‹ La virilite chretienneChapitre 19 sur 48 · I. Gay Mgr : Les Ver/us chrétiennes ; L' Espérance · texte numérisé non relu

I. Gay Mgr : Les Ver/us chrétiennes ; L' Espérance

nous en fait une obligation. L'âme chrétienne en qui ne fleurirait plus la vertu d'espérance serait morte du même coup à la vie chrétienne. C'est le désespoir de Judas, plus encore que sa trahison, qui a causé sa mort éternelle. Il est donc important de savoir sur quoi porte cette obligation d'espérer qui nous est faite. Voici comment se formule d'ordinaire l'acte d'espérance chrétienne : a Mon Dieu, j'espère avec n une ferme confiance que vous me donnerez, )) par les mérites de Jésus-Christ, votre grâce » en ce monde, et voire gloire dans l'autre, par- » ce que vous nous l'avez promis, et ne pouvez » manquer à vos promesses. » Il ressort de cette formule que l'objet propre de l'espérance chrétienne, c'est la grâce de Dieu en ce monde et sa gloire dans l'autre, et que, pour espérer cette grâce et cette gloire, nous nous appuyons uniquement sur le secours divin. Voyons ensemble si notre espérance porte pratiquement sur cet objet, et si vraiment elle s'appuie à ces divines promesses.

J'ai dit que l'espérance est l'âme de la vie humaine. En effet, nous en avons besoin au mi-

lieu de nos joies, mais surtout de nos douleurs. Or la joie et la douleur sont comme le flux et le reflux de la vie ; nous allons du rire aux larmes incessamment, emportés par la vague des événements quotidiens. L'àme dont le cœur a cessé de battre, pour chanter ou pour se plaindre, n'est plus une âme humaine ; moralement elle a cessé de vivre. S'il est donc vrai que la vie soit un mélange de douleur et de joie, il est absolument vrai qu'elle est toute espérance. La mort commence avec le désespoir. Considérez la joie la plus intense. Pour en jouir dans toute son intensité, savez-vous quelle attitude il faut prendre? Ne pas songer qu'elle puisse s'évanouir. Un plaisir dont on sait qu'il louche à sa fin n'est déjà plus un plaisir : il est dans l'état de la fleur dont une larve immonde a mordu la jeune tige. Prenez au contraire la douleur la plus vive, la plus cuisante. L'espoir d'en finir au plus vite avec elle est encore le meilleur remède à prendre contre elle, du moins pour la supporter, sinon toujours pour la guérir. Il en va de la vie chrétienne, comme de la vie humaine: elle obéit aux mômes lois. C'est un océan immense où nous sommes ballottés de la joie à la tristesse, de l'enthousiasme au découragement, de la verlu au péché. Aujourd'hui

nous nous sentons pleins d'ardeur au devoir; demain le devoir nous glacera d'épouvante : aujourd'hui Dieu était avec nous ; demain il nous semblera qu'il s'est retiré de nous ; l'Idéal chrétien aujourd'hui nous séduit ; demain la réalité nous écrasera. Dans ces conditions que deviendrait la vie chrétienne si nous n'avions l'espérance pour nous y maintenir en état d'équilibre stable, et nous empêcher de nous noyer dans les larmes ?

Heureusement, Dieu y a pourvu. Il nous a fait un devoir, en nous fiant à ses promesses, et en nous appuyant sur Lui, d'espérer sa grâce en ce monde et sa gloire dans l'autre, sa grâce pour nous aider à surmonter les difficultés de la vie, sa gloire pour prolonger éternellement notre joie. La grâce de Dieu, qu'est-ce donc ? Mais c'est Dieu lui-même, autant du moins qu'il peut ici-bas se donner à une créature ; c'est Dieu luttant de concert avec nous pour nous rendre semblables à Lui. Il est là qui habite en nous ; Il y vient avec son trésor de grâces et de dons, nous invitant à y puiser à pleines mains. Sans la grâce de Dieu, nous ne pouvons rien faire ; avec elle, nous pouvons tout. Mais encore y a-t-il à cela une condition, qui est d'avoir confiance en Dieu et d'espérer de toutes

nos forces qu'il ne nous la refusera pas. A saint Paul qui, dans son langage énergique, se plaignait d'être souffleté par Satan, Dieu répondit : « Ma grâce te suffit ». Il arrive à lout le monde, ^Messieurs, et il vous est sans doute arrivé à vous aussi, d'être souffleté par Satan, je veux dire, d'être en butte à toutes les tentations, aux prises avec la douleur. Ici c'est une épouse que la mort a séparée de son époux, une mère qui s'est vu arracher ses enfants, tantôt par la mort du corps, tantôt par la mort plus dure du cœur, ou de lame ; là ce sont des enfants qui n'ont pas connu les joies de la famille, dont les difficultés de toutes sortes ont étreint le co'ur comme dans un étau. Au milieu de tant de ruines que les vagues furieuses de la vie amoncelaient autour de vous, vous êtes-vous tenus, solides, sur le rocher de l'espérance chrétienne ; avez-vous compté sur la grâce de Dieu? Hélas ! nous comptons trop sur le hasard ou sur nous. Nous comptons sur le hasard pour dénouer les fds de la destinée que la Providence nous a en quelque sorte tissée de ses mains; nous comptons sur nous pour nous sauver au moment même où il est évident que nous sombrons. Dieu est là sur la rive qui nous regarde. Il ne nous demande que

de Le regarder ; d'avoir confiance en Lui . Comme à saint Pierre, marchant sur les eaux, Il nous crie de ne pas avoir peur, d'espérer ; et, comme saint Pierre, nous nous sentons couler à tond, faute d'espérance. Chose étrange, notre espérance s'exerce surtout dans la vie chrétienne aux heures où elle a le moins de raison de nous servir, et le désespoir nous prend à la gorge, au contraire, il nous étouffe, à l'heure où les ailes de l'espérance devraient faciliter vers Dieu notre essor. Dé fait quand espérons-nous? Lorsque nous sommes dans la joie, lorsqu'il nous semble que tout va bien. Alors volontiers nous espérons que ce sera toujours ainsi ; que nous aurons la grâce de continuer. Viennent au contraire les revers, les tentations, les chutes, alors nous commençons de désespérer. En cela nous nous trompons du tout au tout. Dieu n'aime rien tant que de nous voir nous effacer devant Lui. Il va jusqu'à permettre que ceux qui mettent trop de confiance dans leur propre vertu succombent. Bien souvent c'est quand le péché a terrassé une àme et l'a réduite à l'impuissance, que le Tout-Puissant s'approche d'elle. Lui qui a créé le monde de rien, se fait alors un jeu de refaire quelque chose de sublime avec moins que rien, c'est-à-dire un juste avec un

pécheur. Dans ces conditions, n'avons-nous, pas tout lieu d'espérer? Assurément il. ne s'agit pas d'être présomptueux. Mais lorsque de notre cùté nous faisons tout ce que nous pouvons, ce serait faire injure à Dieu que de. ne pas se fier à son secours et à ses promesses, compter sur sa grâce en ce monde, et sa gloire dans l'autre. Car lespérance chrétienne, je le répète, a des ailes. Elle ne- s'arrête pas aux horizons terrestres : elle nous conduit au ciel.

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Vous savez, en effet, Messieurs, à quelle formule concrète et expressive se ramène l'espérance chrétienne : il y aura un ciel pour les bons, et un enfer pour les méchants.

Ce mot de ciel qui, pour nous chrétiens, illumine d'un cai et chaud rayon nos misères quotidiennes, a le don d'exciter l'ironie et la pitié de ceux qui tiennent surtout à la terre; d'effaroucher, disons le mot, de scandaliser les pharisiens de la morale, ceux qui se font de la vertu, du devoir, une conception froide et austère.

Je ne m'occupe pas des premiers. Libre à eux après tout de préférer dix ou vingt ans de jouissances terrestres à la vision éternelle de

Dieu. Je veux surtout m'arrcter aux seconds, à ceux qui reprochent au christianisme de prêcher une morale utilitaire, et do décerner une prime à la vertu, en subordonnant le devoir au bonheur.

C'est qu'en eiïet il est facile, Messieurs, de jouer sur ce mot de bonheur. On vient donc nous <3ire : Si le bonheur, le ciel, n'était pas au bout de vos efforts, vous, chrétiens, vous ne seriez pas des hommes de devoir ; si l'on ne mettait pas, dans voire morale, la vertu à l'encan, vous ne l'achèteriez pas au poids de la souffrance.

Après tout ce que je vous ai dit sur le caractère du devoir, Messieurs, vous devez être à même de répondre victorieusement à celte objection. Pourquoi vous ai-je dit que nous devions être des hommes de devoir? Uniquemenl parce que notre nature le réclame, el sous peine de déchoir de notre dignité d'homme. Et lorsqu'il a fallu expliquer l'intervention de l'autorité divine dans l'étabhssement de la morale chrétienne, je me suis surtout appliqué à vous montrer que cette intervention répondait parfaitement aux exigences de notre nature, qui a Dieu pour principe et pour fin. j\Iaintenant il se trouve que le bonheur de l'homme consiste

précisément à agir en homme, et que cette activité engendre la joie, que voulez-vous que j'y fasse ? Accusez la nature, si vous losez, mais ne vous en prenez pas à la morale chrétienne, qui nen peut mais. Cette joie de l'homme vertueux est comme un coin du ciel où il se réfugie ici-bas à l'heure du sacrifice. Et entre ce ciel, sur la terre, et l'autre que nous promet le christianisme, il n'y a au fond qu'une question de degrés, et une question de temps.

Car notre ciel, à nous chrétiens, c'est avant tout l'union avec Dieu. Or cette union se réalise, ici-bas, par l'accomplissement de sa volonté, par le devoir. Le ciel, ce sera cette union définitive, le devoir continué, la vertu atteignant son maximum d'e.xercice dans la vision et la possession éternelle de Dieu. Où y a-l-il là un signe d'utilitarisme? Où voit-on que ce soit ravaler la morale que de nous donner Dieu comme terme de notre béatitude?

Mais les plus grands philosophes de l'antiquité, Socrate, Platon, .\ristote, n'ont eux-mêmes cessé do répéter que le dernier mol de l'activité humaine consiste dans la contemplation des cho.ses divines. Le malheur est qu'ils n'ont pu atteindre à cet idéal, tandis que, par le Christ. noH> sommes sûrs de le réaliser dans sa plt-niliMlc.

On parle de sanctions? Mais oui. Si rhomme n'accomplit pas son devoir, il est de toute évidence qu'il n'est pas dans la situation de celui qui l'accomplit. Il ne possède pas Dieu ; celuici le possède. Il ne le possédera jamais ; l'homme vertueux le possédera éternellement. Encore un coup, je ne vois pas le moyen de concevons autrement la morale sans la détruire.

Au surplus, Messieurs, pourquoi les philosophes n'ont-ils pas trouvé de disciples dans la Joule ? Cependant ils étaient dans la vérité. Sans doute, mais ils n'ont pas su lui donner une valeur pratique. Jésus-Christ connaissait mieux les hommes, leur ignorance, et leurs besoins. Sans rejeter le point de vue philosophique de la morale, qui fait le fond de la morale chrétienne, il a surtout donné à celle-ci un relief saisissant ; il lui a infusé la vie. Pour cela il a fait appel au vouloir-vivre, à cette soif de bonheur qui nous brûle tous, et nous a affirmé qu'il dépendait de nous de l'étancher. Et il nous l'a affirmé dans un langage compris de tous. Le peuple est essentiellement enfant ; il lui faut des hochets pour agir ; il ne raisonne pas, mais tient à palper le bonheur. Et ce bonheur, il le conçoit à sa manière, d'après ses goûts, ses habitudes, ses jouissances et ses privations quo-

lidiennes. Si vous voulez qu'il \ou< comprenne, mêliez le Ciel à sa portée, el redites-lui après Jésus-Christ : Bienheureux les aliligés, parce qu'ils seront consolés; bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés; bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde ! Comprenezvous du moins les splendeurs de celle morale chrétienne que l'Eglise nous prêche ?

En face de cette morale, à la fois pessimiste et optimiste, qui exalte la souffrance et nous promet le ciel, qui se sert du Calvaire comme d'un tremplin pour nous lancer à l'assaut du bonheur, une autre morale s'est dressée de nos jours, qui a cru s'imposer aux hommes en ne leur promettant que le plaisir, la jouissance pui'e et simple. Ses pontifes sont allés trouver les pauvres, les petits, les humbles, les déshérités de ce monde, el, parodiant les paroles du Christ, ils leur ont dit : <( Malheureux les affligés, parce qu'ils ne sont pas consolés; malheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils ne sont pas rassasiés ; malheureux les miséricordieux, parce qu'ils sont écrasés. Il faut que cela finisse el au plus vite. Arrière les notions de bien et de mal ; de vertu el de vice ; de devoir et de péché. Tout cela ce sont les in-

ventions des forts pour opprimer les faibles. Aux faibles maintenant de se dresser en face des forts, de donner libre cours à leurs convoitises, de prendre conscience de leur force en groupant la masse de leurs appétits. N'écoutez pas ceux qui vous disent que la souffrance est bonne, ils mentent. La souffrance est mauvaise. Fermez les oreilles à ceux qui vous prêchent le ciel, ils. mentent. En fait de ciel, il n'y a que la terre.. Mais faites-vous de cette terre un ciel dont vous disposerez à votre gré, où couleront pour vous le lait et le miel. » Ah ! Messieurs, que j'ai pitié de cette foule assoiffée de bonheur, dont on exploite à ce point le besoin de jouir. Dans chacune de ces pauvres âmes que ces discours incendiaires ont trompées, je voudrais faire passer ma foi et mon espérance ; oui, je voudrais les" convaincre qu'au bout de ces promesses folles, il n'y a que des déceptions ; que les plaisirs auxquels on les convie, sont plus fertiles en souffrances que le devoir austère que je leur prêche au nom du Christ ; que, fussent-ils exempts de souffrances, ces plaisirs pâlissent devant le bonheur suprême qu'au nom de Dieu je leur promets. Vous êtes affhgés ? Tant mieux, si vous savez utiliser cette affliction, parce que vous serez consolés ! Vous avez faim et soif de

lii justice ? Tant mieux, si vous mettez votre espoir dans le Souverain Juge, parce que vous serez rassasiés. Vous êtes persécutés, trahis par ceux qui vous aimaient ? Tant mieux, si vous savez profiter de cette persécution, de celte trahison, de cet exil parce qu'un jour vous vivrez dans la paix, vous serez aimés de vos frères, et rapatriés dans le ciel, pour l'Eternité.

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