LA MORTIFICATION DE L'ESPRIT
Mes!<ieurs,
Nous avons défini naguère le caractère chrétien (( un ensemble d'habitudes morales ou de vertus intelligemment et surnaturellement groupées autour de la volonté ». Cette définition se comprend dès qu'on voit dans la vertu un élément de force, autrement dit, un principe de vie. Mais, parmi ces vertus que le chrétien est obligé d'acquérir et de pratiquer, n'y en a-t-il pas quelques-unes qui de leur nature sont plutôt déprimantes ; qui, au lieu de vivifier, mortifient? Dernièrement je vous ai parlé de la pénitence ou de la mortification de la chair ; aujourd'hui je me propose de traiter devant vous la question de l'humilité, ou de la mortification de l'esprit ; dimanche prochain, nous analyserons l'obéissance, ou la mortification de la volonté. Tou-
tes ces vt;rtus, comme leur nom l'indique, semblent plulôl des moyens de dépression morale que d'exallalion volontaire. Comment donc l'Eglise peut-elle les imposer aux fidèles? Sa grâce serait-elle appelée à détruire la nature ? Le chrétien doit-il être forcément un homme diminué? Eh ! non, Messieurs. En nous imposant ces vertus (( mortifiantes », l'Ej^lise a la prétention au contraire d'éiar.trir à l'infini l'horizon de notre « vie » morale, et non de la rétrécir : de faire de nous des <( surhommes », et non seulement de< hommes : plus encore, d'identifier notre vie à li! vie divine, en <( spiritualisant » jusqu'à notre chair, en ouvrant notre esprit aux lumières de lEsprit de Dieu, en haussant notre volonté au niveau de la volonté divine, comme pour lui donner l'amplitude infinie de son vouloir, et sa souveraine efficacité. Bref. l'Eglise en nous ordonnant de nous soumettre à la loi de la mortification, sous toutes ses formes, veut donner à notre vie morale toute son intensité. Sachant par une expérience séculaire que la prf/r (\o livre est subordonnée en nous à la pctir (h mourir, elle nou^^^ demande d'jiffronter la mort par besoin de vie.
Nous avons déjà constaté que la vie de l'esprit est intimement liée à la mortification de la chair.
Celle-ci n'a pas de valeur en soi. On ne mortifie pas son corps pour le plaisir de le mortifier, mais parce que la mortification corporelle a un retentissement considérable sur la vie de l'âme. L'intelligence dégagée des suggestions de la sensualité, y voit plus clair ; la volonté devient ellemême plus libre. La mortification corporelle bien entendue est une sorte de gymnastique spirituelle, où nos facultés supérieures se fortifient, s'aguerrissent. L'homme établit son règne sur l'animal ; le chrétien sur l'homme ; Dieu sur le chrétien. Quant à la souffrance, qui est la conséquence nécessaire de cette lutte à domicde pour la vie divine, elle a d'abord pour effet de nous (( viriliser », et pour but de nous « diviniser », puisqu'elle nous fait ressembler à i'Homme-Dieu.
Cependant la mortification de la chair n'est en quelque sorte que la première étape par où l'âme puisse s'élever au sommet de la vie divine. Il faut lui ajouter la mortification de l'esprit. Bien des catholiques qui admettent la nécessité relative de la pénitence chrétienne, n'ont pas en revanche la moindre notion de la nécessité et de la beauté de l'humilité. Cela tient à beaucoup de causes, dont la première est qu'ils ignorent la plupart du temps en quoi elle consiste,
La Virilité chrétienne. ig
et la seconde qu'ils la conïondenl avec ses contrefaçons. Essayons de remédier à la fois à cette ignorance, et à cette confusion, en parlant d'abord de l'esprit clhuinililé ; puis de Vhuinilite de res]>ril.
Dieu est tout. Nous ne sommes rien que par Lui ; nous n'avons rien qui ne vienne de Lui : tel est le londement intellectuel de lliumilité chrétienne. La première condition pour être humble, c'est donc d'être intelligent, et de comprendre la nature de nos rapports avec Dieu, l'entière dépendance où nous sommes à son égard. Nous lui devons d'exister cl de vivre : d'exister, puisqu'il nous a fait de rien: de vivre, puisque noire activité est absolument subordonnée à la sienne. Le temps ici, et les intermédiaires ny font rien. Que nous ayons beaucoup ou peu d'ancêtres, que le monde ait été créé il y a quarante ou mille siècles, nous ne sommes finalement explicables que par Dieu.. Si donc l'humililé chrétienne consiste à nous tenir devant Dieu comme si nous n'étions pas, avouez. Messieurs, qu'il y a de quoi. et que c'est là une vertu intelligente.
El cependant rien ne coûte plus à notre nature que cet aveu d'impuissance et de totale dépendance. Rien n'est plus mortiliant. C'est un fait d'expérience. Nous ressemblons sur ce point à ces enfants de familles nobles et riches qui, n'ayant eu la peine que de naître, ne mettent pas moins d'apreté à se glorifier de leur titre, et à étaler publiquement leur fortune, que s'ils avaient acquis le tout au prix de leurs sueurs^ ou de leur sang.
Mais l'humilité consiste-t-elle uniquement dans cette dépendance d'esprit et de cœur à l'égard de Dieu ? Je pense qu'elle consiste essentiellement en cela, c'est-à-dire qu'il n' y a pas d'humilité possible en dehors de ce sentiment de dépendance. Toutefois cela même a des conséquences pratiques qui rendent l'humilité fort peu attrayante aux yeux de beaucoup d'âmes. Si j'ai en effet, bien chevillée au cœur, cette conviction que toutes mes qualités physiques, intellectuelles, morales, me viennent de Dieu; que, dans tout ce que je fais pour les garder ou les développer, je dois continuellement tenir compte de sa grâce, il me sera bien difficile d'en faire étalage en public, d'en parler à tout propos, et comme d'une chose dont tout le mérite me revienne. Or, voilà surtout à quoi nous tenons dans
nos relations avec autrui. Nous aimons qu'on sache que nous existons, el que, même dans ce simple lait d'exister, nous sommes pour quelque chose, alors que nous n'y sommes absolument pour rien. A'ous aimons que notre nom sonne bien aux oreilles des autres, et qu'il passe de bouche en bouche, avec des murmures d'admiration. Nous aimons qu'on nous témoigne toutes sortes d'égards et que, sans remonter plus haut que nous, on nous accorde que nous sommes d'une essence supérieure aux autres. Nous aimons qu'on s'extasie devant « nos grâces » si nous jouons à l'aztèque : devant la force de nos muscles si nous jouons à l'athlète ; devant notre science ou nos reparties, selon que nous jouons au profond ou au bel esprit ; devant la puissance de notre volonté, si nous jouons au héros. Or tous, plus ou moins, devant le monde, nous jouons tous ces jeux à la fois. Il est donc naturel que l'humilité n'ait pas le don de nous plaire, puisqu'elle nous oblige à être réservé sur un terrain où nous ne demandons qu'à nous produire ; à nous oublier nous-même, alors que notre plus grande ambition est que tout le monde pense à nous ; à ne pas parler de nous, quand nous n'avons pas de plus impérieux désir que celui d'en parler, afin qu'à leur
tour les autres en parlent ; à nous détacher de nous, au moment où nous y sommes le plus attachés, et désireux qu'on s'y attache ; à nous tenir à notre place, quand nous ne trouvons jamais assez considérable celle que nous occupons, fût-ce aux dépens de Dieu et du prochain. Nous en voulons uniquement à l'humilité d'étouffer en nous ce besoin d'enflure qui nous travaille le cœur, et en vertu duquel nous vouions toujours paraître plus grand que nature. C'est l'éternelle histoire du geai qui se pare des plumes de paon, et essaye de faire la roue. Notre unique maladie au fond, celle dont nous nous mourons tous les jours, avec des airs de vivre, je l'appellerai une hypertropTiie du moi. Puisque c'est là une maladie, il faudrait savoir gré a l'humilité d'y porter remède, et reconnaître qu'elle est, de ce chef, une vertu vivifiante. L'humihié, en effet, quoique mortifiante, n'a pas pour but de supprimer notre moi, mais de le maintenir en place. Elle ne nous empêche pas de nous développer; mais elle tient à ce que ce développement soit normal et s'effectue en Dieu, non en dehors de Dieu. En réalité, nous n'aimons pas l'humilité pour les raisons de fond que je viens de dire. Mais nous l'aimons encore moins pour certaines raisons de surface,
cl, ]Kir exemple, parce que nous la confondons souvent avec ses contrefaçons. L'humilité n'est pas l'hypocrisie ; elle n'est pas non plus le mensonge ; elle ne s'identifie même pas aux humilialions. Sous prétexte que vous n'avez pas à faire inutilement l'éloge de vulrc moi en public, il ne s'ensuit pas que vous deviez vous diminuer à plaisir devant les autres. Si vous êtes intelligent, et que l'occasion se présente de le monlrer, ou de l'entendre dire, montrez-le, ou reconnaissezle, mais l'humilité vous donnera la manière. S'il est évident (jue, grâce à Dieu, vous pouvez beaucoup, il suffira de sous-enlendrc, et au besoin de l'avouer, que sans Lui vous ne pourriez rien. Je n'aime pas énormément non plus les gens humbles qui, sous prétexte d'humilité, sont toujours en quête d'humiliations. Tant de personnes trouvent leur compte à être humiliées, parce qu'on s'occupe d'elles, qui éprouveraient du dépit à être complètement délaissées et méconnues ! Ce sont ces contrefaçons de l'humilité qui la déprécient auprès des gens sincères. Mais l'humilité n'est pas responsable des abus qu'on fait d'elle. Elle n'en reste pas moins, sous sa forme mortifiante, une vertu de vie, puisque tout son but est de nous tenir sans cesse en relation avec l'auteur même de la vie. de fa- <on à donner toute notre mesure.
Si l'humilité chrétienne avait uniquement pour résultat de nous maintenir à notre place, dans nos rapports avec Dieu et avec autrui, ce serait déjà quelque chose. Mais, bien comprise, elle réalise précisément ce que nous sommes tentés de rechercher en dehors d'elle et contre elle, c'est à savoir de nous élever jusqu'à Dieu. En tous cas l'humilité de l'esprit, qui consiste à soumettre notre ignorance à la science de Dieu, a pour effet de nous faire participer à cette divine science. Elle ne nous morlilie que pour nous vwifjer. Dans ce sens, la Foi chrétienne par laquelle nous adhérons à la parole de Dieu, et donnons notre adhésion à des vérités qui nous dépassent, est l'acte le plus humiliant, et le plus intelligent tout ensemble. Il nous rabaisse, mais c'est pour nous élever. Il marque nos limites, mais c'est pour les supprimer. Il accuse notre ignorance, mais c'est au bénéfice de notre savoir.
L'intelligence de l'homme constitue sa spécialité. Aussi bien est-ce ce qu'il a de plus cher, et ce à quoi il tient le plus. Lui demander d'être humble sous ce rapport, c'est presque lui
demander l'impossible. Or, l'humilité chrétienne pousse jusque-là ses exigences. Elle nous demande, non pas de reconnaître que nous ne sommes pas intelligents, mais de reconnaître que cette intelligence a des bornes ; qu'au-delà du savoir humain, s'étend le champ illimité de la science divine ; qu'à lencontre des vérités que nous comprenons, il y a relativement à nous des vérités incompréhensibles ; que ces véritéslà, il nous faut les accepter sans les comprendre, sur la parole de Dieu ; que notre salut est à ce prix. Ce sont là, avouons-le, des exigences mortifiantes. Rien, en effet, n'est impérieux comme notre besoin de voir, et aucune joie n'équivaut en vitalité la joie intellectuelle de voir la vérité. J'en conclus que rien n'est plus contraire en ce sens à nos tendances intellectuelles que de ne pas voir, ni aucune souffrance plus poignante que celle qui résulte d'un contact de l'intelligence avec une vérité invisible. Aussi bien la mortification de l'esprit est-elle plus douloureuse que la mortification de la chair. Mais elle est d'autîml plus vivifiante. Car, au prix de cette souffrance, notre connaissance, sinon notre vision de la vérité, s'étend à l'infini. Sans voir Dieu, nous savons ce qu'il est. Sans avoir la démonstration des plus grands problèmes qui se posent
à l'esprit humain, nous en connaissons la solution. Nous savons qui nous sommes, quelle est notre origine, quelle sera notre destinée. La mortification de la chair, en tuant en nous l'animal, permet à l'homme de mieux vivre. La mortification de l'esprit, en y tuant l'orgueil, permet à l'homme de vivre comme Dieu.
Qu'on ne dise donc pas de l'humihté qu'elle est une vertu déprimante. Loin de nous déprimer, elle nous exalte. Elle ne nous remet à notre place, que pour nous permettre finalement de nous élever jusqu'à Dieu !