I. A. Dastrk: La Vie et la Mort \ Paris, Ernest Flammarion
soumise à cette loi de la nutrition. A coup sûr, l'homme ne doit pas vivre pour manger, mais il doit manger pour vivre. Pas de vie intellectuelle possible, sans une assimilation, par l'intelligence, de la vérité. Le cœur à son tour est un organe extraordinaire d'assimilation. Vivre, pour lui, c'est aimer. Mais aimer, qu'est-ce donc, Messieurs, sinon faire d'un autre un autre soi-même, et par conséquent se l'assimiler ! Quant au corps, cette (( matière vivante » dont l'homme est pétri, lui aussi, lui surtout a besoin de se nourrir. A peine pourrait-il subsister quelques heures sans aliments. Aussi bien la grosse question à résoudre ici-bas, qu'il s'agisse des individus ou de la société, n est-elle autre que la question du pain. Elle s'est posée à l'esprit et au cœur de vos parents. Messieurs, dès votre naissance. Aujourd'hui encore elle prime à leurs yeux toutes les autres. Je ne prétends point par là que vos parents ne soient soucieux avant tout de vous assurer une instruction solide, et une bonne éducation. Ils ont trop bien prouvé le contraire en vous envoyant ici, à l'Université. Mais eussent-ils pu le faire, s'ils n'avaient résolu au préalable la question du pain ? Et vous-mêmes resteriez-vous longtemps sur ces bancs, si vous pouviez prévoir que vo&
éludes ne seront point plus tard pour vous un gagne-pain ?
Sur ce poinl capital, la société esl logée à la même enseigne que les individus et la famille. Le premier problème quelle ait à résoudre est le problème économique, autrement dit le problème du pain. Peut-être n'y songeons-nous pas assez, nous autres qui jouissons des bienfaits de la civilisation. Xos sociétés sont parvenues à un tel état de progrès, que les prodigalités de surface nous font perdre de vue la question de fond, celle du pain. 11 nen reste pas moins que le soc de charrue qui creuse le sillon, et permet au petit grain de blé d'y germer, et de s'y multiplier, esl plus nécessaire à la vie d'une société que la plume d'un écrivain de génie, le pinceau dun grand peintre, ou le ciseau d'un sculpteui". Les j-évoliitions, sous ce rapport, sont un grand enseignement. Le problème économique s'y pose toujours de façon angoissante. Et l'on a pu voir, dans ces jours de disette et de famine, les hommes les plus riches, et les femmes les plu> ((xjueltes, offrir leur or et leurs bijoux pour un morceau de pain.
De tout cela je conclus que la nutrition est bien la loi suprême de la vie, qui permet à tous les vivants de refaire leur substance, de l'accroître, et de la fortifier.
Pourquoi la vie surnaturelle, dans son maintien et son développement, ne serait-elle pas soumise à la même loi ? Pourquoi Dieu n'aurait-il pas mis à la disposition du Chrétien, pour nourrir son àme, le c( morceau de pain » dont l'homme ne peut se passer pour vivre de la vie du corps ? L'Eucharistie est la réponse du Christ à cette question. Pareil au père de famille qui, en mourant, laisse à ses entants de quoi vivre, Il nous a, Lui aussi, assuré notre nourriture spirituelle. Il a dressé une table sur laquelle le pain ne manquera jamais, et II nous a tous invités à nous y asseoir.
Comment donc s'y est-Il pris pour résoudre ce grave problème d'économie surnaturelle ? Seul, un Dieu pouvait s'y prendre de cette façon sublime. Lui, le froment des élus, s'est d'abord jeté en terre, en y prenant un corps semblable au nôtre. Là, Il a germé el grandi au milieu des difficuhés de toutes sortes. Arrivé à sa maturité, à son plein épanouissement. Il s'est Luimême livré à la souffrance pour être broyé par elle, comme le blé par la meule lourde et implacable. C'est alors que son amour pour nous, pareil au feu qui consume, s'est attaqué à ce corps meurtri, et comme pétri de douleurs, et en a fait ce pain divin, supra-substantiel, que
nous nommons l'Eucharistie. Savez-vous rien de plus admirable, Messieurs, et de plus conforme aux exigences de la vie ? Et comprenezvous mieux maintenant le sens profond de ces paroles du Christ à ses disciples : (« Si vous ne » mangez ma chair, et ne. buvez mon sang vous » n'aurez pas en vous la vie, car ma chair est ■)> vraiment une nourriture, et mon sang est » vraiment un breuvage. Celui qui mange ma » chair, et boit mon sang, demeure en moi, et » moi en lui. »
Par la grâce, nous vivons d'une vie divine. La grâce est comme le principe vital, d'ordre surnaturel, qui nous met à môme de réaliser l'Idéal chrétien. Tel un sang généreux, elle se répand à travers notre organisme spirituel, et le féconde. Mais encore ce sang a-l-il besoin, pour se conserver et se fortifier, de s'assimiler une nourriture appropriée Où donc trouver cette nourriture ? A la Sainte Table, dans la Communion. L'assimilation, par l'âme en état de grâce, de la chair et du sang de l'Homme- Dieu est donc bien le phénomène le plus saisissant de la vitalité surnaturelle. Pratiquement en sommes-nous convaincus, et nous comportonsnous en conséquence? Nos communions répondent-elles à la raison d'être de la communion ?
J'estime qu'on peut ramener à trois les atti-^ ludes que les hommes prennent d'ordinaire à l'égard de la nourriture corporelle. Les uns nese nourrissent pas assez ; d'autres se nourrissent outre mesure. Enfin c'est le petit nombre qui règlent leur nourriture d'après leurs besoins réels.
Evidemment nous ne devons pas vivre pour manger, mais encore faut-il manger pour vivre. Or la vie est chose si complexe, et si variable d'un tempérament à l'autre, qu'on perdrait bel et bien son temps à vouloir, sous le rapport de la nourriture, édicter des règles uniformes de vie. Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que chacun doit se nourrir en tenant rigoureusement compte de son élat de santé, et de la somme de travail à fournir. Or, pratiquement, bien des personnes ne font pas attention à cela. Est-ce délicatesse? Est-ce dégoût? Le fait est qu'elles prennent juste assez de nourriture pour ne pas mourir de faim. Avec un pareil régime, on gaspille ses forces, et on n'accomplit rien qui vaille.
Par contre, il y a beaucoup de gens qui man-
gent trop, et qui vivent, dirait-on, pour manger. Ce sont, en général, les enfants et les viveurs : les enfants : pai'ce qu'ils n'ont d'autre souci que de se laisser vivre ; les viveurs, parce qu'ils envisagent surtout la vie sous l'angle de la jouissance. A leurs yeux, la nourriture n'est pas un moyen de vie, mais la vie jnème. Je n'insiste pas.
Si vous daignez transporter ces comparaisons familières dans Tordre surnatui'el, ^fessieurs, vous constaterez qu'elles s'y appliquent de tous points. Aucune vie, plus que la vie surnaturelle, n'exige une santé florissante, parce qu'aucune n'exige un travail plus colossal. Estce donc si facile, dites-moi, de devenir un homme et un clirétien de caractère ; de grouper, autour de la volonté surnaturalisée par la charité, cet ensemble de vertus naturelles et divines que nous avons vues ; d'établir progressivement le règne de l'honnête homme sur les poussées de l'animal, et celui de Dieu sur les sommets de l'honnètclé humaine ? .\ luller ainsi, et sans relâche, on dépense des forces, et ces forces doivent être renouvelées. Oui les renouvellera? Dieu, sans doute, car une vie divine sans le secours divin est une chimère: mais de quelle façon ? En se faisant noire nourriture ;
en se donnant à nous dans" la communion. Que Dieu ait pu inventer un autre moyen d'entretenir en nous la vie divine, et de l'y augmenter, c'est certain. Mais la question n'est pas de savoir ce que Dieu aurait pu faire. Tenons-nousen à ce qu'il a fait. Or, Il a fait en sorte que nous puissions nous nourrir de Lui, nous l'assimiler. Dès lors pourquoi ne pas agir en conséquence ? Pourquoi ne pas communier dans cet esprit?
Quelques étudiants n'ont pas l'air de s'en douter. A peine s'approchent-ifs de la Sainte Table deux ou trois fois par an. On dirait qu'ils communient par force, et tout juste assez ppur ne pas mourir. Etonnez-vous, après cela, que la vie de la grâce soit en eux languissante, que leurs énergies s'épuisent, que leur tempérament surnaturel se débilite, et que leur « caractère » s'anémie. Mais s'il y a un âge, Messieurs, où l'on doive abondamment se nourrir, c'est le vôtre. Car, à votre âge, la lutte pour la vie bat son plein. Vous avez à réagir contre vos passions naissantes, contre le milieu ambiant. Votre volonté n'est pas encore affermie, ni votre vertu bien solide. Toutes ces actions et réactions impliquent une dépense de forces considérable. Alors pourquoi ne pas les réparer et
les accroître ? En un mot, pourquoi ne pas communier ?
Je sais la réponse que beaucoup d'entre vous font à cette question. Plusieurs me l'ont déjà suggérée. Il y en a tant, n'est-ce pas, qui communient souvent, et même tous les jours, et dont la vie chrétienne est réduite néanmoins à son niininiuin ? Alors à quoi bon?
D'abord, Messieurs, vous ne savez pas ce que ces jeunes gens deviendraient, au point de vue moral, s'ils ne communiaient pas aussi souvent. Et cela seul devrait vous empêcher de conclure avec tant de légèreté à l'inefficacité de la communion fréquente. Vous n'ignorez pas, en effet, que certains tempéraments (( phtisiques » ne résistent à la mort qu'au moyen de la a suralimentation )). Au point de vue spirituel, beaucoup de jeunes gens sont tenus de suivre ce régime.
Toutefois je concède qu'en pratique on rencontre des jeunes gens qui communient souvent, et à qui la communion ne profite pas. Qu'est-ce que cela prouve ? Une seule chose, c'est peutêtre qu'ils communient trop. Mais entendez-moi bien. Je ne prétends point que l'idéal ne soit pour un jeune homme, de communier souvent, et même tous les jours. Je pense exactement le
contraire. Mais c'est à la condition que ce jeune homme ne communie pas simplement pour communier, comme on en voit qui vivent pour manger. Il ne manque pas en effet d'étudiants qui n'ont pas une notion exacte de la communion, et qui communient pour communier. La communion leur apparaît comme un exercice cultuel de haut symbolisme. Ils ne voient rien audelà. D'habitude leur journée commence par une communion, et se termine par un chapelet. Et ils pensent avoir assez fait pour Dieu lorsqu'ils ont accompli ces deux exercices religieux. J'appelle cela, Messieurs, communier pour communier, parce que la communion, dans ces cas, est détournée de son but. On la cultive pour elle-même, au lieu d'y chercher un moyen de vie. On fait consister en elle toute la vie chrétienne, alors qu'elle est tout simplement destinée à développer cette vie. On se dispense de tout le reste à cause d'elle, quand elle n'a pas d'autre raison d'être que de nous mettre à même d'accomplir tout le reste. Le tempérament surnaturel se fait très vite, hélas, à cette manière d'agir. Il se familiarise avec la chose la plus sainte qui soit, sans en retirer de profit. Les communions ne sont pas pour cela sacrilèges ; mais tout prouve qu'elles sont nulles,
n'ayant aucune valeur de vie. A mon avis, il y a là une sorte d'enfantillage spirituel. On finit par communier comme on récite certaines formules, machinalement, et sans autre but que de communier le plus souvent possible, pour communier.
A côté de ces âmes « enfantines » se rencontrent quelquefois des tempéraments jouisseurs, des (( dilettantes » sans le savoir. Ce que ces âmes se refuseraient au point de vue matériel, elles se le permettent inconsciemment dans le domaine spirituel. Elles vivent pour manger ; elles communient pour communier. Ne pensez pas qu'elles consultent leur faiblesse, ou la somme de labeur moral a fournir en s'approchant de la Sainte Table. Elles considèrent surtout la jouissance exquise que doit éprouver une âme un peu haute à se nourrir de Dieu. Elles trouvent, dans la communion, je ne sais quel épanouissement d ame, quelle dilatation du cœur, quelle surexcitation de leur sensibilité, et c'est là principalement ce qui les attire. Certains jeunes gens n'échappent pas à cette tentation, et leur besoin d'émotions religieuses les y fait succomber. Assurément il y a dans celte façon d'agir un péché de gourmandise spirituelle auquel on ne prend pas assez garde.
et qui peut mener très loin. Ces jeunes gens communient aussi longtemps qu'ils éprouvent du plaisir à le faire. ]\lais dès que leur sensibilité religieuse sera émoussée, ils chercheront ailleurs — et Dieu sait où ! — des coni[iensations à leur sécheresse d'âme, et au vide de leur cœur. En attendant, leurs communions ne leur profitent guère. Le profit du moins uc va pas au-delà des émotions recherchées et ressenties. Pratiquement ils ne sont pas plus charitabes envers Dieu, ni plus soucieux de leur propre perfection.
Que conclure de cette analyse, Messieurs, sinon que vous devez voir dans la communion simplement ce que Notre-Seigneur a voulu y mettre, c'est à savoir sa chair à manger, et son sang à boire ? La communion est une nourriture divine, ni plus ni moins. Comportez-vous donc à son égard comme à légard d'une nourriture. Pour savoir dans quelle mesure vous devez communier, si c'est souvent ou non, voyez où vous en êtes de votre vie chrétienne. L'idéal, je le répète, serait qu'un jeune homme communiât tous les jours, parce qu'il a tous les jours une somme énorme d'énergie à dépenser. Mais en attendant que cet idéal se réalise, et que tombent tous les préjugés courants à l'endroit
de la communion fréquente, lâchez, Mesieurs, de communier le plus souvent possible. Il n'est pas du tout requis d'être en parfaite santé morale pour s'approcher de la sainte Table, puisqu'au contraire la communion a pour but de nous amener à cet état de santé. C'est avec un pareil sophisme que leb jansénistes ont écarté les fidèles de la communion. Au contraire, plus une àme est faible, malade, exsangue, plus elle doit se nourrir de la chair du Christ, et boire son sang. 11 est impossible, dans ces conditions, que la communion ne lui soit pas profitable, et qu'elle ne contribue pas d'une façon très active a l'éducation chrétienne de son caractère.