‹ La virilite chretienneChapitre 36 sur 48 · LA PRIERE ET LES PRIERES · texte numérisé non relu

LA PRIERE ET LES PRIERES

Messieurs^

Au premier rang des exercices cultuels, l'Efglise place la prière. Si la religion est bien ce que nous l'avons définie, un commerce, un rapport conscient et voulu de l'âme avec Dieu, dont elle sent qu'elle dépend et que dépend sa destinée, nous devons en conclure que la prière est comme 1 "âme de la religion, la religion en acte, la religion vécue. A part la religion naturelle, toutes les religions accordent une place centrale à la prière, dans l'organisation du culte. Au fait la religion naturelle, qui prive l'homme de la prière, n'est pas une religion. (( Elle laisjse Dieu et l'homme éloignés l'un » de l'autre. Nul commerce intime, nul dialo- » gue intérieur, nul échange entre eux, aucune )) action de Dieu dans l'homme, aucun retour

» de riiomme à Dieu. Au fond, cette prétendue » religion n'est que de la philosophie. Elle naquit » aux époques de rationalisme, de travail cri- » tique, de raison impersonnelle, et n'a jamais » été qu'une abstraction... Création artificielle » et morte, elle ne laisse presque rien aperce- » voir des caractères propres de la religion (1). » Il était à prévoir qu'une religion, comme la religion catholique, qui a poussé jusqu'à l'intimité la plus étroite tes rapports de l'âme avec Dieu, au point de soutenir que Dieu habite personnellement dans l'âme des justes, exalterait la prière, et en ferait le principal exercice de son culte. Aussi bien cette prévision s'estelle réalisée. A ses apôtres qui Lui demandaient de leur apprendre à prier, et de leur indiquer le temps qu'ils devaient consacrer à ta prière, Nôtre-Seigneur répond hardiment qu'il faut prier toujours. Voilà qui est catégorique et clair. Mais encore celte doctrine de la prière continuelle, instaurée par le Christ, mise en valeur par l'Eglise, a-t-elle besoin d'être expli-

I. AOGDSTE Sabati er, Esquisse cPutie Philosophie de la Religion; 4eédit., Paris, 1897. L'auteur parle ici de la religion naturelle telle que les philosophes l'ont conçue, en l'opposant à toute religion positive. Mais rien n'oblige à admettre que, considérée en soi, et en dehors de tout système, la religion naturelle exclue le culte, et notamment la prière. Nous pensons en tous cis le contraire.

quée. Il y en a tant qui la comprennent mal, et qui confondent la prière telle que l'Eglise Tent-end, après Notre-Seigneur, et les prières, telles qu'ils se les imaginent, et les récitent.

D'ordinaire on distingue deux sortes de prières : celle de louange, qui a Dieu pour terme, et consiste à Lui rendre les hommages dus à sa Majesté infime ; puis la prière de demande, dont nous sommes, nous, le terme, et qui a pour but de nous obtenir de Dieu les grâces dont nous avons besoin. Le (( Pater » résume admirablement ces deuv formes de la prière. « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom » soit sanctifié, que votre règne arrive, que vo- » tre volonté soit faite sur la terre comme au » ciel : » voilà la prière de louange. « Donnez- » nous aujourd'hui notre pain quotidien, par- » donnez-nous nos offenses, comme nous par- » donnons à ceux qui nous ont offensés ; ne » nous laissez pas succomber à la tentation, » mais délivrez-nous du mal : » voilà la prière de demande.

■ Lors donc que Notre-Seigneur nous impose de prier toujours, de quelle prière veut-Il parler? Est-ce à dire que nous devons passer tout notre temps à rendre à Dieu des actions de grâces, ou bien à implorer son secours ? Notre-Sei-

gneur ne précise pas, et je crois que c'est à dessein. Car il y a une manière d'entendre la prière qui permet de prier toujours, sans saslreindre à un genre de prière de préférence à un autre. En d'autres termes, il y a lieu de distinguer entre la prière, et les prières. La prière doit être continuelle ; les prières ne peuvent pas l'être. Et cependant les prières mtermitlentes tirent toute leur valeur morale de la prière continuelle. Essayons de mettre cette doctrine en lumière. Bien comprise, elle est appelée à influer largement sur l'orientation de notre conduite, et par là-mème sur l'éducation chrétienne de notre caractère.

Il ne manque pas de chrétiens qui font surtout consister la prière dans la lecture ou la récitation de formules pieuses, dans un vain exercice de paroles, où la lettre a beaucoup plus de part que l'esprit. Pendant que leur langue tourne, et que leurs lèvres remuent, inlassablement, leur imagination vagabonde, et leur cœur est à sec. Notre-Seigneur Lui-même a pris la précaution de déclarer qu'il n'entendait pas qu'on priât de cette façon. « Ce ne sont pas

» ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, qui en- » treront dans le Royaume des Cieux, mais » ceux-là uniquement qui font la volonté de » mon Père ». Je ne veux pas médire ici de la prière vocale. Elle a sa place dans les exercices cultuels, à la conditon toutefois de bien l'entendre, et de faire en sorte que toujours la bouche parie de l'abondance du cœur. Ce qui est incontestable, c'est que la prière vocale ne saurait être continue, et qu'en nous demandant de prier toujours, Notre-Seigneur n'a pas eu en vue de nous l'imposer. Je n'insiste pas.

La prière est avant tout quelque chose d'intérieur, le mouvement par lequel l'âme chrétienne se met en relation personnelle avec son Dieu, dont elle sent la présence en elle, soit qu'il y habite personnellement, s'il s'agit d'une âme juste, soit qu'il l'effleure en quelque sorte du souffle de sa grâce, s'il s'agit d'une âme en détresse, mais désireuse de revenir à Lui. Dès lors voici la question qui se pose très nette à l'esprit : Faut-il, pour prier toujours, avoir l'âme en tension continuelle vers Dieu ? Est-il nécessaire de ne jamais perdre de vue sa présence, et de prolonger indélinîment et consciemment l'effort vital par lequel nous nous rattachons à Lui comme à notre premier principe T

li est trop évident qu'à ces conditions la prière continuelle est impossible, et que Xolre-Seigneur ne nous en l'ait pas une obligation. Notre -nature est ainsi organisée que nous ne pouvons accomplir sérieusement à la fois deux cboses sérieuses. Or, sans parler de la nuit qui nous ravit à nous-mème et, avec le sommeil, nous enveloppe des voiles de l'inconscience, notre journée est absorbée aux trois quarts par l'accomplissement d'actes intérieurs et extérieurs auxquels il ne nous est pas possible, ni toujours permis, de nous soustraire, comme d'étudier, d'assister aux cours, de converser avec nos amis, voire même de prendre nos repas. Allez donc prier sérieusement dans ces conditions ! Que penseriez-vous. Messieurs, d'un professeur qui, au lien de préparer consciencieusement ses cours, consacrerait tout son temps à l'oraison, et se reposerait sur Dieu seul du soin d'être inspiré au moment voulu, et d'obtenir la science infuse? En tous cas, vous auriez raison de penser qu'il manque à tous ses devoirs de Professeur. J'en dirai autant des étudiants — bien que le cas soit un peu chimérique — qui croiraient racheter, par une feneur mal entendue, le temps qu'ils sont oblie^és d'employer à la préparation de leurs cours et de leurs examens.

Avant d'être chrétien et pour l'être, vous aije répété cent fois, il faut être un honnête homme. La grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne. Or, le premier travail d'un honnête homme, consiste à s'acquitter consciencieusement de ses devoirs d'état. Il n'y a donc de christianisme qu'à ce prix. Mais alors que devient le précepte de la prière continuelle ? Alors seulement il devient compréhensible, Messieurs. Ne pensez-vous pas en effet qu'en nous imposant de prier toujours Notre-Seigneur ait tout simplement voulu nous demander d'être d'abord des hommes de devoir ? Pour ma part je le crois, et voici comment je le prouve.

La prière est par essence l'union de l'âme avec Dieu. Or, en dehors du devoir accompli, je ne sache pas de moyen qui permette à une âme d'entretenir continuellement cette union. D'où je conclus que la prière continuelle et l'accomplissement régulier de nos devoirs d'état sont, dans la pensée de Notre-Seigneur, et en pratique, une seule et même chose.

Rêvez ici-bas, si vous y tenez, d'une union avec Dieu qui rappelle celle des élus, dans le ciel, et qui consisterait à Le voir « face à face », à jouir ineffablement de cette vision, jusqu'à sentir, selon l'expression imagée de l'Ecriture,

votre cœur fondre, et comme se liquéfier dans votre poitrine. Le fait est que la réalisation de ce rêve est le privilège des saints, et que les saints u à vision » et (( à extases » sont plutôt rares. Au surplus de pareils phénomènes ne durent pas. Notre-Seigneur ne pouvait donc faire allusion à une union aussi extraordinaire, lorsqu'il nous imposait de prier toujours,

La seule union avec Dieu qui soit ici-bas à notre portée, cest l'union ù la volonté divine. L ame qui accomplit tout ce que Dieu veut, quand II le veut, et comme II le veut, est unie à Lui de la façon la plus intime. Or, comment se manifeste à nous la volonté divine sinon sous l'aspect de notre vocation, et des devoirs qu'elle implique ? Il s'en suit que la fidélité à cette vocation et l'accomplissement de ces devoirs, en nous permettant de faire la volonté de Dieu, nous unissent à Lui, et cela sans interruption, s'il est hors de doute qu'à aucun moment de notre existence nous n'avons le droit de substituer notre propre vouloir au vouloir divin. Prenez d'ailleurs ce mot de (( vocation », Messieurs, dans son sens le plus large, et entendez-le aussi bien de la vocation d'homme et de chrétien qui incombe à tous les catholiques, que de celle d'étudiants qui vous est propre. Alors tout s'ex-

plique, et il est aisé de comprendre le précepte de la prière continuelle.

Quoi que vous fassiez, si vous le faites en union avec la volonté de Dieu, vous priez. C'est prier que de préparer convenablement un cours, et d'y assister régulièrement.

Mais on ne travaille pas toujours, à votre âge surtout. Les forces s'usent vite, et demandent à être réparées. On les répare au moyen de la nourriture. Si vous mangez et si vous buvez dans cet esprit de soumission à la volonté de Dieu, vous êtes en union intime avec Lui ; vous priez.

Pareillement vous devez vous reposer la nuit et dormir. Si vraiment vous prenez votre repos, parce que vous avez travaillé, et avec l'intention d'apporter plus d'ardeur encore au travail, totre sommeil lui-même est une prière.

Enfin, un étudiant a droit aussi à des distractions, à des divertissements. Tout cela est de son âge, et peut avoir une grande importance au point de vue moral. Qui donc oserait prétendre qu'un étudiant laborieux, une fois sa tâcbe d'étudiant accomplie, n'a pas le droit de détendre ses nerfs, et de décharger son cerveau, en cultivant les sports, ou les voyages, ou les beauxarts, ou certains jeux innocents ? Bien loin d'être

défendus, ces distractions et ces divertissements de la jeunesse studieuse doivent être encouragés, et regardés comme l'accomplissement d'un devoir, l'expression de la volonté de Dieu. Dans ce sens ils sont une prière. Et pourquoi pas ? Le mot importe peu ici ; voyons la réalité. Or, en réalité, prier c'est faire la volonté de Dieu. Au nom de quoi poserions-nous des exceptions à cette règle ? La volonté de Dieu est assez large pour se plier à toutes les conditions de la vie d'un étudiant, étant infinie. Dès lors il sufTii de s'y soumettre en tout et partout pour être uni à Lui, et donc pour prier, si la prière, dans son fond, n'est autre chose que l'union à la volonté de Dieu.

Toutefois, Messieurs, n'exagérez pas ma pensée. De ce que l'accomplissement intégral de nos devoirs, avec toutes les nuances qu'il comporte, nous permette de prier toujours, cela ne signifie nullement (ju'il épuise toute la prière. La vérité est que toute prière, quelle qu'elle soit, — prière de louange, ou prière de demande — n'aura de valeur morale que si elle se greffe sur cette forme primitive et permanente de la prière. Comment en effet voudriez-\ous qu'un étudiant infidèle à tous ses devoirs, et dont la vie se déroule en marge de la volonté divine, pût adres-

ser à Dieu d'un cœur tranquille les hommages dus à sa majesté infinie ? Dieu, en tous cas, y serait insensible. Comment surtout voudriezvous qu'il Lui demandât ses iaveurs, et implorât son secours, au moment même où il est évident qu'il en abuse ?

Je n'ignore pas que nous sommes souvent et pour la plupart victimes de ces inconséquences. Mais c'est une raison de plus de les signaler, et d'insister sur la différence qui sépare la prière continuelle des prières intermittentes, et en môme temps sur leur étroite dépendance.

Nous nous plaignons souvent de n'être pas exaucés dans nos prières ; mais à qui la faute ? Il y a des étudiants qui passent leur année à ne rien faire, et qui. au dernier moment. — celui de l'examen — dans l'iiicapacito où ils sont de compter sur eux-mêmes, mettent alors toute leur confiance en Dieu. On les voit assister à la messe le matin, contrairement à leur habitude. Ils deviennent tout à coup pieux par égoïsme, faute de l'avoir été par charité. Ils multiphent les pèlerinages, les neuvaines. et intéressent les saints en vogue à leur infortune. .Je ne prétends pas que tout cela ne soit d'aucune utihté, ni qu'en toute occasion Dieu refuse de se laisser fléchir par des témoignages aussi intéressés.

Mais je prétends que de loi ordinaire ceux qui multiplient ainsi les exercices cultuels, et comj)tent sur la grâce sans y avoir coopéré, en sont pour leurs frais de dévotion. Et c'est justice. On ne comprendrait pas que Dieu se pliât à notre volonté, lorsque nous avons négligé au préalable de nous soumettre à la sienne.. A coujj sur, ce n'est pas la seule raison pour laquelle Dieu n'exauce pas toutes nos prières, mais c'en est la principale, et j ai cru de mon devoir d'attirer sur elle votre attention.

§ II

Maintenant, Messieurs, que vous savez à quoi vous en tenir sur la prière continuelle, il ne vous déplaira pas sans doute d'apprendre la place que doivent occuper les autres (( prières », celles de louange el de demande en particulier, dans l'éducation chrétienne de votre caractère. A ce propos, rappelez-vous (iuelle est votre situation pai- rapport à Dieu. C'est la situation d'enfants vis-à-vis de leur père. Voilà pourquoi la prière que nous a enseignée Notre-Seigneur commence par ces mots: Noire Père. Or, quel est le premier devoir d'un enfant à l'égard de son père, sinon de conformer sa volonté à la sienne ?

Un père vraiment, digne de ce nom ne saurait être sensible aux caresses, aux minauderies d'un «nfant paresseux et désobéissant.

Il en va de même de nous dans nos relations avec Dieu. Nos louanges, nos hommages, nos exercices cultuels, ont pour son cœur paternel la valeur d'une caresse enfantine. Mais vous comprenez bien quavant d'être honoré et pour l'être vraiment, Dieu veut être obéi. C'est notre obéissance, notre soumission à sa volonté, qui donnent tout leur prix à nos louanges.

Et quand devons-nous prier Dieu de la sorte, Lui manifester notre respect et notre amour? Certes, nous ne le pouvons pas toujours. Du moins imitons l'enfant dans les manifestations de sa piété filiale. Dès son réveil il va trouver ses parents, et leur dit un affectueux « bonjour ». Dans la journée, surtout s'il a été de leur part l'objet d'une attention spéciale, il leur saute au cou, pour leur témoigner son « merci ». Dans certaines circonstances, le jour de leur fête par exemple, son expansion se fait plus large et plus intime ; il concentre dans quelques phrases émues toute sa reconnaissance.

Pourquoi n'irions-nous pas à Dieu avec cette simplicité ? C'est si simple, en effet, le matin, en se levant, d'adresser à Dieu quelques paroles

où notre âme passe toute; dans la journée, principalement avant et après les repas, de lui crier merci du fond du cœur; à certains jours, le dimanche par exemple, pendant la Messe, d'être un peu plus expansif, et ainsi de suite, au gré des circonstances et des letes liturgiques.

Voilà pour la prière de louange. Mais un enfant a autre chose à faire qu'à louanger son père ; il a surtout à lui exposer ses besoins. Car un enfant, laissé à lui-même, est impuissant ; il est la faiblesse et l'indigence en personne. Or, comment s'y prend un enfant dès que le besoin de son père se fait sentir ? Alors sa prière est excessivement simple : un cri, un geste, une larme, et cela suffit. Son père comprend, et vient à son secours.

Il en sera de même, si nous le voulons, avec Dieu. Car <( sans Lui nous ne pouvons rien » ; nous sommes faibles, impuissants, à la merci de toutes les tentations. Mais encore faut-il y songer et bien se pénétrer de cette vérité élémentaire. Donnez-moi une âme chrétienne qui ait à un haut degré le sentiment de son « néant » en face de la Toute-Puissance divine, vous verrez que la prière de demande jaillira toute spontanée de son cœur, à la condition bien entendu qu'elle voie en Dieu un « Père ». Alors elle ne

s'embarrassera pas de formules compliquées ou savantes. Peut-être même, pour traduire ses besoins, ne trouvera-t-elle pas de mots. Mais elle aura une attitude, un geste d'âme, une sincérité d'expression, qui iront droit au cœur de Dieu. Le pauvre qui meurt de faim ne prend pas de livre pour demander l'aumône au passant. Estce à dire qu'il ne faille jamais se servir de livres de piété ? Assurément non, mais l'idéal est de n'en user que pour s'exciter à prier, et faire jaillir du cœur la vraie prière, la prière intérieure et vivante.

On raconte de certains poètes qu'entre autres moyens de se mettre en train, et de se livrer tout entiers à l'inspiration, ils lisent quelques belles pages de prose ou de poésie. Imitons ces poètes. Lorsque la flamme de la dévotion menacera de s'éteindre en nous, prenons un livre, et lisons-y quelques belles prières. Mais, à peine notre cœur aura-t-il pris feu, posons le livre, et abandonnons-nous aux élans de notre dévotion. Il n'y a pas de prière vocale qui puisse soutenir la comparaison avec cette prière intérieure.

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