LES EXERCICES CULTUELS ET L'ÉDUCATION DU CARACTERE
Messieurs,
La seconde partie de notre tâche est terminée. Nous l'avons consacrée à établir que le caractère chrétien est constitué par lensemhle des énergies divines et humaines, intelligemment et surnaîurellement groupées autour de la volonté. Sous ce mot <( d'énergies », je fais rentrer à la. fois les vertus et les dons du Saint-Esprit. Ce sont là, en effet, autant de principes intérieurs d'activité surnaturelle qui contribuent, chacun à leur manière, à l'éducation chrétienne du caractère.
Au sujet des vertus, j'ai essayé de fixer les rapports mutuels des vertus naturelles et des vertus surnaturelles, de noter leur influence respective sur l'orientation de notre conduite, de dégager les lois de leur rendem.ent moral. For- La Virilité chrétienne. aï
cément j'ai été amené à parler des actes extérieurs qu'elles produisent, et de la part énorme que d'ordinaire ii> prennent soit à leur acquisition, — s'il sagit des vertus naturelles ; — soit à leur entrelien et à leur développement, — surtout s'il s'agit des vertus surnaturelles. Vous remarquerez cependant que je n'ai pas insisté spécialement sur ce point ; ni établi de différence essentielle entre les actes intérieurs des vertus morales et leurs manifestations extérieures. La raison en est que ces vertus se développent surtout « au dedans », dans le champ clos de la conscience. Si leur acquisition et leur développement dépendent souvent des actes extérieurs qu'elles nous font produire, elles n'en dépendent pas toujours. Un riche peut être pauvre (( en esprit ». et l'homme arrivé au faite des honneurs et de la gloire, « le plus humble » des hommes.
Par contre, il existe deux vertus — la religion et la charité Iralernclle — dont la pratique doit nécessairement se manifester <( au dehors », et embrasse des actes extérieurs multiples et bien déterminés. La religion ne se comprend pas sans exercices cultuels, pas plus qu'on ne conçoit la charité fraternelle sans les œurres. C'est précisément au rôle de Vaclion extérieure de ces deux
vertus dans réducation chrétienne du caractère que je voudrais consacrer le temps qui nous reste. De cette façon nous aurons envisagé la vie chrétienne sous tous ses aspects, et vous pourrez vous faire une idée exacte du chemin qui s'ouvre devant vous, si vous avez bien chevillé au cœur le désir de devenir des chrétiens de caractère.
Qu'est-ce d'abord que le culte, et quelle est sa raison d'être ?
Les exercices cultuels, tels que la prière, les dévotions, l'usage des sacrements, occupent une place considérable dans la religion catholique, à ce point qu'un catholique qui ne prierait pas, et, par exemple, se dispenserait sans raison sérieuse d'entendre la Messe, le dimanche, ou ne s'approcherait jamais des sacrement-s, ne le serait plus que de nom. Ce n'est pas à dire évidemment que la vie chrétienne se ramène tout entière à ces exerices cultuels ; mais ceux-ci n'en sont pas moins destinés, de par la volonté du Christ et de son Eglise, à influer profondément sur son cours. On ne naît à la vie chrétienne que moyennant le Baptême ; la confession per-
met d'y renaître quand on a eu le malheur de la perdre ; la communion l'entretient et la développe ; la prière la pénètre de toutes parts ; les dévotions, bien comprises, l'agrémentent ou la lacililent ; les cérémonies l'embellissent, et lui communiquent un charme sans pareil.
Malheureusement le culte catholique subit le sort de toutes les clioses extérieures. Il compte des admirateurs intéressés ou inintelligents qui l'aiment pour lui-mcme, et en abusent, et des détracteurs superliciels ou irréductibles qui s'en moquent, et en dénaturent la portée, parce qu'ils ne voient rien au-delà. La vérité est entre ces extrêmes. Essayons de l'y découvrir.
Parmi les admirateurs intéressés du culte catholique, je mets au premier rang les « dilettantes », tous ceux dont l'imagination éprise de splendeur ne saurait se cont^^nter d'une religion tout intime, et qui s'en vont demander au symbolisme des exercices cultuels ce que l'idée toute nue et le sentiment purement intérieur sont impuissants à leur communiquer en fait d'émotions religieuses. Chrétiens de bonne foi, mais sons foi véritable, ils s'arrêtent principalement au cliquetis des mots, à la beauté des gestes. Ils aiment nos hymnes, nos chants, nos psaumes, nos offices, pour la |)arl qu'ils recèlent de
mystères et d'enchantements inexprimables. Par dessous les symboles, ils ne sont point préoccupés de rencontrer la. réalité divine qui se cache. Leur excuse — pour autant qu'ils sont excusables ! — est dans cette tendance a très humaine » à s'attacher aux symboles sensibles, sans trop s'inquiéter de leur contenu.
Il est si facile en effet de se méprendre sur ses propres sentiments, d'assister aux offices avec l'arrière-pensée d'entendre de bonne musique, de goûter une belle parole, de voir se dérouler de splendides cérémonies, de respirer les parfums de l'encens, et de sentir tout son être comme se fondre sous l'impression enivrante des sensations les plus variées, auxquelles la note religieuse donne ce je ne sais quoi de mystérieux qui séduit même les incrédules.
Huysmans, qui s'y connaissait en cette matière, a joliment parlé, dans la Cathédrale, des morphinomanes de l'Office, de ceux qui se sont inoculé le savoureux poison de la liturgie.
Ces dilettantes ne sont pas rares à notre époque, où le besoin de jouir et d'enrichir indéfiniment la mosaïque de ses sensations revêt plutôt le caractère d'une maladie chronique. La religiosité leur tient lieu de religion. A leurs yeux, le culte catholique n'est pas le transparent mer-
vcilleux dont se serl la divinité pour y projclcr son ombre. 11 est la lumière même, ou mieux encore le clair-obscur cher à leur âme d'artiste. De la prière, ils chérissent les formules magiques ; de la dévotion, les altitudes pâmées ; des sacrements, l'appLireil extérieur ; des saints, les statues ; de Dieu, le nom ineffable ; du ciel, la perspective lointaine ; de nos cathédrales gothiques, l'harmonie des lignes, l'élancement des floches, l'élégance des ogives, les dentelles de pierre, le flamboiement des rosaces et des vitraux ; des cérémonies qui s'y déroulent, la pompe magnifique ; des chants, le rythme souple et berceur ; des sermons, la forme littéraire ; des exercices cultuels, en un mot, le caractère symbolique, sans se mettre en peine des réalités divines sous-jacentes. Ai-je besoin d'y insister, ce dilettantisme cultuel n'est qu'une forme raffinée du sensualisme, la plus opposée à l'éducation chrétienne du caractère. Que peut-on en effet attendre, au point de vue moral, d'un chrélirii (pii ne voit dans la religion elle-même qu'une source de jouissance, et la soumet tout entière à ses caprices bien loin de se soumettre à -^«^-i exigences mortifiantes?
Heureusement les professionnels du dilettantisme sont rares. Néanmoins, prenez-y garde,
Messieurs, Tout homme, et parmi les hommes, tout chrétien porte pkis ou moins inconsciemment dans son cœur un petit dilettante qui sommeille. Il est si aisé, à votre âge surtout, de prendre le change sur ses propres états d'âme quand, par ailleurs, on est doué d'une imagination poétique, d'un cœur sensihle, el d'un système nerveux délicat ! Alors Dieu n'est plus qu'un prétexte à émotions variées, et la vie religieuse une sorte de concert que l'âme se donne à elle-même, où elle déroule ses mélopées sans fin, charmée de chanter si bien, et dans des tonalités qui défient la concurrence. Par suite, la vie extérieure perd son charme. Elle apparaît ce qu'elle est en réalité, lorsqu'on ne l'envisage que du dehors, monotone, banale. On continue de rêver d'actions d'éclat, mais en se dispensant présentement d'accomplir sa tâche quotidienne.
J'ai rencontré des étudiants victimes de cette neurasthénie d'âme, qui n'appréciaient la religion qu'à proportion des émotions sensibles qu'elle leur procurait, et s'estimaient en état de grâce du seul fait que, dans la prière ou la réception d'un sacrement, ils sentaient vibrer en eux la nature. Ces jeunes gens sont plus à plaindre qu'à blâmer. Car, à la première heure de
sécheresse intérieure, lorsque leur besoin d'esthétique est satisfait, ou leur sentimentalité rassasiée, ils s'imaginent volontiers qu'avec l'émotion sensible Dieu lui-même s'est en allé de leur âme, et que leurs croyances se sont évanouies. Cette attitude intéressée est au surplus inintelligente.
Loin de moi la pensée de jeter le discrédit sur le rôle du sentiment en Religion, y compris Iç sentiment esthétique. Car la Religion est incontestablement une source inépuisable de bonté et de beauté. Alais elle est avant loiit vérité. Or, la vérité n'admet pas qu'on se serve d'elle ainsi que d'un instrument de plaisir: au contraire, elle veut être servie. Si la lumière qu'elle projette en nous, par l'intermédiaire du culte, nous enchante, c'est bien : ne nous soustrayons pas à cette séduction. Mais cela même ne doit être qu'un stimulant, et connue une oasis, où notre âme vient se retremper et se rafraîchir en passant, afin de reprendre avec plus de vigueur la lutte pour la vie divine, et poursuivre inlassablemonl l'éducation chrétienne du caractère.
S'ils oui leurs amateurs, les exercices cultuels ont aussi leurs détracteurs, dont la qualité varie à l'infini. Beaucoup de catholiques soi-disant éclairés, et « espiils forts » n'y voient que des
enfantillages, mais d'innocents, d'aimables enfantillages, qu'on accepte avec un sourire, parr ce qu'ils conviennent à l'intelligence populaire. Aux yeux des incrédules, ces enfantillages ne sont que de stupides mensonges, et, pour tout dire, une exploitation par l'Eglise de la crédulité des masses.
Avant de réfuter, comme il convient, ces conceptions étroites et lausses du culte catholique, vous me permettrez de plaider à leur sujet les circonstances atténuantes. Sans doute le fait d'accorder aux exercices cultuels une valeur en soi, et d'y voir autre chose que ce que l'Eglise y met, dénote une grande légèreté d'esprit, et une ignorance profonde des questions religieuses.
Mais pourrions-nous affirmer, en toute sécurité de conscience, que nous ne sommes pour rien dans ces travers, et que notre façon de comprendre le culte n'a jamais favorisé ces incompréhensions ? La prière, les dévotions, les sacrements, ce sont là à coup sûr des moyens puissants de régénération spirituelle ; mais encore faut-il qu'on n'en abuse point, et qu'on ne les fasse dévier de leur sens. Or, dans certains milieux que je ne décrirai pas avec trop de précision, de peur de froisser des susceptibi-
lilés toujours en éveil, l'abus des exercices cultuels esl criant. Xous nous trouvons en présence d'enfantillages, dont quelques-uns en effet sont voisins du mensonge. C'est à croire parfois que le pharisaïsme renaît de ses cendres, et que, malgré le Christ, on a rouvert toute grande la porle aux « vendeurs du temple ». Est-il étonnant dès lors que les incrédules, et même, parmi les fidèles, des croyants combatifs s'autorisent de pareils abus pour s'atlaquer à la Religion elle-même, et en faire retomber sur elle tout l'odieux ?
Evidemment, ils ne sont pas pour cela excusables. On n'a pas plus le droit de généraliser dans cet ordre de choses que dans aucun autre. 11 n'est rien au monde dont on n'abuse, et qui, de ce chef, ne mériterait d'être condamné. Du moins comprend-on jusqu'à un certain point que CQS hommes ignorants, ou mal avertis, s'illusionnent sur la valeur du culte catholique, et prennent à son égard celte attitude de combat.
Aussi bien imj)orte-t-il de remettre les choses au point, et d'établir sur des preuves convaincantes la raison d'être des exercices cultuels.