L'HONNÊTE HOMME
Messieurs,
Aujourd'hui, dans le monde qui pense, et se flatte d'adapter sa vie au cadre de sa pensée, il n'est question que de remanier la Morale, et de lui donner des bases nouvelles, soi-disant plus appropriées aux légitimes exigences de l'âme moderne.
Il suffit de jeter les yeux sur le premier catalogue venu de librairie philosophique, pour se rendre compte qu'en moins de dix années, les ouvrages relatifs aux questions morales ont dépassé de beaucoup en nombre les autres productions scientifiques.
La chose aurait peu d'importance, et ne mériterait pas qu'on s'y arrêtât davantage, si, des sommets les plus élevés de la spéculation, où se tinrent longtemps les faiseurs de systèmes,
le problème moral n'élail finalement descendu, tout brûlant d'actualité, dans la pratique.
En réalité toutes ces convulsions intérieures et extérieures, au milieu desquelles se débattent de nos jours les individus et les sociétés, ont leur explication première dans des théories morales, dans de simples élucubrations intellectuelles.
Elles sont comme les aboutissants logiques, les conclusions inéluctables de principes subversifs posés depuis longtemps déjà par quelques fanatiques de la science, ou encore par ^certains dilettantes, plus préoccupés de laisser transparaître, à travers les mailles plus ou moins serrées de leur système, l'ingéniosité de leur esprit, que d'apporter un remède efficace aux maux de toutes sortes qui travaillent notre génération, et retirent douloureusement dans tous les sens.
Bouffis d'orgueil et dénués de sens moral, ces intellectuels amateurs n'ont pas songé un instant, dirait-on, au retentissement déplorable que peuvent avoir sur le peuple ignorant et simpliste des idées capables de le séduire, non pour elles-mêmes, mais uniquement à raison des avantages pratiques qu'il y croit découvrir.
Ils ont oublié que certaines idées, lancées imprudemment dans la foule, y jouent le rôle d'ex-
plosifs, et qu'une fois lancées, il ne dépend pas de la volonté humaine de les empêcher d'éclater, et de tuer les âmes par milliers.
Mais plus encore peut-être que cette inconscience coupable de la part d'hommes intelligents, le préiugé scieiitilique a contribué à faire naître et à développer ce déplorable état de choses. On a cru naïvement, dans certains milieux, à l'omnipotence de la science, à son pouvoir magique de renouveler la face de la terre. La plupart des théories morales contemporaines, d'allure scientifique, construites en dehors de la Morale catholique, ou le plus souvent contre elle, témoignent à l'évidence de cette disposition d'esprit.
Si j'ajoute que des ambitieux de toutes nuances, des politiciens sans scrupules, avides de se créer une place au soleil aux dépens de ceux que leur personnalité encombrante rejetterait forcément dans l'ombre, n'ont pas craint, à cet effet, d'abuser de la science auprès des simples, et, pour s'assurer leur concours, les entraîner en quelque sorte dans l'orbite savamment dessinée de leur ambition, de mentir effrontément en son nom, vous comprendrez sans peine que nous en soyons arrivés à ce désarroi moral, dont il nous faut sortir à tout prix.
Quand on sème le venl, il est juste qu'on récolle la tempête.
V^oici donc une situation de fait, dont nous sommes obligés de tenir compte, si nous avons à cœur d'y porter remède : tant au point de vue de la vérité qu'au point de vue du bonheur, la science morale contemporaine a failli aux promesses que de faux prophètes se chargèrent jadis de faire en son nom. Elle n'a ni éclairé les intelligences, ni consolé les cœurs. En dépit de ses airs de jeunesse, et de ses ardeurs belhqueuses, elle n'est pas parvenue à remplacer notre vieille morale catholique, dont près de vingt siècles d'expérience ont consacré l'irrésistible puissance d'éducation à l'égard des sociétés aussi bien que des individus.
Il doit y avoir une raison profonde qui explique un fait de ce genre. C'est précisément celte raison que je me propose de rechercher avec vous, durant cette année scolaire, en abordant la délicate question de V Education chrétienne du Caractère.
Tout d'abord lorsque nous parlons de la morale chrétienne, nous entendons parler d'une morale supérieure, qui est de taille à décupler nos énergies naturelles, et, bien loin de rétrécir l'horizon où peut se déployer noire acli-
vite d'homme, a la prétention au contraire d'en reculer les limites à l'infini. C'est dans ce sens que les théologiens ne craignent pas d'affirmer que la grâce, loin de détruire la nature, la perfectionne.
]\Iais c'est aussi ce que contestent nos adversaires, lorsqu'ils soutiennent, d'une manière ou d'une autre, que le chrétien n'est qu'un homme amoindri, diminué. Et je ne parle ici que d'adversaires respectables, de ceux qui n'obéissent pas nécessairement, dans leur lutte contre la Religion, à un esprit sectaire, mais ont le souci de donner à leur objection l'appui d'arguments sérieux.
Voici donc ce que beaucoup d'entre eux reprochent à la Morale catholique : c'est d'être une morale artificielle, hétérogène, n'ayant aucun point d'attache dans la nature de l'homme : c'est en un mot de n'avoir pas de base rationnelle. « Le devoir qu'on y prêche, disent-ils, re- » pose sur un contrat : c'est une dette. Il y a » comme une alliance conclue entre un dieu » qui fait connaître ses ordres, et son peuple qui » les exécute ; un engagement synallagmatique » qui les lie l'un à l'autre. Mais de devoir vrai- » ment humain, qui jaillisse des profondeurs » de notre être, et soit à ce titre la règle de notre » activité, il n'y en pas de trace. »
Voyons, Messieurs, ce que vaut ce reproche, el puisqu'on fait un grief à la morale catholique de n'être pas humaine, commençons d'abord par nous entendre avec nos adversaires sur le véritable fondement de la morale naturelle. La prochaine fois nous comparerons entre elles ces deux morales, et vous constaterez que rien n'est plus faux que d'y voir une opposition. La vérité au contraire est qu'elles s'harmonisent.
Il y a longtemps, Messieurs, que les philoso phes ont fait de la notion de bien la clef de voûte de l'édifice moral.
Le bien est ce vers quoi toutes choses tendent, y compris les hommes qui emploient tout leur esprit à nier un fait aussi évident. La vie reprend ici ses droits sur la sophistique. On ne nie le bien, comme la vérité, qu'en l'affirmant.
Le bien est au fond de tout. Il est le ressort de toute activité. Nous ne faisons pas un pas. nous ne prononçons pas une parole, nous n'ébauchons pas une pensée, ou un geste, sans qu'une fibre de notre cœur n'ait tressailli à son contact.
Les faiseurs de système, amateurs de para-
doxe, peuvent essayer d'en effacer la notion de leur intelligence, d'en perdre jusqu'au souvenir. Ils n'empêcheront pas le bien de pénétrer tout leur être, et de circuler, malgré eux, dans leurs veines, à la manière d'un sang généreux. C'est la revanche du bien de servir encore de prétexte à ceux qui s'attaquent à lui. Vous n'avez qu'à descendre un peu en vous-même pour vous en rendre compte.
Tl s'agit seulement de savoir dans quelle direction le bien doit nous lancer ; si nous pouvons nous jeter indifféremment sur tous les biens que le monde offre en pâture à nos appétits, ou s'il n'y en aurait pas un qui nous fût réservé, à raison de notre nature d'homme.
Consultez votre raison. Messieurs. Elle est comme le phare naturel destiné à éclairer votre route dans le monde moral. A sa lumière, vous vous apercevrez vite qu'il y a en effet en vous quelque chose, une manière d'être et de vivre, qui ne se retrouve pas au même degré dans les créatures inférieures, et crée votre supériorité à leur égard.
La pierre va où la main l'a lancée; les fleuves suivent leur lit; les étoiles décrivent inconsciemment leurs orbites ; l'animal lui-même se porte d'un bond où son instinct le pousse. Seul
riiommo, pour vivre et pour agir, relève de son conseil.
Et que constatons-nous, Messieurs, lorsque, pour ne pas ressembler à la brute, nous nous retirons, avant d'agir, dans les profondeurs de notre conscience, lorsque nous y tenons conseil ? Une chose à la fois douloureuse et consolante. C'est d'abord qu'il y a en nous des tendances contraires, des besoins impérieux qui s'opposent, mille tiraillements intérieurs entre ces besoins et ces tendances, qui nous menacent d'un supplice moral analogue à celui de ces martyrs dont jadis on écartelait les membres, en les attachant, par les pieds et par la tête, à des chevaux indomptés. Il y a deux hommes en nous : ihomme de devoir et l'homme de plaisir.
Nous ne faisons pas toujours le bien que nous aimons, et nous faisons souvent le mal que nous haïssons. La raison veut nous emporter vers les sommets, nos sens nous tirent vers les bas fonds. Cette constatation ne laisse pas d'être douloureuse. Il faudrait n'avoir jamais vécu pour y être insensible. D'ailleurs l'histoire est pleine des cris de détresse que cette lutte perpétuelle, à domicile, a arrachés aux âmes les plus nobles, les plus saintes, qui ont
employé toutes leurs énergies à y porter remède.
Car, — et c'est là le côté consolant de cette lutte douloureuse, — nous nous apercevons tout de suite qu'il est en notre pouvoir, et de notre devoir d'en sortir victorieux, et le front haut. Si la nature qui nous a fait avant tout raison, volonté, liberté, conscience, n'avait pas voulu que la matière, dont nous sommes aussi pétris, pût en quelque sorte se spiritualiser a leur contact ; si elle n'avait pas voulu que l'ombre s'éclairât à la lumière, que l'inertie disparût devant la force, que la brute en un mot cédât en nous le pas à l'homme ; et si, à cette intention, elle ne nous avait pas mis en main de quoi réussir, alors la vie serait un non-sens. Sûrs d'avance de notre défaite, nous n'aurions que la triste ressource de nous abandonner à nos mauvais instincts, de déposer les armes avant le combat.
Mais, Dieu merci, il n'en va pas ainsi. Audessus de ces cris de douleur que la violence des passions a fait jaillir spontanément des. cœurs épris d'idéal, j'entends résonner, plus puissants et plus nourris, des cris de victoire. Au-dessus des milliers d'âmes que le premier choc du combat a terrassées, et qui sont tom-
bées, impuissantes, sans avoir le courage de se relever, j'aperçois, découpant leur silhouette glorieuse dans le ciel du passé, ficres de leurs blessures, d'autres âmes par milliers, qui ine prouvent, à n'en pas douter, que la nature ne s'est pas trompée,- et que le devoir qu elle nous impose, par l'intermédiaire de la raison, n'est pas un vain mot, ni un rêve sans consistance.
La raison, Messieurs, ce chef-d'œuvre de la nature, voilà donc le véritable londement de la moralité. Et ce n'est pas moi qui dis cela, ce sont les Philosophes ; c'est Platon, iVi^stote, Spinoza, Kant lui-même, les intelligences les plus profondes de l'humanité.
Et que parlé-je des philosophes ! Mais c'est tout le monde qui proclame le droit de la raison à fonder la morale, grands ou petits, forts ou faibles, ceux qui ont le courage de se soumettre à ses exigences, aussi bien que ceux qui subissent son ascendant, sans se résoudre à obéir à ses ordres.
La raison me dicte mes devoirs envers moimême, envers mes semblables, envers Dieu ; elle me défend de m'avilir en me laissant décliner vers la bête ; elle me montre où est la vérité : où est le vrai bonheur ; elle m'impose d'être juste envers mes semblables ; d'être un
bon citoyen dans la société dont je fais partie, et, par la pratique de la vertu, de ressembler à la divinité. Et pour que mes protestations, s'il m'en venait à l'esprit, retombent de tout leur poids sur moi-même, elle se présente à moi comme l'interprète authentique et officielle de la nature, et, par le fait même, de Dieu, l'auteur de la nature. Elle parle en son nom, et me prouve que mes dénégations sont inutiles, que ce serait décréter ma déchéance que de vouloir fermer mes yeux pour ne point voir, ou boucher mes oreilles pour ne point l'entendre.
Homme, je dois agir en homme. Etre raisonnable, (e dois vivre raisonnablement.. Tout le fondement de la morale naturelle tient dans cette proposition. Nous nous efforcerons, dans notre prochaine Conférence, de voir si la morale chrétienne ne serait pas une transposition, sous une lumière plus pénétrante, de cette morale humaine déjà si belle et si profonde.