vous ne le pensez. Elle est sans doute un don de Dieu, et, de ce chef, inamissible. Mais elle a aussi son côté humain par où elle peut nous échapper.
Lorsque par notre faute, c'est à savoir faute de réflexion, ou d'étude, nous laissons s'évanouir nos raisons personnelles de croire ; lorsque, surtout par suite de fréquentations louches, de lectures incohérentes et mal dirigées — journaux, revues, brochures, livres sectaires, ou impies — nous laissons notre esprit s'imprégner des préjugés courants à l'endroit de notre Religion, s'assimiler de perfides objections sans leur chercher une réponse ; lorsqu'en un mot nous substituons inconsciemment à nos anciennes raisons de croire les raisons actuelles et intellectuelles de ne pas croire, nous nous exposons à perdre notre Foi. Combien de temps faut-il à un jeune homme pour en arriver à cette extrémité ? Cela dépend beaucoup des cir-
constances, mais il est certain qu'on y arrive. ' L'intoxication a beau être lente ; elle est en tous cas indéniable.
Je m'en voudrais, Messieurs, de ne point vous signaler une dernière raison actuelle de ne pas .croire, prise de l'ordre intellectuel, et qui, plus encore que le scepticisme, caractérise notre société. Dans sa dernière et magistrale encyclique, le Pape l'a flagellée, comme il convient, sous le nom de modernisme. Modernisme ou crilicisme, c'est tout un. Il s'agit de cet état d'esprit en vertu de quoi l'homme modenie prétend ne relever que de lui-même, et être à luimême son Dieu. Sous prétexte que, dégagé des influences dogmatiques, il a retrouve la nature, et le libre usage de sa raison, l'homme moderne professe en effet un souverain mépris à l'égard de tout ce qui le dépasse, et échappe h son regard. Tout est passé par lui au crible de la critique la plus étroite. Il n'y a pas d'autorité, même divine, qui tienne, dès là que sa raison est impuissante à l'atteindre en elle-même. On l'a très justement remarqué, le modernisme que le Pape a condamné, ce n'est ni une période d'histoire, ni les caprices de la mode, ni le domaine immense de la civilisation extérieure et matérielle, ni tout le domaine de la civilisa-
tion intérieure et intellectuelle. C'est uniquement cet esprit particulier à notre temps, qui se pose comme la seule norme de la vérité, et n'accepte pas de contrôle ; c'est cet esprit de critique à outrance qui a d'abord sacrifié l'autorité doctrinale de l'Eglise à l'autorité de la Bible interprétée librement^ puis celleci à la religion naturelle, puis la morale même à la pure science, les règles de conduite les mieux établies à la contingence des faits, et aux caprices du temps, et qui en arrive enfin, selon l'expression de Renan lui-même, à ne vivre plus (( que de l'ombre d'une ombre et du parfum qui reste quand la liqueur est répandue et le vase brisé (1). »
Si j'insiste sur ce point, ce n'est pas, croyezle bien, pour sacrifier à la mode qui est maintenant de voir du modernisme partout, et jusque dans la façon nouvelle de prononcer le latin liturgique, mais uniquement pour vous mettre en garde contre cette manie très h vingtième siècle » de tout critiquer ; d'être à soimême son propre juge en toute matière, fût-ce -en matière religieuse ; de faire le départ des •dogmes qui sont raisonnables, et de ceux qui
1. Baudrillart, Mgr : Discotirs cTinaugiiratioit des coursa Flnstiiut catholique de Paris ; novembre 1907.
ne le sont pas ; des principes de morale qui s'adaptent à notre mentalité, et de ceux qui ne s'y adaptent plus, et ainsi du reste. 11 y a à cela deux remèdes que voici : d'un côté une activité intellectuelle, un travail scientifique permettant de restaurer l'édifice ébranlé au nom de la science ; d'un autre, la soumission pure et simple à l'autorité doctrinale de l'Eglise. Ce dernier remède est à la portée de tous. Quant au premier, je vous ai déjà indiqué ce que j'en pense, en me plaçant à votre point de vue. Si vous n'avez pas à faire œuvre d'apologistes pour les autres, vous êtes du moins tenus de consolider vos propres raisons de croire, de vous initier aux difficultés d'ordre général soulevées autour de vous par les ennemis de la Foi, mais plus encore aux réponses qui y sont données par ses défenseurs.
-Mais peut-être ces raisons que j'énumère de l'affaiblissement progressif des convictions chrétiennes à l'heure actuelle paraîtront-elles trop générales, et donc négligeables à quelques-uns d'entre vous ? On ne peut nier cependant qu'elles soient d'actualité, ni qu'elles visent tout particulièrement la jeunesse intellectuelle. Savez vous, Messieurs, quel est précisément le grand écueil des jeunes? C'est de n'attacher d'impor-
tance qu'au danger immédiat, à la tentation prochaine, celle-là même qui secoue tout l'être des pieds à la tête, et le paralyse, au moment d'agir, comme si cette tentation ne se rattachait pas la plupart du temps à une série de capitulations imperceptibles, d'infidélités presque inconscientes, et qui sont le fait de ces dangers généraux dont je viens de parler.
La psychologie des « coups de foudre », dans l'ordre moral, est surtout une psychologie de roman. Elle ne s'adapte guère à la vie réelle. Car, à de très rares exceptions près, les grandes défections sont dues à des infiniment petits, à des dangers éloignés, qui, justement parce qu'ils sont éloignés, ne nous émeuvent pas, et endorment notre vigilance. C'est, à la lettre, le phénomène bien connu de la goutte d'eau qui, à force de tomber régulièrement et toujours au même endroit, creuse lentement le rocher le plus résistant, et finit par le détacher de la montagne, d'où il est précipité avec fracas dans la plaine.
Et maintenant, Messieurs, que nous avons parlé des raisons modernes et intellectuelles de ne pas croire, je voudrais dire quelques mots
des raisons morales qui font que les jeunes gens catholiques d'aujourd'hui ont une tendance à se détacher de leur Foi, à l'instant même où ils prétendent y adhérer sans arrière-pensée.
La Foi, comme d'ailleurs toute conviction sincère, est incontestablement un principe de vie. Selon qu'elle grandit ou diminue dans une âme, le niveau de la vie chrétienne, dont elle est la source, s'y relève, ou s'y abaisse. Mais la Foi est un principe de vie relativement difficile à entretenir. Cela tient sans doute à son caractère surnaturel, mais cela tient aussi à ses exigences pratiques. De même qu'on voit des gens recourir au suicide pour n'avoir pas à supporter plus longtemps le poids de la vie, il ne manque pas non plus de chrétiens qui renieraient volontiers leur Foi uniquement afin d'échapper à ses obligations. Je prétends qu'entre tolis, les jeunes gens en sont là, et le plus inconsciemment du monde.
11 existe, en effet, entre la vie vertueuse que propose la Foi, et la vie passionnelle à laquelle s'ouvre le jeune homme, du seul fait de sa jeunesse, comme une antinomie latente. La Foi exige qu'il vive d'une vie supra-terrestre, à un âge où la terre lui offre le plus d'attraits. Elle lui demande de rentrer en lui-même, au um-
ment précis où ses sens encore tout neufs le portent par bonds désordonnés vers le dehors. Elle lui impose d'aimer Dieu, et les autres plus que soi-même, alors que l'égoïsme-passion l'incline au contraire à n'aimer que lui. Elle le supplie d'être chaste, à l'heure même où la sensualité éclate en lui comme un coup de foudre, et menace sa vie d'âme. J'ai hâte d'ajouter c[ue cette antinomie n'est pas radicale, puisqu'en réalité beaucoup de jeunes gens, grâce à Dieu, et à leur énergie personnelle, en arrivent malgré tout à conformer leur conduite aux exigences de la Foi. Mais, à côté de ceux-là, dont il me plaît de saluer la vaillance, combien d'autres chez qui la vie chrétienne est étouffée par la vie passionnelle ; la lumière de la Foi, éteinte par les ténèbres des sens !
Je vous disais dernièrement que le meilleur moyen de fortifier ses raisons de croire, et d'en acquérir de nouvelles, consiste finalement à expérimenter sa Foi, à lui faire exprimer, dans des faits, sa valeur de vie. Vous comprendrez donc aisément que le fait de mener une vie absolument opposée à la vie selon la Foi, ait pour résultat pratique d'anéantir ces mêmes raisons de croire, et de leur substituer des raisons de rie pas croire. Et puisqu'au demeurant le jeune
homme, précisément parce qu'il est jeune, est exposé à s'abandonner au courant de ses passions, vous comprendrez aussi qu'il doive toul mettre en œuvre pour remonter ce courant, et trouver un meilleur emploi de ses énergies. Or, c'est ce que la plupart des jeunes gens catholiques d'aujourd'hui ne font pas. Bien loin de sécher dans sa source le fleuve de boue qui les emportera loin des rives de la Foi, ils ne ménagent rien pour l'alimenter, et en grossir les flots. Je n'en veux d'autre preuve que cette manie de lire sans réflexion, et d'une façon immodérée, tout ce qui se publie à l'heure présente, en fait de journaux, de revues, de pièces de théâtre, et de romans à la mode.
Pour comprendre jusqu'à quel point cette manie de tout lire, à tort et à travers, est préjudiciable à votre Foi, Messieurs, rappelez-vous que cette Foi est autant une attitude de cœur qu'une attitude d'esprit ; qu'à ce double titre, elle aurait besoin d'une nourriture qui répondît à la fois aux besoins du cœur, et à ceux de lintelligence où elle s'épanouit.
In véritable savant, qui a \ u la vérité de près, ne conserve sa science, et, en tous cas, ne la développe, qu'à la condition de se remettre toujours en face de la vérité entrevue, d'y revenir
sans cesse, pour se l'assimiler, et en faire comme sa propre substance. Un savant qui perdrait habituellement son contact avec la vérité, soit en ne faisant rien, soit en s'occupant d'autre chose, finirait par oublier ce qu'il a appris. Si cela est vrai du savant, qui voit la vérité, que dironsnous du croyant, qui y adhère sans la voir? Sans doute notre Foi repose sur le témoignage infaillible de Dieu, mais le témoignage de Dieu est une chose à expérimenter, dont on doit vivre tous les jours. De plus nous ne croyons jamais au témoignage de Dieu sans raisons. Par conséquent nous devrions toujoiu's renforcer ces raisons de croire par tous les moyens à notre disposition. Or, pensez-vous que le fait de lire n'importe quels journaux ou revues, de dévorer tous les romans ou pièces de théâtre qui vous tombent sous la main, soit un moyen efficace d'expérimenter dans votre âme et conscience le témoignage divin, et de donner plus de poids, plus de certitude, à vos raisons de croire ?
Vous savez bien que non, et dans vos moments de sincérité, vous êtes les premiers a l'avouer. Pour que la lecture d'un roman, par exemple, eût une influence réelle sur le développement de votre Foi, il faudrait tout au moins
que ce fût un roman chrétien. Or, de ces romans-là, j'en connais très peu, et, parmi ceux qui prétendent à ce titre, combien encore dont il faut prendre soin de biffer quelques pages de description par trop sentimentales ou réalistes, avant de pouvoir les mettre entre toutes les mains. Quand ce n'est pas l'esprit qui est choqué par les idées qu'on y soutient, c'est le cœur qui est blessé par la crudité — sinon toujours la grossièreté — de certains sentiments, ou de certains actes, ou de certains gestes, qu'on y révèle, et que complaisamment on y décrit. En dehors de ces romans exceptIonneUement chrétiens, je ne vois plus que des romans neutres en matière de Foi, ou des romans hostiles.
Vous allez me dire : Mais nous ne lisons pas les romans comme on lit l'Evangile, pour y chercher un aliment à notre Foi ? Je le sais, et c'est parce que je sais qu'on peut lire des romans pour toutes sorles de raisons, dont quelquesunes parfois sont passables^ ou même S''rieuses, que je ne me crois pas le droit de déclarer d'une manière absolue que tout jeune homme, ni même toute jeune fille catholique, en tout état de cause, doive s'interdire la lecture de tout roman quel qu'il soit.
Mais, du point de vue de la Foi, de la sauve-
garde de votre Foi, Messieurs, qui est, j'imagine, un point de vue capital, je me sens obligé, en m'appuyant sur l'expérience, d'avertir ceux d'entre vous qui ne s'en sont pas rendu compte, qu'il y a pour eux plus d'inconvénients que d'avantages à lire des romans, iïit-ce le plus anodin en apparence, ou le plus sérieux.
En général pourquoi un jeune homme, un étudiant en particulier, lit-il un roman? Le plus souvent on peut s'en rendre compte aux romans qu'il lit. S'il ne lit que des romans-feuilletons, à cinquante centimes, c'est d'abord pour passer le temps, pour le tuer, comme on dit, et, en vérité, il y aurait d'autres façons de ne pas le perdre, de ne pas le gâcher ; ou encore pour s'initier aux secrets de la vie, et c'est la meilleure manière de n'y comprendre jamais un mot, et de se préparer de cruelles déceptions. Quand on sait par qui, habituellement, et avec quelle légèreté d'esprit sont écrites ces pages insignifiantes, on n'a garde de fausser son jugement, de souiller son cœur et son imagination à les lire. Je ne parle pas des exceptions, elles sont si minimes.
Si au contraire un étudiant lit un roman à thèse, ce n'est presque jamais pour la thèse, qu'il n'est pas préparé d'ordinaire à compren-
tire. C'est quelquefois pour le mérite littéraire, lorsqu'il existe ; plus souvent pour la vanité de dire qu'il a lu un roman en vogue ; presque toujours pour l'intrigue amoureuse qui sert à la démonstration de la thèse. Il ne l'avoue pas à tout venant ; il ne se 1 avoue même pas toujours à lui-même. Mais, quand on a des exigences d'imagination, certains pcnctiants à la rêverie, ou encore des besoins de cœur ! — or, quel ékidiant en est complètement dépourvu? — voilà à quoi finalement se ramènent les raisons de lire les romans môme les plus sérieux.
Entre le roman-feuilleton et les romans h thèse, se déroule l'innombrable série des romans sans épithète, au titre alléchant, d'une lecture facile et piquant*^, soit qu'ils renferment de prétendues analyses d'âmes, soit qu'on y glorifie les actes d'une moralité douteuse, et quelquefois des actes franchement immoraux. Lorsque ces romans sont d'un écrivain inconnu, on ne les lit pas, ou on les lit en cachette. Au contraire, lorsque l'écrivain a un nom illustre, c'est là une raison qui en justifie apparemment la lecture. Car on est fier d'être au courant du mouvement littéraire de son temps, et cela vous pose dans l'opinion publique. Mais, à de très rares exceptions près, cherchez bien, et vous ne trou-
verez pas, en dernière analyse, d'autres motifs de lire, et de dévorer des romans que ceux que j'ai déjà signalés : un besoin de perdre agréablement son temps, de donner libre cours à son imagination, de flatter sa sensibilité, de fournir une pâture à son cœur, et de poser un peu devant la galerie pour être de son siècle, un jeune homme moderne, dans toute la sonorité creuse de ce mot.
Que voulez-vous que devienne la vie selon la Foi, et la Foi elle-même au milieu de toutes ces lectures ? La vie selon la Foi est une vie réelle, qui a de dures exigences, qui nous met aux prises avec le devoir quotidien, qui ne se paye pas de mots, ni d'imaginations, ni de rêveries ; qui ne s'accommode pas de la sentimentalité. Or, dans un roman, quel qu'il soit, la vie nous est présentée presque toujours sous un jour faux, toujours sous un jour incomplet. Les personnages n'ont de réalité que celle que leur prêtent l'imagination et le cœur de l'auteur. Et comme d'ordinaire cet auteur est un incroyant, il y a des chances que sa manière d'envisager la vie soit aux antipodes de la vie selon la Foi.
Encore un coup, que peut-il sortir de bon de ce contact habituel d'une âme de crovant avec
des œuvres dans lesquelles non seulement la Foi n'a aucune pari, mais où tout ce que la Foi respecte est méprisé, bafoué ; où la vertu est au second plan, et le vice au premier? Et ne prétextez pas les adoucissements littéraires dont l'auteur croit devoir user pour ne pas trop choquer le sens moral. L'expérience prouve que les œuvres les plus mauvaises, en malière de roman, ne sont pas toujours les plus brutales, mais au contraire celles où, à force d'art, ou d'habileté technique, le vice en vient à revêtir tous les charmes, toutes les séductions de la vertu.
J'en conclus que rien n'est plus dangereux, pour la vie chrétienne, qu'une lecture irréfléchie et immodérée de toutes ces productions soi-disant littéraires, dont on inonde aujourd'hui le marché, et je ne saurais trop vous engager à y couper court. Tous les romans ne sont pas mauvais, tout le monde ne perd pas la Foi à les lire. Mais en général on peut soutenir que la lecture des romans est une des causes qui exj)liquent le mieux l'affaiblissement actuel de la Foi, et la pauvreté de la vie chrétienne, dans le monde de la jeunesse intellectuelle.