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Dieu aurait-il donc manqué son œuvre : ou bien Ihomme. déjà las cl fatigué avant d'agir, aurait-il lâchement reculé devant l'entreprise, et porterions-nous dès lors les conséquences de sa lâcheté?
Deux doctrines se sont chargées de répondre à cette double question, mais en sens inverse l'une de l'autre: le pessimisme et le calhulicisme.
Au lieu daccuser l'homme, les pessimistes ont préféré rejeter la faute sur Dieu. Ils en ont conclu que la nature humaine est mal faite, et que nous devons résolument en prendre notre parti. A quoi bon en effet réagir, ou se révolter ? Abandonnons-nous plutôt à VInconscient, quel qu'il soit, et supprimons en nous tout désir. -Mais une pareille doctrine, en constatant le fait de notre déchéance, n'explique rien, ni Dieu, ni l'homme.
Le catholicisme, au contraire, qui se fait de Dieu la seule conception raisonnable, rejette entirrement la faute sur l'homme. Sous le voile des symboles et des allégories, il nous raconte la chute de nos premiers parents. .Alais son pessimisme de fait se colore aussil(M d'un optimisme f/randinse.
L'homme, nous dif-il. est en effet tombé, en
prétendant devenir comme Dieu. Mais Dieu, plein de pitié et de bonté, a consenti à le relever, en se faisant homme.
Ces deux mystères, celui de la cliule originelle, et celui de la rédemption, donnent au problème du mal moral sa solution satisfaisante. Même, d'un point de vue purement humain, il y a de fortes raisons de croire qu'elle est la vraie solution.
En premier lieu, le mystère de la chute explique pourquoi il y en a tant, parmi les hommes, qui sont presque impuissants à mener une vie vraiment humaine, et à donner ce vigoureux coup d'aile qui les emporterait dans la région éthérée de l'idéal. Et comment l'exphquet-il ? D'abord en précisant, comme je vous l'ai indiqué, les conditions elles-mêmes de cette chute ; puis, en faisant appel, pour la transmission de ses funestes conséquences, à la loi de l'hérédité.
Quand un homme, ici-bas, se livre à l'inconduite, il en subit tôt ou tard les fâcheuses conséquences. Cette chair qu'il met tous ses soins à satisfaire, prend d'ordinaire le germe d'une maladie mortelle, et ce germe, l'homme a le triste privilège de le transmettre à ses descendants. Vous n'avez qu'à regarder autour de
vou<, dans le monde. Dca enfanU que ni l'âge, ni les vicissitudes de la vie, n'ont eu le temps de corrompre, portent déjà au iront le stigmate du vice : dans le regard troublé et hésitant, l'annonce dune lare physique et morale, dont ils seront bientôt les victimes. Pauvres enfants ! Ils n'en sont pas cause, s'ils en sont les victimes ! Toute la responsabilité rejaillit sur leurs parents. Ceux-ci. en même temps qu'ils leur ont infusé la vie, ont déposé, dans leurs membres fragiles, le germe de la mort. On ne compte plus aujourd'hui — tant elles sont innombrables ! — les familles sur lesquelles pèsent lourdement les fautes de ceux qui les ont fondées. Les hôpitaux regorgent de ces enfants que la maladie et la mort guettent, à leur entrée dans la vie.
Telle est aussi, du point de vue surnaturel, l'hisloire du péché originel à travers les siècles.
Xos premiers parents ont désobéi à Dieu. Appelés à \ivre dans une atmosphère surnaturelle où ils ne pouvaient que respirer un air sjiin e! vivifiant, ils ont préféré, sous couleur d'indépendance, essayer de l'atmosphère fétide, empoisonnée, du péché. Mal leur en prit. Car leiu- àme. au contact d'un air impur, se dchilila. La grâce, ce sang divin (pii coulait dans
leurs veines, s'en échappa. El, au lieu de nous transmettre une vie divine, une santé florissante, ils ne réussirent qu'à nous infuser à tous le germe de la maladie morale dons ils sont morts, et dont nous nous mourons à notre tour.
Encore une fois. Messieurs, essayez, en dehors du dogme de la chute originelle, et de sa transmission par hérédité, essayez d'expHquer pourquoi, en effet, tant d'hommes sont impuissants à mener une vie vraiment humaine, vous n'y parviendrez pas. Du moins, vous vous heurterez à des mystères beaucoup plus troublants que celui-là. Car vous devrez aussi expliquer pourquoi, à côté de ceux-là qui se traînent honteusement dans la vie, et feraient presque douter de la valeur morale de l'idéal humain, il y en a, au contraire, et par milliers, qui dépassent en sagesse et en moralité l'idéal humain lui-même. Vous devrez nous dire pourquoi tant de martyrs, d'apôtres, de vierges, ont préféré la mort aux capitulations de leur conscience. Cependant ils étaient pétris du même limon que les autres. La flamme des mauvais désirs leur léchait le cœur, et excitait leur chair. Beaucoup même parmi eux ne se sont élevés si haut qu'après être tombés très bas. Alors quoi? Devronsnous fermer les yeux sur d'aussi étranges ano-
malies ? Sous prétexte que noire raison ne comprend rien à celle énigme, n'essayerons-nous point de la déchii'lrer à la lumière de la Foi ? Sans doute vous est-il arrive plus d'une fois, Messieurs, de rentrer en vous-même, au plus profond de votre conscience. Celait, je suppose, au lendemain d'une grande joie, ou à la veille de prendre une décision qui déciderait de votre vie. \'ous vous sentiez de taille à tout entreprendre. L'enthousiasme vous donnait des ailes. La lutte pour la vie morale, loin de vous effrayer, vous séduisait. L'idéal divin, entrevu comme un beau rêve, vous semblait à votre portée. Il vous suffirait, pensiez-vous, de tendre
la mam pour en cueillir les fruits Et vous
tendîtes la main en effet. Mais la branche, que vous voyiez si proche de vous, s'éloigna. Le sol. que vous croyiez si ferme sous vos pieds, se déroba. Vous fîtes aloi*s une chute qui vous meurtrit le cœur. Sous le coup de la honte et de la douleur, votre amour de l'idéal divin se changea au.ssitôt en haine, votre espérance en désespoir. V^oici à peu près les réflexions qui vous vinrent à l'esprit : Faut-il que Dieu se joue de nous pour faire miroiter ainsi à nos yeux un idéal qui n'est point fait pour nous? Comment pourrions-nous songer à devenir des dieux,
alors que déjà, avec la meilleure volonté du monde, et le plus grand enthousiasme au cœur, il nous est quasi impossible de rester des hommes ! . . . Et Dieu vous a répondu — du moins eussiez-vous pu distinguer sa réponse, si vous ne vous étiez laissé assourdir par la voix tapageuse des passions — Dieu vous a donc répondu : « Au lieu de compter tant sur toi, tu .aurais dû avoir un peu plus de confiance en moi. Bien loin de t'en remettre à ta faiblesse, tu devais davantage escompter ma force. Alors certainement tu ne serais pas tombé.
M'est-il donc plus difficile de faire de toi un Dieu, qu'il ne l'a été à mon Fils de se faire homme? Ne sais-tu pas que je mets au contraire mon orgueil à féconder le néant?
La distance de la terre au ciel est la même que celle du ciel à la terre, et mon Fils n'est précisément descendu sur la terre que pour t'emmener avec lui vers le ciel. S'il a arrosé de son sang le sol que tu foules au pied, c'est pour y faire germer les saints. > Mais encore faut-il boire ce sang goutte à goutte, ainsi que la plante la sève qui la nourrit. Et on le boit ce sang, non point en rêvant d'être un saint, mais en y travaillant efficacement tous les jours, et sans relâche. On s'en nourrit, en y mêlant les larmes que la
lutte pour la vie divine nous arrache des yeux lorsque nous consentons à l'entreprendre avec courage, et à accomplir notre làclie quotidienne.
Tel est, Messieurs, illustré par un exemple, l'Enseignement de l'Eglise au sujet de l'inlervention de Dieu dans le relèvement de notre vie morale. Pourquoi le rejelterions-nous ? 11 me semble au contraire que nous devons laccepler avec reconnaissance, car il met un terme à nos angoisses intellectuelles. Grâce à lui, nous comprenons maintenant pourquoi la plupart des hommes mènent une vie si peu humaine. Ils viennent au monde avec une tare héréditaire, un manque d'équilibre moral. Une sorte de fièvre spirituelle ^ — celle de la concupiscence — les saisit, et leur donne le frisson, à leur entrée dans la vie.
Par ailleurs, nous comprenons pourquoi l'élite des hommes en arrive à mener une vie surhumaine. Dieu, en se faisant liomme pour nous racheter et nous guérir, a infusé à l'humanité de sa propre énergie. Sa jo-râce, bien utilisée, permet à l'homme de devenir semblable à Lui. Dès lors voici la conclusion qui s'impose à tout espril sincère. Une morale qui s'origine à des dogmes pareils — celui de la Chute et celui de la Rédemption — et qui, en
dépit de toutes les entraves, et de tous les dénigrements, a réussi, pendant plus de vingt siècles, partout où elle s'est imposée, à soulever au-dessus d'elle-même la moitié de l'humanité, à réveiller de leur léthargie des millions d'âmes, pour les jeter dans une activité supérieure qui déconcerte la raison, cette morale-là doit être divine, tant elle est humaine !