‹ La virilite chretienneChapitre 15 sur 48 · I. Epître aux Romains, ch. V et VIT · texte numérisé non relu

I. Epître aux Romains, ch. V et VIT

faire mieux comprendre, essayer d'une comparaison. On parle beaucoup aujourd'hui de lavialion. Des hommes intelligents et audacieux emploient tout leur talent et toutes leurs énergies à résoudre le problème du (( plus lourd que l'air >,. Ils cherclient, par tous les moyens à leur disposition, a se rendre maîtres de l'atmosphère, comme ils le sont de l'océan. Ils visent en un mot à établir les lois d'une navigation aérienne qui, une fois organisée, ne sera pas sans imprimer une orientation nouvelle et plus féconde au progrès social. Je me suis longtemps demandé pourquoi ce problème délicat et périlleux de l'aviation me revenait en mémoire chaque fois que j'abordais celui de l'éducation morale. C'est qu'en réalité ces deux problèmes ont de profondes analogies. Le « plus lourd que l'air » en matière d'éducation, c'est évidemment la chair qui, par nature, tend à descendre bien plutôt qu'à monter. Or, à l'enconlre de celte tendance naturelle, l'àme qui veut vivre moralement est tenue de la faire monter, de l'entraîner à sa suit€ dans son atmosphère à elle, de l'y maintenir, de l'y diriger, en matant ses penchants mauvais, en spiritualisant ses passions, en orientant et en utilisant toutes ses énergies. Avouez que l'entreprise n'est pas des plus

aisées et mérite d'être examinée de près. Déjà, d'un point de vue purement naturel, l'âme est incapable, sans un souffle de générosité puissant et toujours renouvelé, de dominer le corps au point de l'empêcher de « redescendre », c'està-dire de retourner à sa pesante nature.

Quelle ne sera pas la difficulté, au point de vue surnaturel ? Remarquez, en effet, qu'il ne s'agit plus seulement ici de s'élever du domaine des mauvais instincts et des passions brutales dans l'atmosphère morale immédiatement respirable par nous, et dont notre âme est comme baignée. 11 s'agit ni plus ni moins de passer d'un monde dans un autre, du monde de la nature dans celui de la grâce ; et, pour tout dire enfin, de faire un bond prodigieux dans l'Infini. Mais à cette fin nos forces naturelles sont radicalement impuissantes. Je ne vois pas d'autre moyen de s'élancer dans l'Infini et de s'y maintenir que de s'appuyer sur l'Infini lui-même. Une distance infinie n'est franchissable que moyennant une force d'impulsion infinie. Et donc puisque nous devons exécuter une ascension dans l'atmosphère divine, y respirer, et nous y mouvoir à l'aise, à coup sûr la Foi nous est due pour que nous ne nous trompions pas de route ; mais plus encore que la Foi, la Cha-

rite, c"esl-à-dire le souffle même de l'esprit de Dieu, nous est nécessaire pour prendre notre élan, nous arracher aux sollicitations charnelles, et nous soustraire au vertige des bas-fonds.

Peut-être pourriez-vous vous illusionner, Messieurs, et croire que, sans la grâce, il est facile à un homme d'être un homme honnête. Que ce soit possible, peut-être, mais facile, je le nie. D'abord à raison de la complexité même de notre nature, qui est à la fois esprit et chair ; puis en vertu de celte loi de concupiscence qui, depuis la chute originelle et à cause d'elle, a accentué l'espèce dantinomie que nous constatons entre les aspirations de l'âme et les besoins du corps. Mais ce qui, en tous cas, est impossible, et défie à priori toutes les forces humaines, fussent-elles éclairées par la Foi, c'est de surnaturaliser par nous-même une pareille honnêteté, et de rendre méritoire pour le ciel la plus petite de nos pensées, la moindre de nos émotions, une parole, ou un simple geste. Pas plus qu'il n'est possible à un enfant d'atteindre le soleil avec un palet de pierre, il n'est en notre pouvoir d'homme de donner une valeur divine à aucun de nos actes humains. L'intervention divine est nécessaire. Dieu seul, en nous soulevant de terre au souffle de son Esprit,

c'est-à-dire en nous donnant sa grâce, peut nouspermettre de franchir d'un bond la distance infinie qui nous sépare de Lui. Seul, 11 peut, après nous avoir communiqué par la Foi de sa propre lumière, nous infuser de sa force, répandre de son cœur dans le nôtre la Charité qui nous mettra en état de vivre de sa vie, et, tout en faisant de nous d'abord des hommes honnêtes — car la grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne — en fera aussi des Dieux.

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