‹ La virilite chretienneChapitre 16 sur 48 · FOI VIVE · texte numérisé non relu

FOI VIVE

Messieurs,

Il ne suffit pas d'avoir la foi pour vivre conformément à ses exigences. L'idéal chrétien éclairé par la Foi n'est qu'une lumière; seule la Charité en fait une lorce. Voilà pourquoi sans doute l'Apôtre S. Paul écrivait aux Corinthiens : (( Si je parle la langue des hommes » et des Anges, mais que je n'aie point la Cha- » rite, je suis un airain qui résonne, une cym- » baie qui retentit. Et si j'ai le don de pro- » phétie, et que je connaisse toutes les choses » cachées et toute la science, et que [aie toute » la Foi, au point de transporter les montagnes, » mais que je n'aie point la charité, je ne suis « rien (1) ». Après avoir parlé des ressources

I. Première épîtreaux Corinthiens : ch. V. — Cf. traduction française par le R. P. Lemonnikf, Paris, Bloud et C''^, S« édit.

et de 1 impuissance relative de la Foi, dans l'éducation chrétienne du caractère, il me reste à parler de la toute-puissance de la Charité. Jai à vous montrer que lidéal chrétien, à la condition d'être non seulement connu, mais voulu surnaturellement,non seulement coniemp/é, mais aimé, est de nature à former des chrétiens de caractère, c'est-à-dire des êtres dont le niveau moral s'élève à l'infini ; dont la force de volonté emprunte pour ainsi dire de sa toute-puissance à la volonté divine, en aimant Dieu comme 11 s'aime, pour Lui-même et par-dessus toutes choses. La charité en effet, telle que l'Eglise la conçoit, se définit d'ordinaire : une vertu surnaturelle par laquelle nous aimons Dieu pour Lui-même et par-dessus toutes choses, et notre prochain comme nous-mêmes pour Vamour de Dieu. Or cela revient au fond à déclarer qu'en aimant Dieu de charité, nous l'aimons comme 11 s'aime, puisque tout le premier — et cela par nature, par besoin, par nécessité — Dieu ne peut rien aimer que pour Lui-même, et doit s'aimer Lui-même plus que tout. Commençons donc par analyser ces deux caractères essentiels de l'amour que Dieu se porte. Nous comprendrons alors quels sont ceux que notre amour pour Lui doit revêtir. En deux mots

voyons comment Dieu s'aime ; nous saurons du même coup comment l'aimer.

Comment Dieu s'aime-t-il ? Et d'abord s'aimet-il, Dieu ? Ni la raison, ni la Foi, ne nous permettent d'en douter. Raisonnablement parlant, pourquoi Dieu ne s'aimerait-il pas ? Seul le Néant est incapable d'amour, parce qu'il n'est rien, sinon la négation même de tout être, de toute periection. Mais le moindre atome, du seul fait qu'il est, s'aime à sa façon. Du moins agit-il comme s'il aimait, en luttant contre l'anéantissement. Et si c'est abuser des termes que de prêter de l'amour à des êtres inanimés, incapables de réflexion et de sentiment, du moins ne nierez-vous pas qu'au plus bas degré de l'échelle de la vie, les êtres les moins doués de perfection s'aiment férocement. La lutte pour la vie en est la preuve. Lutteraientils contre tout pour prolonger d'une heure, d'une minute, leur existence éphémère, tous ces infiniment petits, s'ils n'éprouvaient pour eux-mêmes que de l'indifférence ? Un immense courant d'amour traverse donc tous les êtres de la création, depuis le ciron jusqu'à Dieu. Car, je vous le

demande, si le moindre des insectes, uniquement parce qu'il échappe au néant, s'aime luimême, comment le Dieu qui, non content d'échapper au néant, le féconde, étant l'Etre même, l'être par essence, l'être infini, parfait, éternel, comment, dis-je. Dieu ne s'aimerait-Jl pas?

Il s'aime donc. Il s'aime infiniment. La Raison nous l'affirme, et la Foi vient à la rescousse de la Raison pour nous détailler un peu cet amour, en soulevant comme un coin du voile qui nous ravit ses mystérieuses profondeurs. Oui, Dieu saime d'amour et de quel amour ! Et d'abord, nous enseigne la Foi, l'être de Dieu est si fécond, qu'il commence par se dédoubler en quelque sorte, sans s'amoindrir, ni se diviser. De toute éternité, Dieu le Père engendre un Fils, de même nature que Lui, qui est comme l'image subslantielle et vivante de sa propre pensée, Dieu comme Lui, infini, éternel, parfait comme Lui. Entre le Père et le Fils jaillit aussitôt une flamme d'amour, que dis-je une flamme? L'amour en personne, le Saint-Esprit, qui unit le Père à son Fils, le Fils à son Père, sans les confondre, ni se confondre avec eux. Car en vérité que pourrait être l'amour d'un Dieu pour Lui-même sinon Dieu comme Lui? L'amour de Dieu ne saurait ressembler à notre amour ;

ii ne peut être imparfait, ni accidentel à Dieu. .< L'amour de Dieu, s'écrie Bossuet, est sub- » stantiel comme sa pensée ; et le Saint-Esprit » qui sort du Père et du Fils, comme amour » mutuel, est de même substance que l'un et ).' l'autre, un troisième consubstantiel, et avec ») eux un seul et même Dieu (1). »

Après de pareilles révélations, oserions-nous mettre en doute l'amour que Dieu se porte à Lui-même? Il s'aime éperdûment, mais pour Lui-même. Entendez bien ce que j'ajoute au fait de l'amour de Dieu pour en donner raison. Si Dieu s'aime, si son amour est fécond au point de se (( personnifier », ce n'est pas pour quelque chose d'extrinsèque à Dieu. Dieu s'aime pour Lui-même. Il est à la fois le principe et la fin de son amour. Il s'aime sans sortir de Lui-même, et c'est en Lui-même que l'amour qu'il se porte produit toutes ces merveilles de fécondité. Vous allez m'objecter que Dieu est égoïste? Eh! oui, Il l'est. Il l'est même infiniment. Il ne peut pas ne pas l'être. Il met sa gloire à l'être, et plus II l'est, plus II est Dieu. Car remarquez, je vous prie, qu'il y a égoïsme et égoïsme. Il y a un égoïsme étroit dont nous

I. Bossuet : Élézations sur les mystères ; 2« semaine, 5^ élévation. La Virilité chrétienne. ,,

sommes trop souvent les victimes, et qui nous rapetisse au lieu de nous agrandir. Je veux parler de cet égoïsme suivant lequel nous sacrifions le meilleur de nous-même à ce quil y a en nous de pire, l'esprit à la chair, la vertu à la passion, ihomme à la brute. Cet égoïsmelà est un vice. Au surplus il est inintelligent. Car ce n'est pas faire preuve d'intelligence que de préférer l'ombre à la lumière, le froid à la chaleur. Or la lumière, en nous, c'est la raison ; l'ombre de la chair doit lui être sacrifiée. La chaleur en nous, c'est la volonté ; la glace des instincts mauvais doit se fondre à son contact. Par contre il y a un égoïsme large, qui, bien compris et bien pratiqué, dilate notre être, et l'étend, le développe à sa mesure. 11 s'agit de 1 egoïsme par lequel nous sacrifions en nous la chair à l'esprit, la passion à la vertu, la brute à l'homme. Cet égoïsme est le seul amour raisonnable que l'homme puisse se porter à luimême. L'homme n'est grand qu'à proportion de cet égoïsme-là.Il est tenu de le cultiver, sous peine de déchéance. Sans lui, il cesserait d'être homme. Ainsi, toute proportion gardée, fl en va-t-il de Dieu. Etant la perfection absolue, Dieu ne peut aimer en Lui rien que de parfait. Or, remarquez que l'amour prend la couleur

des choses qu'il réchauffe, comme la lumière celle des objets sur lesquels elle rayonne. Si les choses que nous aimons sont viles, basses, notre amour sera vil et bas. Si au contraire nous aimons de grandes choses, notre amour, en s'identifiant à elles, leur empruntera de leur grandeur. Si nous aimons enfin un être qui soit absolument parfait, notre amour se perfectionnera à son contact, et à supposr que nous pussions l'aimer infiniment, nous l'égalerions en perfection, nous serions parfaits comme Lui. Et c'est justement le cas de Dieu. Lui, Etre parfait. Il s'aime, et II s'aime d'une manière infinie. Rien n'égale son être en perfection, puisqu'encore un coup II est la perfection même. Il ne peut donc rien aimer d'autre que Luimême, sinon pour Lui-même. J'en conclus que l'égoïsme de Dieu est son plus beau titre de gloire ; que plus Dieu est égoïste, plus il est Dieu. Ce n'est pas à dire que Dieu ne puisse rien aimer en dehors de Lui ! Il nous a assez prouvé le contraire, si c'est vraiment aimer quelqu'un que de mourir pour lui. Mais ce que je veux dire, et ce sur quoi j'insiste, c'est que tout en aimant d'autres êtres que Lui, Dieu les aime en fin de compte pour Lui.

Il s'ensuit également que Dieu s'aime par-

dessus toutes choses. Après tout ce que je viens de dire, celle seconde atïirnialion peut se passer de preuves. Le fait que Dieu s'aime, et n'aime les créatures que pour Lui, témoigne à l'évidence qu'il s'aime plus que tout. Venons-en donc à l'analyse de la Charité par laquelle nous devons à notre tour aimer Dieu pour Lui-même et par-dessus toutes choses, et voyons quels rapports celte charité peut avoir avec l'éducation du caractère.

Une de nos grandes souffrances, ici-bas, quand nous aimons, consiste à n'être point payé de retour, et à sentir que notre cœur bat à vide, que ses appels restent sans écho. Nous voudrions que l'harmonie préétablie qui préside à l'at- Iraclion des astres, s'étendît un peu plus à l'attraction des âmes. A certaines heures, et devant certains êtres aimés que notre amour n'émeut point, il nous vient des désirs insensés, celui par exemple de faire passer dans leur poitrine un peu du cœur qui bat pour eux dans la nôtre. Alors ils nous aimeraient comme nous les aimons ; nous porterions à deux le poids de la vie, et il nous paraîtrait plus léger ; nous goii-

tenons ensemble les mêmes joies, et lem^ suavité en serait doublée Mais ce sont là des

rêves dont la réalisation nous dépasse. Entre nous, pauvres créatures, l'amour est un sentiment qui s'inspire, et non un sentiment qui s'impose. Il fallait être Dieu pour oser imposer son amour à toutes les créatures capables d'aimer ; et leur enjoindre à toutes de l'aimer comme II s'aime pour Lui-même et par-dessus toutes choses. Sans doute il nous est loisible, mais à nos risques et périls, de ne pas aimer Dieu. L'obligation n'en demeure pas moins, et pour tous ceux qui s'y soumettent, les moyens leur sont donnés d'y faire face.

Nous touchons ici. Messieurs, à l'un des mystères les plus ineffables de notre sainte religion. Que Dieu soit tenu de s'aimer, et qu'il doive n'aimer que Lui, et s'aimer plus que tout, voilà qui est incontestable, et relativement clair. Mais que nous, dont le cœur est si chétif, et l'amour si fragile ; que nous, pauvres créatures, nous devions aimer Dieu ainsi, n'est-ce pas une gageure, une chimère? Non, car Dieu y a pourvu. Il nous a communiqué de son propre amour. En nous donnant sa grâce, Il nous a fait participer à sa charité. Le cœur qui bat pour nous dans sa poitrine — si vous me permettez cette

métaphore — bat aussi pour Lui dans la nôtre, attendu, nous affirme l'Apôtre, « que nous sommes en Dieu, que nous nous mouvons et vivons en Lui (1). » Qi»e dis-je? Dieu en personne, en la personne de son Esprit, qui est l'amour divin substantiel, l'amour par lequel Il s'aime, habite en nous, établit en nous sa demeure. Encore un coup quel mystère, et que lamour de Dieu doit être fort pour opérer de ces métamorphoses !

Mais il ne suffit pas d'envisager la charité envers Dieu d'un point de vue théorique. Voyons maintenant à quoi cette charité doit aboutir en pratique.

S. Augustin a prononcé une parole étonnamment profonde lorsqu'il a dit : Aimez et faites ce que vous voulez ; ama et lac qnod vis. Il parlait de la charité que nous devons à Dieu. Quiconque aime Dieu comme II s'aime est en effet capable de tout faire, dans les limites de la volonté de Dieu. Pourquoi Dieu a-t-il réussi à féconder le néant? Interrogez son amour, et il vous répondra que de soi l'amour est créateur. Pourquoi Dieu, après la chute de l'homme, en est-Il arrivé à faire des justes avec des pécheurs?

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