‹ La virilite chretienneChapitre 43 sur 48 · I. Éducation du caraclire ; cli. XV et X\'I · texte numérisé non relu

I. Éducation du caraclire ; cli. XV et X\'I

enveloppe. Au risque donc de me répéter, j'insiste, et je soutiens qu'il y a égoïsme et égoïsme.

D'abord il y a un égoïsme bas, vulgaire, médiocre, qui consiste à ramener tout à soi. Dieu y compris ; à n'envisager les personnes et le& choses que sous l'angle étroit de nos caprices, à n'apprécier le monde que dans les limites forcément restreintes ou mesquines où nous pouvons l'utiliser, et le faire servir à notre bon plaisir. Cet égoïsme-là est aux antipodes de la charité fraternelle ; il la sèche pour ainsi dire dans sa source ; il n'a même rien d'humain, et répugne aux âmes nobles et généreuses.

Par contre, il existe un égoïsme bien entendu, élevé, vertueux. Je veux dire par là qu'il y a une certaine manière de s'aimer, et de penser à soi, qui est généreuse, et que l'on retrouve à la racine de tous nos mouvements désintéressés.

A côté du moi haïssable que méprisait Pascal, et qu'il avait raison de mépriser, parce qu il n'assouvit son besoin de jouir qu'aux dépens d'autrui, il y a un moi aimable, qui est au contraire la source de la charité. Aurait-on le droit, en effet, de nous demander d'aimer notre prochain comme nous-même. Messieurs, s'il n'y

avait pas une manière humaine, raisonnable, généreuse, de nous aimer?

Et quelle est donc cette manière de nous aimer nous-même qui nous pousse à aimer les autres? Quel est donc cet égoïsme vertueux que l'on retrouve au principe de la charité, puisque, d'après Notre-Seigneur, la charité consiste à aimer son prochain comme soi-même ?

Pour résoudre cette énigme, il me suffira de vous rappeler, avec l'Apôtre, qu'il y a deux hommes en nous : l'homme animal, et l'homme raisonnable ; l'homme-chair, et l'homme-esprit. De fait, tous les deux sollicitent notre amour ; mais tous les deux n'y ont pas droit au même titre. Car l'animal qui est en nous doit céder Je pas à l'homme, et la chair se plier aux exi- .gences de l'esprit. Or, en réalité, Messieurs, qu'est-ce qui nous rend insociables, et nous isole dans un cercle étroit de sympathies intéressées, au mépris de la charité ? Une seule ^hose : l'amour exclusif de notre moi animal, de notre moi haïssable. Lorsqu'on n'assigne, en effet, à ses désirs d'autre horizon que celui où se meut l'animal, — sous-enlendez l'horizon de la jouissance pure et simple, — du plaisir sous toutes ses formes, même les plus dégra- ..danles, les plus viles, il est assez logique de ne

voir clans les aulres hommes que des instruments de plaisir et de jouissance ; de se servir d'eux au lieu de les servir ; de les ramener à soi au lieu de se donner à eux.

Voulez-vous, au contraire, être des âmes charitables, des âmes que le bonheur des autres intéresse au même titre que votre bien propre ? En un mot, voulez-vous aimer votre prochain comme vous-même? Alors commencez par vous aimer vous-même comme il faut, c'està-dire subordonnez en vous le moi animal au moi raisonnable et divin. Aimez en vous ce qui élève et non ce qui rabaisse, ce qui ennoblit, et non ce qui avilit, le devoir chrétien, et non les jouissances bestiales. Soumettez-vous enfin au joug de la raison et de la Foi, et non à la tyrannie des sens.

Croyez-moi, Messieurs, si vous vous aimez de la sorte, vous serez obligés d'aimer votre prochain. Vous l'aimerez comme vous-même. Tout naturellement, et comme malgré vous, votre égoïsme s'épanouira en charité. Car enfin, si c'est l'homme que j'aime en moi, et non l'animal, la dignité humaine, et non l'avilissement ■de la bête, je serai naturellement sympathique •ti quiconque sera revêtu de cette dignité-là. Son image, partout où j'en trouverai les traits, sol- La Virilité chrétienne. 2"*

licilera mon amour. Ce sera comme si je me retrouvais moi-même, incarné dans autrui. De ^ la sorte, j'aimerai les autres — tous les autres, ^ puisque tous possèdent la dignité humaine au même titre que moi, — je les armerai, dis-jc, à comme moi-même, tout en les aimant non pour moi, mais pour eux, ou mieux encore, en ne les aimant ni pour moi ni pour eux, mais pour la part d'idéal humain qui nous enveloppe tous, et met à notre front je ne sais quelle auréole, dans nos yeux quelle flamme, qui nous élèvent au-dessus de toutes les créatures, et nous imposent de ne former qu'une seule famille, de n'avoir entre nous qu'un cœur et qu'une âme.

Est-ce tout? Non, Messieurs. Ce n'est là, si je puis dire, que le côté humain de la charité fraternelle. C'en est la base, et non le sommet. Or, c'est au sommet de la charité que je veux maintenant vous conduire. Essayez de m'y suivre. Lorsque je m'aime moi-même de la façon que j'ai dite, lorsqu'en moi, je sacrifie l'animal à l'homme, le plaisir au devoir, savez-vous en dernière analyse qui j'aime en moi ? Eh bien, ce n'est pas moi, mais Dieu. Car si je suis homme, c'est à Dieu ([ue je le dois. Si je suis fidèle à mon devoir hunuiin, c'est au nom du Dieu qui me l'impose. Finalement l'amour que

je me porle ne s'arrête pas à moi ; il s'élève jusqu'à Dieu. Que si maintenant, au lieu de considérer l'homme en moi, je fais attention au chrétien, songez que <( ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ, c'est-à-dire Dieu, qui vit en moi (1) » ; songez que Dieu et moi (( nous ne faisons plus qu'un, comme le Christ et son Père ne font qu'un (2) » ; que notre nature est comme absorbée par la grâce, puisque divinisée par elle ; que ma personnalité s'identifie, autant que cela se peut, au Dieu personnel qui habite en moi. Il s'en suit qu'en m'aimant chrétiennement, par la charité, ce n'est plus moi que j'aime, mais le Dieu qui aime en moi ; que ce Dieu, je L'aime comme II s'aime Lui-même, puisqu'en me donnant sa grâce. Il m'a en quelque sorte prêté son propre cœur pour L'aimer ; que l'amour que j'ai de moi est en définitive un amour divin ; que je m'aime comme Dieu m'aime, c'est-à-dire pour Lui-même. Et puisque c'est finalement Dieu que j'aime en moi, et qu'en tous cas, si je m'aime chrétiennement, je ne puis m'aimer que pour Dieu, nécessairement j'aimerai mon prochain comme moi-même.

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