PEUR DE VIVRE OU PEUR DE MOURIR
Messieurs,
Entre le caractère chrétien et la conscience chrétienne, existent les plus étroites relations. L'éducation du caractère ne peut même pas se comprendre sans une éducation parallèle de la conscience. Rappelez-vous ce que nous avons dit au sujet des lois harmoniques du caractère chrétien. On ne devient pas un chrétien de caractère d'un seul coup, ni par des efforts héroïques intermittents. On le devient en se soumettant à la loi des inliniment petits, et à la loi de continuité; en répétant chaque jour la leçon d'énergie de la veille, et en y ajoutant progressivement un surcroît d'effort, suivant la loi d'intensité progressive. Mais l'ohservation de toutes ces lois réclame une attention profonde, faite d'un souvenir continuel de l'Idéal à réaliser, et d'une ob-
servalion incessante de soi-même. Bref, le livre de la conscience doit sans cesse être à jom\
Ce serait en effet une grave erreur de croire que les vertus morales auxquelles aboutit l'éducation du caractère, et qui sont des habitudes, suppriment l'intervention de la conscience en diminuant l'effort. I^a complexité elle-même de la vie morale s'oppose à ce résultat. Il n'y a pas de limites à l'éducation du caractère, et le livre do la conscience, à cause de cela même, reste toujours ouvert. Si les actes de vertu, vous ai-jc fait remarquer l'an dernier, se présentaient continuellement de la même façon, sous le même aspect, et dans les mêmes circonstances, on pourrait peut-être espérer, après dix ou vingt ans de pratique, s'en tirer à l'aveugle, machinalement, en vertu de la vitesse acquise. Mais il n'en est rien. Non seulement du jour au lendemain, mais d'une heure à l'autre, il y a mille façons pour le même individu de pratiquer la prudence, la justice, la charité, la force, la tempérance, la chasteté, l'humilité, l'obéissance. Les sentiers du devoir s'entrecroisent à l'infini : et je ne sache pas un instant de notre vie où, en même temps que les habitudes morales exercent leur activité, la conscience ne doive rester en éveil, A tout prix, des hommes et des chrétiens
de caractère doivent rester des hommes et des chrétiens de conscience. A mesure que la conscience s'affinera en eux, leur force de caractère se déploiera. C'est de cette lorce de caractère que je voudrais vous parler maintenant, en précisant d'une part son obiet, et d'autre part ses limites.
Pour bien déterminer en quoi au juste consiste la force, voyons d'abord ce qui caractérise la faiblesse. On dit des enfants, des malades, des vieillards, qu'ils sont des êtres faibles, pourquoi ? Soit parce que la vie n'a pas encore atteint en eux son plein développement ; soit, au contraire, parce que, l'ayant atteint, elle subit momentanément des oscillations, ou bien décline d'une façon constante. La faiblesse d'un être se mesure exactement à l'impuissance où il est de vivre, faute de pouvoir suffisamment résister à la mort. Par contre, un vivant sera fort dans la mesure où la mort n'aura pas de prise sur lui ; où il sera, en vertu même de ses éneri?ies vitales, de taille à lui résister, à la vaincre. De telle sorte que la force, dans la lutte pour la vie, a pour objet propre de s'attaquer à la mort,
de la braver. Celte remarque se vérifie plus encore dans le monde moral. Car enfin, au point de vue matériel, la mort finit par avoir le dernier mot, et l'emporter sur la vie. Moralement parlant, il n'en est rien. L homme vraiment fort est celui au contraire qui envisage la mort ellemême comme un élément de vie, et l'affronle avec l'intention de la soumettre à ses exigences, beaucoup plus que de la soumettre aux siennes.
Quels sont, parmi les chrétiens, les hommes vraiment forts? Ce sont les martyrs, autrement dit tous ceux qui ont été au devant de la mort, afin de vivre d'elle, et par elle. Et ne croyez pas que j'énonce là un paradoxe. Le paradoxe, s'il existe, est dans les mots, et non dans les idées.
Pour le comprendre, veuillez observer que déjà, du point de vue physique, la mort est une condition de la vie. Notre corps est un tout vivant dont les parties se désagrègent et se renouvellent sans cesse, c'est-à-dire qu'il ne vit totalement qu'à la condition de mourir en partie. Que si maintenant vous comparez la vie du corps à la vie de l'âme qui l'anime, alors surtout vous comprendrez qu'il n'est pas possible de vivre pleinement sans mourir un peu, que la (( mortification », au sens étymologique du mot, est une loi de la vie. La vie humaine, je veux
dire la vie de ce composé étrange que nous sommes, est, dans son ensemble, extrêmement complexe. Au plus bas degré, nous nous heurtons aux réclamations mtéressées des sens qui veulent leur part de vie, et jusqu'à un certain point y ont droit. Mais c'est ce point qui est difficile à préciser. Autre chose, en effet, est la vie sensible, autre chose la vie sensuelle. La première est compatible avec la vie de l'âme, la seconde au contraire y met obstacle. Dans le premier cas, les sens sont soumis aux lois de la raison: dans le second, ils mènent leur vie à part, et se révoltent contre ces lois. Vous entrevoyez d'ici le dilemme: ou c'est à l'âme de mourir, pour permettre aux sens de vivre; ou si l'âme veut vivre, c'est à la condition d'imposer à la vie des sens des limites, et par conséquent de les faire mourir un peu. La mort accompagne donc partout la vie.
J'ai dit que la vie sensible est compatible avec la vie de l'âme. Ma pensée est que certaines jouissances des sens ne s'opposent nullement à l'accomplissement du devoir humain ou chrétien, puisqu'il y a manifestement des cas, par exemple, dans le mariage, où elles sont nécessairement liées à son accomplissement. Mais à mesure que vous montez les degrés de la vie de
l'âme, vous constatez que cette vie ne s'édifie que sur les ruines d'autres vies, celle des sens, celle du cœur, celle de l'esprit. Ainsi le prêtre, dont on ne peut contester que l'idéal soit celui d'une vie supérieure, est un morlilié par état. 11 ne se marie pas, et réduit ainsi la vie des sens à .son minimum. Il impose à son cœur de durs sacrifices. Il soumet sa raison à la Foi, sa volonté à l'obéissance. Je prends le prêtre comme exemple, parce que son devoir d'étal consiste à mourir ainsi à lui-même pour vivre davantage de Dieu. Mais tous les fidèles, et même tous les hommes qui veulent vivre d'une vie supérieure, soit intellectuelle, soit morale, sont tenus de pactiser ainsi avec la mort sur certains points, sous peine de mourir tout entiers. La morlilicalion est donc bien une loi de vie, et puisque d'une part la force se mesure au degré de vie, que d'autre part, plus on veut vivre plus il faut savoir mourir, j'en conclus qu'un chrétien est d'autant plus fort que la mort l'effraie moins, et, d'une façon générale, que la peur de vivre est en raison directe de la peur de mourir.
Reportez-vous aux premiers temps du christianisme. Messieurs, au temps où il y a lutte ou-
verte entre le Royaume de Dieu et le Royaume de ce monde. Alors les exigences de l'ennemi sont dures, et mettent la force de caractère des chrétiens à une épreuve terrible. On nie la valeur des convictions dont ils prétendent vivre, et, afin de prouver leur étonnante vitalité, ils en sont réduits à mourir pour elles. La mort aux yeux des martyrs fut donc bien le dernier mot de la vie. Ils allèrent à elle avec une force de caractère indomptable, la regardant en face, l'appelant même de leurs vœux, la bénissant au milieu des souffrances les plus atroces. C'est en quoi les martyrs, après le Christ, nous apparaissent comme les plus beaux caractères dont s'honore l'humanité, ceux qui ont élevé leur charité au niveau de leurs croyances, et fait passer jusque dans leur dernier souffle, le souffle divin qui les animait.
Les temps héroïques ne sont plus. La guillotine sèche a remplacé la guillotine sanglante. Nos ennemis ne nous combattent plus à découvert, mais dans l'ombre; ils ne nous abordent plus le front haut, mais affublés d'un masque, celui de l'ironie ou du doute. Leur but n'est plus de faucher les convictions en faisant tomber les têtes, mais bien de les dissoudre, en introduisant dans les esprits le poison subtil de
rindillérence, et. dans les cœurs, l'âpre besoin de jouir.
Devant celle perséculion lente, sournoise, mais ininterrompue, quelle sera, Messieurs, votre attitude ?
L'histoire nous rapporte, au chapitre des persécutions, qu'entre autres moyens de vaincre l'indomptable énergie des martyrs, les bourreaux de jadis eurent recours à des raffinements de cruauté. S'élant aperçus que le gibet, la torture, le glaive, ne parvenaient qu'à briser leurs membres, sans entamer leur volonté, voici ce qu'ils imaginèrent. Ils demandèrent à la mollesse ce qu'ils ne pouvaient obtenir de la brutalité. Les lits de roses remplacèrent les chevalets; les parfums les plus subtils, l'odeur acre de chair brûlée : les fascinations de la chair, les sophismes de l'esprit.
Toute proportion gardée, les ennemis actuels de nos convictions s'en tiennent à cette dernière tactique. Or, il est douloureux de con.stater (fue là où pcul-élre les tortures nous eussent trouvés forts, les jouissances nous ont rendus lâches: que la peur de mourir à nos aises a développé en nous lu i>cur de vivre. C'est qu'en effet il est relativement j)lus facile de mourir tout d'un coup, de vcr-cf son sang à flot,s, sous le fil du glaive,
que de mourir un peu tous les jours, et de verser son sang goutte à goutte, sous le tranchant du devoir. En un sens, il faut plus de force de caractère pour se soumettre à la loi de mortification quotidienne, qui est une loi de vie, que pour affronter la mort brutale, qui supprime l'existence.
Cependant n'espérez pas devenir jamais des chrétiens de caractère, ni vivre par conséquent d'une vie morale intense, si dès maintenant vous avez peur de mourir à vous-mêmes, à vos aises, à vos passions folles, à vos préjugés, à votre amour-propre, à votre orgueil, à votre indépendance. Dans la mesure où vous serez mortifiés dans votre chair, dans votre esprit, dans votre volonté, vous serez des chrétiens vivants, c'est-à-dire des êtres forts, n'ayant pas peur de vivre par peur de mourir. Dans la mesure où tous les jours, par l'observation des lois qui président à l'éducation chrétienne du caractère,^ vous édifierez l'homme nouveau sur les ruines du vieil homme, vous serez en état de résister à toutes les influences débilitantes auxquelles la jeunesse est en butte ; de mener à bien la lutte constante pour la vie ; d'échapper à la médiocrité ; de devenir des héros qui conduisent au surplus vers la vie ceux qui sont incapables par eux-mêmes de dompter la mort.