FOI MORTE
Messieurs,
Voici donc résolue la question des rapports de l'Idéal chrétien et de l'Intelligence humaine. Quand, humainement parlant, nous avons des raisons sérieuses de croire que Dieu a parlé, il ne nous reste plus qu'à Lui demander et à attendre de sa générosité la lumière surnaturelle nécessaire pour nous fier à sa parole, nous appuyer sur son infaillible témoignage, et adhérer de toute notre âme à la vérité révélée. Alors la Foi nous est donnée. Mais de ce que la Foi éclaire notre intelligence, s'ensuit-il que, par elle seule, nous soyons des croyants dans toute la force du terme? Autrement dit, sufïît-il de connaître surnaturellement l'idéal chrétien, même dans sa plénitude, pour le réaliser? Le Concile de Trente a depuis longtemps répondu à cette
question d'une façon décisive, en établissant que la Foi, hélas ! n'est pas incompatible avec une vie de désordre, et qu'il y a précisément cette différence entre le juste et le pécheur, c'est à savoir que le premier vit de sa Foi, alors que le second n'en vit pas. La Foi du pécheur, le Concile l'appelle une « Foi morte » par opposition à la « foi vive » du just«. Dans celui-ci, l'idéal chrétien passe à l'état d'idée-|orce. Il reste, dans celui-là, à l'état d'idée-lumière.
Nous avons expliqué ailleurs la différence capitale qui existe entre l'idée-lumière et l'idéeforce. Nous avons rappelé que certains philosophes ont essayé de démontrer, à l'aide d'argumentations fort subtiles, que l'idée, à condition seulement d'être une idée un peu élevée, ce que nous appelons un idéal, peut beaucoup, sinon tout, par elle-même, pour l'éducation du caractère (1). Rien de plus désastreux, au point de vue moral, qu'une pareille théorie. On voit bien que l'idée par elle-même est une lumière, mais on ne voit pas aussi bien comment, par elle-même, elle serait une force. Pour que l'idée toute nue, même l'idée chrétienne telle que la Foi nous la présente, fût une idée-force, il fnu-
l.L' Education du caracttre ;\)tsc\ée, De Brouweret C"^, Lille, 190S: ch. VII, 2e édit.
drait que, par le seul rayonnement de sa lumière, elle communiquât de l'énergie à notre volonté, et maîtrisât l'élan désordonné de nos passions. Or, cela n'est pas. L'idée à coup sûr nous attire, nous fascine ; elle nous incline à vouloir, mais elle ne fait pas par elle-même que nous voulions. Je n'en veux d'autre preuve que ces milliers de pécheurs qui, depuis des siècles,, et sous toutes les latitudes, ont conservé leur Foi sans en vivre, sans faire passer l'idée chrétienne dans chacun des actes de leur vie.
D'après les enseignements de l'Eglise, aussi bien qu'aux yeux de la Raison et de l'expérience, une lumière divine est à coup sûr requise, pour prendre connaissance de l'idéal chrétien que Dieu propose à nos méditations et à notre conduite. Mais cet idéal une fois connu appelle, pour être aimé et réalisé, une force du même ordre. La Foi requiert la Charité. Sans la Charité, qui divinise notre vouloir, la Foi reste morte. Elle s'avive au contraire par la Charité. L'idéal chrétien que la Foi morte nous révèle n'est qu'une idée-lumière. La Charité la transforme en idée-force.
Je voudrais consacrer cette conférence à l'analyse des ressources et de l'impuissance relatives de la Foi, dans l'éducation chrétienne du
Caractère. On ne saurait, sur des questions j aussi complexes, être trop précis.
Indépendamment de toute idée religieuse, de tous les problèmes le plus important et le plus tragique, c'est à coup sur celui de notice destinée. Que dire alors si l'on se place au point de vue religieux ? De ce point de vue, il est le problème unique, devant lequel les autres ne comptent pas. En conséquence, au premier rang de nos connaissances, nous devons placer celle de ce problème, et de la solution qu'il comporte. Or, deux moyens de connaître notre destinée nous sont donnés : la raison et la Foi. Supposons un instant que s'éclipse la lumière de la Foi, et que nous en soyons réduits à marcher dans la voie du salut, à la lueur de la raison. Qu'arrivera-t-il ?
Pour répondre à celte question, il suffit de se rappeler que Dieu est l'un des termes du problème à résoudre. Or, la connaissance de Dieu par la raison n'est pas chose si commode qu'on pourrait l'imaginer. D'abord, il y a une foule d'âmes dont l'intelligence débile est naturellement inapte à s'élever jusque-là. Quand on
songe en effet que les grands esprits, en dehors du Christianisme, ont dû consacrer toute leur force intellectuelle à établir solidement les preuves de l'existence de Dieu ; quand on se rappelle, en outre, les discussions interminables auxquelles chacune de ces preuves a donné lieu de touf temps, dans le camp des Philosophes, il est tout naturel de penser que la plupart d'entre les hommes naissent incapables de gravir seuls ce sommet de la connaissance humaine.
Mais alors même qu'ils en seraient capables, combien parmi eux qui, faute de temps, devraient cependant y renoncer ! Vous connaissez ce vieil adage : primo vivere, deinde philosophare. Avant de philosopher, il faut vivre. Or, les préoccupations de la vie, le souci lancinant de leur existence personnelle, et de ceux dont ils ont la charge, sont pour les hommes un obstacle presque universel et permanent à l'étude de la philosophie, et particulièrement du problème de l'existence de Dieu. Enfin n'oublions pas que la connaissance de Dieu suppose une foule d'autres connaissances pour lesquelles bien des gens n'éprouvent aucun attrait, et dont ils se détourneraient par paresse intellectuelle, ou pour toutes sortes d'autres motifs plus ou moins plausibles, qu'il serait trop long d'énumérer ici.
La Virilité chrétienne, ro
Nous devons conclure de tout ceci que la Foi a sur la raison un premier et immense avantage, qui est de niettie à la portée de tous les honunes, et de la façon la plus simple et la plus expéditive, la solution tant souhaitée. Le petit enfant, qui croit spontanément tout ce que Dieu a révélé, est aussi avancé sur le problème de notre destinée que les malheureux métaphysiciens, qui ont consacré toute leur vie à le résoudre, sans toujours y réussir. Chrétiennement parlant, l'indigence intellectuelle, tout comme les soucis de l'existence, ne sont pas des obstacles insurmontables à la connaissance de Dieu. 11 n'est nullement nécessaire d'être un aigle, ni un rentier, pour obtenir la Foi. Avec la grâce de Dieu, un minimum d'intelligence et de la bonne volonté suffisent.
Plus expéditive que la raison, la Foi est aussi plus sûre. On ne connaît pas d'exemple d'homme de génie qui, sur les questions intellectuelles les plus hautes, comme celle qui nous occupe en ce moment, ne se soit trompé, n'ait mêlé l'erreur à la vérité, ou tout au moins l'obscurité à la clarté, l'ombre à la lumière. Avec la Foi, nous n'avons pas à redouter l'erreur, et l'obscurité elle-même à laquelle fatalement nous nous heur- Ions, le mystère qui enveloppe nos croyances,
ont leur explication dans la nature de l'acte de Foi. Dès lors que je m'appuie, pour croire, sur le témoignage infaillible de Dieu, je suis absolument certain de la vérité révélée par Lui, quelle qu'en soit d'ailleurs la teneur objective. Car Dieu ne peut se tromper ni nous tromper (1).
Enfin le champ d'mvestigation de la Foi est infiniment plus étendu que celui de la raison. Avec la raison, Thomme s'arrête au seuil de la divinité. Avec la Foi, il le iranchit. La raison nous dit ce que Dieu est dans ses relations extérieures avec le monde ; la Foi nous renseigne sur ce qu'il est en Lui-même, et dans ses relations intérieures avec nous. A la lumière de la Foi, nous apprenons en effet que non seulement nous sommes des fils de l'homme, mais encore des Fils de Dieu. Nous savons que notre âme immortelle, créée à Virnage de Dieu, est appelée à vivre de la réalité divine sur la terre, par la grâce ; dans le Ciel, par la gloire. Nous savons que cette vie selon la grâce doit d'abord faire de nous des hommes honnêtes, mais aussi des Dieux. Nous sommes certains de pouvoir un jour connaître Dieu tel qu'il se connaît, et