LES LOIS HARMONIQUES DU CARACTÈRE CHRÉTIEN
Messieurs,
Nous avons établi, dans notre première conférence, que le développement des vertus surnaturelles, d'origine et d'essence divine, est conditionné en grande partie par l'acquisition et le développement parallèle des vertus naturelles. Par vertus naturelles, nous entendons les vertus, ou habitudes morales, qui s'imposent à l'homme, du seul fait qu'il est homme, et qui sorti le produit de ses actes, quels que soient d'ailleurs les moyens surnaturels dont il se serve pour les acquérir plus facilement. En droit, la nature n'a besoin que de ses propres ressources pour les posséder; en lait, elle utilise aussi la grâce à cette intention. Mais il n'en reste pas moins vrai que ces vertus, même avec le secours de la grâce, ne s'obtiennent, et n'augmentent en
nous, quà proportion des actes d'énergie que nous-mêmes nous posons, et de la persévérance que nous mettons à les poser. D'où l'on peut conclure que les vertus surnaturelles, par cela seul que Dieu les sème en quelque sorte dans le sillon de notre nature, ne s'y enracinent fortement, n'y germent, et n'y mûrissent que moyennant les vertus naturelles correspondantes, et conformément aux mêmes lois. Et je ne sache rien de plus harmonieux que cette fusion intime des énergies divines et humaines aboutissant à une floraison de vertus surhumaines, ni rien de plus digne de Dieu que cette condescendance dont II fait preuve à notre égard en soumettant l'exercice de sa grâce aux lois qui règlent celui de notre nature, comme pour nous laisser tout le mérite de l'action. Aussi bien, voudrais-je consacrer ces quelques minutes à dégager avec vous ce qu'on pourrait appeler les lois harmoniques du caractère chrétien, sous-entendez les lois d'activité naturelle dont Dieu veut bien tenir compte, pour augmenter en nous les vertus surnaturelles.
Déjà, l'année dernière, à propos de l'habitude morale, j'ai effleuré ce sujet. En partant de ce
fait que l'habitude morale, autrement dit, la vertu, est le produit de nos actes, nous en étions arrivés à constater que son développement est subordonné aux deux lois générales que voici: la loi des inliniment petits, et la loi de continuité. Pas de prétendus efforts héroïques qui épuisent en même temps qu'ils découragent, mais des efforts sérieux, répétés, persévérants. Il nous faut reprendre aujourd'hui cette analyse et la pousser plus avant. Les conclusions auxquelles nous aboutirons ne peuvent manquer d'avoir un grand retentissement sur l'éducation chrétienne de votre caractère.
Soit l'étudiant sérieux auquel j'ai fait allusion dernièrement, et qui s'applique à concentrer, autour d'une étude poursuivie avec esprit de foi, le meilleur de son activité morale et religieuse. Comment devra-t-il s'y prendre? La vie intellectuelle, ainsi que la vie morale, est affaire d'habitude. Elle est sans contredit soumise dans son développement à la loi des inliniment petits, et à la loi de continuité. Mieux vaut étudier réguUèrement tous les jours de l'année, pendant deux heures, que d'étudier par à coups, fût-ce dix heures par jour, deux ou trois mois avant l'examen. Le succès est plus assuré dans le premier cas que dans le second. En tous cas. la
science a plus de chance de s'implanter dans l'intelligence, et de s'y conserver. Mais encore est-il nécessaire que ces deux heures soient consacrées à un travail sérieux et méthodique. La qualité du travail importe ici plus encore que la quantité. Quelle sera donc la méthode à suivre? Pour vous faire toucher du doigt l'importance de cette question, je vais me servir d'une comparaison très simple. Soit un litre d'eau chauffée à trente degrés et dont la température doit être surélevée d'autant. Le moyen n'est certainement pas d'y jeter de l'eau froide, d'une température inférieure à trente degrés; on ne réussirait qu'à la refroidir. Pareillement il ne servirait à rien de plonger ce litre dans une immense nappe d'eau d'égale température. Le résultat serait nul. Alors quoi? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'activer le feu, ou ce qui revient au même, de remplacer une partie de l'eau tiède par de l'eau bouillante, jusqu'à ce qu'on soit arrivé au résultat voulu.
Transportez cette comparaison d'allure un peu naïve et simpliste dans le domaine intellectuel: vous constaterez qu'elle s'applique de tous points à la façon d'étudier, lorsqu'on veut progresser dans l'étude. Il y a des étudiants qui travaillent deux heures par jour, et plus,
mais dont la science reste stationnaire. Pourquoi? Parce qu'ils n'emploient pas la méthode que je viens de dire. Aujourd'hui ils font un effort sérieux pour s'assimiler la moitié de leur cours: demain, ils regarderont ce même cours du coin de l'œil, et en rêvassant, en pensant à tout autre chose. Les jours succéderont ainsi aux jours avec des hauts et des bas. marqués tour à tour au coin de l'attention et de la légèreté. A ces conditions on n'avance pas. on recule. D'autres marchent d'un pas égal dans le sillon intellectuel qu'ils creusent, mais légalité même de leur pas empêche le sillon de s'ouvrir toujours plus en profondeur, et la terre de donner toute sa sève. Ils sont plus préoccupés de garder les connaissances acquises, ou si vous l'aimez mieux, de ne pas les perdre, que de les augmenter. Ils ajoutent de l'eau tiède à de l'eau tiède, et s'étonnent de la voir parfois se refroidir, au moment où ils y pensaient le moins. Car fatalement, à ce régime d'un travail médiocre, on en vient pour des riens, et au gré des circonstances, à perdre même ce qu'on croyait si bien tenir. Le besoin de l'étude ne se creusant plus, d'autres besoins se font jour à côté, qui finissent par prédominer et annihiler le premier. De telle sorte que. pour progresser dans une di-
rection intellecltîelle donnée, il faut non seulement ne se relâcher jamais de son travail, mais l'intensifier toujours. Sans même y consacrer plus de temps, il faut y apporter chaque fois plus d'énergie. Cette loi de Vintensité progressive du travail intellectuel ne doit pas vous effrayer. Car, en vertu de la loi générale de continu ilé qui préside au développement de toute habitude, les efforts diminuent avec la répétition des actes. Ces efforts ne paraissent plus considérables que par rapport aux tout premiers, ceux qui n'ont pas été produits comme en vertu de la vitesse acquise, mais par une tension totale de la volonté. En réalité, ils sont moindres, et leur fécondité plus grande ne leur vient que de la somme d'énergie accumulée qu'ils supposent. On finit par rencontrer la joie là où au début il y avait surtout la fatigue. Le repos naît de l'action même, toujours plus intense.
De cette rapide analyse, il résulte que les habitudes intellectuelles, ou mieux encore la science, ne se développent que. conformément à cette loi d'intensité progressive dont je viens de parler, subordonnée elle-même aux deux lois plus générales des infiniment petits et de continuité. Il existe une expression populaire de cette loi, sous forme de proverbe : ne pas avan-
cer, cest reculer. Or, on n'avance pas lorsque, tout en continuant de travailler, on travaille de moins en moins ; ni même lorsque, s'autorisant chaque fois des efforts de la veille, on se donne moins de peine le lendemain pour se maintenir au même niveau. Dans le premier cas on recule positivement ; dans le second, si l'on ne recule pas positivement, on s'expose toutefois à reculer à la première occasion.
Vous vous demandez sans doute où je veux en venir? Mon dessein est très simple. Je veux vous montrer qu'il en est des vertus morales comme des habitudes intellectuelles, et que la loi d'intensité progressive à laquelle sont soumises ces vertus, dans leur développement, a également son retentissement sur les vertus surnaturelles.
Supposons un jeune homme enclin au plaisir sensuel du fait de sa jeunesse, un peu aussi par atavisme, beaucoup par tempérament. Mais ce jeune homme, élevé chrétiennement, tient à demeurer chaste, en dépit de ses fâcheuses dispositions. Comment devra-t-il s'y prendre? Il est clair qu'il devra créer en lui, à côté de ces pen-
chants au vice, et pour les neutraliser, des dispositions contraires. Mais de pareilles dispositions ne s'acquièrent pas du jour au lendemain. Il y faut un travail de longue haleine, et des actes sans cesse répétés. Xolre jeune homme se met donc résolument à l'œuvre, et, au bout de quelques années de lutte, l'homme nouveau s'est formé en lui sur les ruines du vieil homme. En présence d un pareil résultat, vous pouvez être sur qu'il ne reculera pas de sitôt et de propos délibéré, et ne reprendra pas volontairement le chemin de la sensualité. Car la vertu, acquise au prix de tant d'efforts, apporte avec elle, sa joie, que savourent en silence les âmes un peu hautes. L'avenir moral de ce jeune homme est-il donc pour cela assuré ? N'y a-t-il pas moyen que des passions longtemps matées se resaisissent, et ne détruisent en une heure d'oubli et de faiblesse les vertus acquises ? Apparemment cette hypothèse paraît dénuée de fondement. En fait, il arrive souvent qu'elle se réalise. Comment expliquer ce phénomène ? A la vérité. ce jeune homme a continué de lulter,mais, soit lassitude, soit présomption, il a cru pouvoir se relâcher de ses' efforts, et moins se surveiller. Certain de la droiture de ses intentions, fort de ses énergies latentes, il a tout fait pour
n'en pas entamer le capital, mais rien pour laugmenler. Peut-être même, tout doucement et presque imperceptiblement, a-t-il cédé à la tentation d'humecter ses lèvres à la coupe enchanteresse du plaisir, bien résolu cependant à ne plus y boire à même, et à ne pas la vider d'un trait. N'en ayant pas souffert une première fois, il y est revenu une seconde lois, puis une troisième, puis tous les jours, puis plusieurs fois par jour. Pendant ce temps-là les anciennes dispositions au vice se ranimaient, celles à la vertu s'anémiaient. Sous l'influence combinée de cette croissance et de cette décroissance, et les circonstances aidant, le jeune homme s'est retrouvé un beau matin sans courage; il a succombé à la tentation. Faute d'avancer toujours, il s'était mis en état de reculer un jour. Cette histoire en raccourci de la chute d'une âme est celle de beaucoup d'âmes. Elle est l'histoire de tous ceux qui méconnaissent les lois d'acquisition et de développement des vertus morales, et qui croient naïvement qu'arrivés à un certain degré d'honnêteté, il est permis d'en jouir comme on jouit de ses rentes, après une vie de travail. Hélas! Messieurs, la vertu n'admet pas ici-bas de rentiers. Elle exige, pour être conservée, et rapporter des intérêts spirituels, un placement de nos
actes à perpétuité. Le fait de nous arrêter en route nous met à la merci des voleurs, entendez par là de toutes les passions cpii rôdent autour de nous, et ne cherchent que l'occasion de nous détrousser, et de s'engraisser à nos dépens. Que celte lutte à domicile, perpétuelle, cette surveillance de tous les instants soit pénible, je n'y contredis pas; mais à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Il est en tout cas plus beau d'être vainqueur en luttant que de rèlre sans lutte. Rt puis nous ne sommes pas sans armes pour attaquer l'ennemi. X'avons-nous pas la grâce au service de la nature? Ce que sans Dieu nous ne pourrions pas faire, nous le pouvons avec Dieu. Mais Dieu, rappelez-le-vous. Messieurs, exige notre coopération à sa grâce. Il nous donne gratuitement les vertus chrétiennes (jiii loni le chrétien de caractère: ces vertus, c'est encore Lui qui les augmente directement en nous. Toutefois 11 ne nous les donne el ne les augmente qu'à proportion de nos mérites, c'est-à-dire en Icnaid compte des lois qui régissent iacquisition et le développement des vertus nalurelles. D'où il suit que personne parmi vous ne peut se flatter de vivre en parfait chrétien, si parallèlement aux vertus chrétiennes qu'il tient de Dieu, et grâce à elles, il ne travaille par des
actes continuels à intensifier en lui les vertus humaines. Celles-ci sont à celles-là un peu ce que sont les vertus de tempérament aux vertus pi^opreuient dites chez l'honnête homme : la terre généreuse et ferme où ils prennent racine, croissent, mûrissent, et portent des fruits de vie. Vous allez mieux comprendre cela par un exemple. Nous voici, je suppose, à la veille d'une fête. Je vois sortir du confessionnal deux hommes que je connais tous deux. L'un est un ivrogne de profession, qui boit comme d'autres marchent, par habitude, en vertu de la vitesse acquise. Pris de repentir, il est allé se jeter au pied du prêtre, bien résolu à changer de vie, et à combattre son vice. Le prêtre l'a absous. Avec l'absolution, il a reçu la grâce et toutes les vertus surnaturelles, y compris celle de tempérance. Le voici qui sort de l'église. Il est suivi par un autre individu que je connais aussi, mais comme faisant partie au contraire d'une ligue anti-alcoolique. Celui-ci n'a jamais bu que de l'eau ou des boissons hygiéniques. A cent mètres de l'église, ces deux hommes, absous tous les deux de leurs fautes, passent devant un cabaret. Que va-t-il se passer? Il n'est pas nécessaire d'être prophète pour le prédire. Après des hésitations sincères, et malgré le désir de ne
pas succomber à la tentation, il y a quatre-vingtdix-neuf chances sur cent que livrogne s'arrête, entre, et boive, pendant que son compagnon passera outre. Remarquez qu'il est très possible que ce dernier nait pas reçu la grâce au même degré que l'autre. Mais sur ce point de la tempérance, il est mieux outillé, mieux servi que son concurrent, par la nature. Sa vertu naturelle de sobriété sert de support à la vertu chrétienne correspondante, tandis que chez l'ivrogne, à moins d'un miracle, celte vertu tombe à vide, et comme dans un trou. Elle ne trouve presque rien où s'enraciner. Repris par son inclination habituelle, l'ivrogne n'est pas à même d'utiliser la grâce, et d'y coopérer sans difficulté. Je ne veux pas dire qu'il péchera toujours, ni gravement, en cédant à son mauvais penchant, à supposer, bien entendu, (juil fasse tout ce qu'il peut pour n'y pas céder. Mais le malheur est que pour le moment il ne peut pas grand'chose. Ce n'est qu'à force d'énergie, et moyennant la grâce, qu'il ])arviendra à se refaire, à paraly.'^er celle funeste tendance à. la boisson, et à en créer une autre à la sobriété. Si vous m'avez suivi, vous devez comprendre maintenant combien grande est l'erreur de ceux qui pensent (jue l'éducation chrétienne du carac-
tère consiste simplement à ne pas pécher, ou, s'il arrive qu'on pèche, à prendre uniquement les moyens extrinsèques que Dieu a mis à notre disposition pour être absous de nos fautes. A coup sûr il faut autant que possible éviter le péché, même le péché véniel, et recourir au sacrement de Pénitence, lorsqu'on a eu le malheur de s'y laisser aller. Au surplus, avec l'absolution, le pécheur reçoit la grâce, et tout le lot des vertus chrétiennes. Mais il ne les gardera, ces vertus, que s'il s'en sert pour agir, pour faire rendre à sa nature tout ce dont elle est capable, pour fortifier en lui le chrétien par l'honnête homme, pour conformer l'éducation chrétienne de son caractère aux lois harmoniques qui règlent l'acquisition et le développement, autour de l'axe volontaire, des vertus naturelles : j'ai nommé la loi des inlinimeni petits, celles de continuité, et d'intensité progressive.