‹ La virilite chretienneChapitre 44 sur 48 · Évangile de S. Jean ; ch. XVII ; v · texte numérisé non relu

Évangile de S. Jean ; ch. XVII ; v

c'est-à-dire que j'aimerai Dieu en lui, et lui pour Dieu.

■Uue nou= voila loin, n'est-ce pas, de la simple solidarilé humaine ! Celle-ci ne nous demande d'aimer nos frères qu'au nom de l humanité qui est en eux, comme elle est en nous. La cliarité chrétienne nous demande de les aimer en outre au nom de la divinité à laquelle ils p^euvent participer, comme nous y participons. La solidarité, en exigeant que nous aimions lc^ autres comme nous-mêmes, veut que nous les aidions à réaliser en eux l'idéal de l'homme; la charité chrétienne veut que nous contrihuion? à faire deux non seulement des hommes, mais des dieux. Du point de vue chrétien, il ne s'agit plus seulement d'organiser dans les autres la victoire de l'homme sur les poussées de l'animal, mais d'ajouter encore à cette victoire humaine le triomphe et le règne de Dieu.

Pourquoi, en définitive, une pareille amplitude accordée à la charité chrétienne ?

Parce que cette charité n'est en somme que de l'amour divin transposé, et que nous sommes tenus, avec le cœur de Dieu qui bat dans nnlrc poiliine. d'aimer les autre? comme II les aime, c'est-à-dire sans exception. Ainsi donc. Messieurs, aimer le prochain comme soi-même,

c'est d'abord aimer Dieu en soi, puis nous-même en Dieu, et tous les autres avec nous. Dieu devient ici le point convergent de toutes nos énergies d'âme et de toutes nos réserves d'amour. Le seul fait de L'aimer comme il faut, pour Lui-même et par-dessus toutes choses, a pour conséquence immédiate de régler l'amour que je me dois à moi-même d'abord, et au prochain ensuite. En aimant Dieu de tout mon cœur, de toutes mes forces et de toute ma pensée, pour reprendre les propres paroles de Notre-Seigneur, j'en arrive nécessairement à m'aimer ainsi en Dieu, et Dieu en moi, et le prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu.

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Et maintenant. Messieurs, descendons un peu de ces sommets élevés de la charité dans le terre-à-terre de la vie quotidienne, et voyons si c'est sous cet angle divin que pratiquement vous entendez la charité. Il y en a beaucoup parmi vous sans doute qui l'envisagent ainsi. Mais, à côté de ceux-là, combien d'autres qui ne portent de la charité que le masque, et vivent le cœur rongé du chancre de l'égoïsme animal. Ce sont tous ceux qui mettent au premier plan

de leurs préoccupations quotidiennes les exigences de la chair et y subordonnent les droits de l'esprit ; qui font quelquefois à Dieu l'honneur de l'admettre dans leur intimité, mais à la condition expresse de s'en servir, de L'utiliser, au lieu de Le servir. Il se passe alors pour ces âmes, dans le cercle restreint de leurs relations de plaisir, ce qui se passe en grand pour les sociétés où l'idéal humain est rabaissé aux proportions de la jouissance pure et simple. Celles-ci perdent tôt ou tard l'équilibre, et s'acheminent lentement vers une catastrophe. Car, en fait de plaisirs, de jouissances, lorsque le devoir humain est méprisé, délaissé, je ne sache pas de terrain d'entente où les individus d'une même société puissent lutter à armes égales, sans nuire réciproquement à leurs intérêts en jeu.

Chacun s'y taille son idéal à sa mesure, et veut prendre sa place, la plus large possible,j à la table commune. La lutte pour la vie s'engage avec àpreté. L'idéal commun faisant dé-' faut, qui permettrait à toutes les énergies individuelles de se décupler en se concentrant sui lui, et de le réaliser à la satisfaction de tous»] chacun se flatte d'être le centre des énergies d'autrui, et d'allircr à lui tout ce qu'il peut. Les

faibles sont écrasés, et les violents remportent. Les majorités orgueilleuses font la loi aux minorités vaincues, et la loi, celte chose sainte que la raison devrait toujours marquer à soa effigie, n'est plus qu'un mot vide de sens, ou l'expression inavouable d'appétits déchaînés, toujours à l'affût d'une proie quelconque dont, gloutonnement ils pourront se rassasier.

Ainsi en va-t-il, je le répète — et toute proportion gardée — de toutes les âmes jeunes qui sacrifient de gaieté de cœur le devoir au plaisir, et essayent, par tous les moyens, de se soustraire à leurs obligations quotidiennes. Voulez-vous savoir à quoi finalement se ramène leur amour des autres? En voici la formule : Elles aiment tous ceux qu'elles ne devraient pas aimer, pour autant que leur besoin de jouir s'en trouve rassasié, et elles n'aiment ceux qu'elles doivent aimer qu'à proportion du. plaisir qu'elles goûtent à le faire, et pour autant qu'il dure.

Voyez ce beau jeune homme que le monde a séduit, et qui s'est donné à lui de toute l'ardeur de ses vingt ans. Qu'aime-t-il, et comment aime-t-il ? Il s'aime lui-même, à coup sûr, et les autres comme soi-même. Mais comment s'aime-t-il, et quels autres sont l'objet de son.

— 41G-amour ? Il s'aime pour son plaisir, pour le plaisir de vivre, de rêver, de jouir, d'aimer. Aimer pour lui, ce n'est pas se donner, mais prendre, et prendre avec des airs de se donner. Voyez-le simplement dans .ses relations de famille. Au premier abord, il vous semblera que le cœur de ce jeune homme déborde de tendresse, tant ses manières seront correctes, enveloppantes. Son père et sa mère eux-mêmes s'y tromperont peut-être, parce que viclunes du même égoïsme que leur lîls, qu'ils croient aimer pour lui-même, alors qu'ils l'aiment surtout pour eux, pour les caresses qu'il leur prodigue, et le rayon de gloire qui leur vient de ses succès. Ce jeune homme, en tous cas, n'aime pas ses parents pour eux-mêmes, mais uniquement pour soi. Ses parents sont à ses yeux des instruments naturels de jouissance, en il s'en sert le plus naturellement du monde. Son amour pour eux s'arrête où la jouissance finit, et où le devoir commence. Tant qu'il reste libre de ne rien faire, ou de faire des riens, de courir les salons et les théâtres, d'y (( flirter » à son aise, de dévorer les romans du jour, et de reculer indéfiniment l'échéance de ses examens, il aimera ses parents, ses rhers parents, qui .sont si bons, qui 1 aiment tant, qui ne lui refusent rien, et se fe-

raient mourir pour lui. Mais sonne l'heure du devoir ; que ses parents désabusés, et tout à coup effrayés de leur impardonnable faiblesse, hypnotisés par l'abîme où roule leur malheureux enfant, veuillent y mettre le holà, c'est à-dire fermer les portes des salons et des théâtres, surveiller les <( flirts », interdire les romans, serrer les cordons de la bourse, et réduire les voyages d'agrément, alors tout cet amour filial dont aucune expression n'était capable de caractériser la profondeur, se changera de suite en mauvaise humeur, sinon en haine. Allez donc demander à un jeune homme de cette trempe, qui se dit chrétien, et qui extérieurement en donne des témoignages non équivoques, qui ne manquerait pas à la messe le dimanche, et ne mangerait pas gras le vendredi pour un empire, qui fait partie peut-être d'une congrégation en vogue, qui est de toutes les fêtes de charité, qui porte sur lui tous les scapulaires, toutes les médailles, tous les chapelets, et, dans son livre de prière bien relié, toutes les images des saints, authentiques ou non, allez, dis-je, demander à ce jeune homme d'aimer les autres pour eux-mêmes, pour les aider, dans la mesure de ses moyens, à devenir plus hommes, plus chrétiens, il croira que vou?

vous moquez de lui ; il vous traitera intcrieuronient de naïf ; il dira que vous ne connaissez rien du monde, ni de ses exigences ; il vous soutiendra qu'on doit être de son temps, et quaprès tout la vie est si courte, et la jeunesse si joyeuse, qu'il faut bien vivre double,el que jeunesse se passe.

Plus tard, quand il sera marié, oh ! alors, ce sera merveilleux ! Cette petite tête folle deviendra tout à coup sérieuse ; ce frais visage, qui n'a pas cessé un instant de sourire à toutes les joies du monde, prendra soudain un air grave ; ce pauvre cœur, qui a gaspillé le meilleur de son affection au hasard des rencontres, se fixera enfin et définitivement ; cette âme légère qui a vécu tout en dehors pendant vingt ans et plus, rentrera en elle-même, et y retrouvera son Dieu. Elle L'aimera en elle, et elle s'aimera en Lui ; et elle aimera son prochain comme soi-même. Quel magnifique programme !

Hélas ! pauvres jeunes gens, comme c'est mal vous connaître. En ai-je entendu déjà de ces protestations de fidélité « posthume » de la part d'étudiants lancés dans le tourbillon du monde, ei pour un temps émancipés î Or. il m'est arrivé de les retrouver un an, deux ans après leur mariage. Et c'était après, comme avant, ou pire

encore, puisqu'à la liste des devoirs de jeune homme méprisés, s'ajoutaient désormais les devoirs d'époux et de père. Croyez-vous, en effet, qu'il soit possible de changer de vie en un jour ? C'est presque comme si vous demandiez à un mort de ressusciter, A moins d'un miracle, la chose n'est pas possible. Or, des miracles pareils. Dieu ne les prodigue pas.

J'ai donc revu ces jeunes gens soi-disant convertis. Si vous me demandez quelle était la formule de leur charité fraternelle à ce momentlà, au lendemain de leur mariage, je vous la donnerai. Ils continuaient d'aimer tous ceux qui d'une façon ou d'une autre alimentaient leur besoin de jouir et déjà ils n'aimaient plus ceux que leur devoir d'époux et de père leur commandait d'aimer. Et ne pensez pas. Messieurs, que je pousse la chose au noir, ni que je songe aux grands pécheurs, à ceux qui, à force d'avoir bu toute honte, n'éprouvent plus de remords à étaler la leur en public. Les hommes que j'ai en vue en ce moment se retrouvent dans votre monde, et apparemment il ne paraît pas qu'ils soient si coupables. Ils passent même pour d'excellents chrétiens, n'étant pas les derniers à venir à l'église, ni à h faire la charité ». Mais qu'importent ici les apparences ? Voyons h réalité.

Or, en réalité, qui donc aimenl-ils ces prétendus sages, et comment aiment-ils ? Ils s'aiment eux-mêmes, et rien qu'eux. Leur femme? Oui, aussi longtemps qu'elle leur plaît, et qu'elle leur suffit. Mais dès que, pour s'attacher à elle, les liens du plaisir sont rompus, et qu'il ne reste plus que les chaînes du devoir, ces chaînes-là ils les brisent, et renouent à côté d'autres liens. A supposer qu'ils n'aillent pas jusqu'à la faute suprême, et ne fassent pas à leur épouse^ l'injure de la tromper grossièrement, du moins chercheront-ils des compensations au vide de leur cœur dans des relations de surface, et s'efforceront de racheter par le nomhre la qualité de leurs flirts.

Vous trouverez peut-être que je suis sévère, et le monde plus indulgent ? Mais c'est justement l'indulgence du monde qui cause et légitime ma sévérité. Du train dont vont les choses, et avec les idées du jour, on en viendra bientôt à envisager le divorce comme un « sacrement », et à faire du mariage un simple « contrat de jouissance », que chaque contractant restera libre de dénoncer à son gré, lorsque la source de jouissance lui semblera tarie. Si c'est là encore s'aimer soi-même comme il faut, et aimer son ,( épouse » comme soi-même, vous devinez ce

que la charité envers les autres que lépouse va devenir !

Un homme de cette trempe aimera aussi ses enfants, si par hasard il en a. Mais il les aimera à sa façon. Il les aimera pour lui et non pour eux, ni finalement pour Dieu. Car enfin s'il les aimait pour eux, ou pour Dieu, il se préoccuperait de leur éducation ; il s'essayerait à en faire des hommes et des chrétiens de caractère, il les surveillerait, ne les confierait pas à n'importe qui, et ne s'en débaiTasserait pas à tout propos. Or, de lait, comment aime-t-il ses enfants ? Il les aime à condition qu'ils ne mettent aucun obstacle à sa vie de plaisir, mais au contraire la favorisent. Ainsi il les aime, lorsqu'il en peut tirer vanité, ou parce que ce sont de beaux enfants, ou parce qu'ils sont caressants, ou parce qu'ils portent la toilette à merveille, et que l'éclat de leur beauté et de leur gentillesse rejaillit sur leur père. Mais il ne les aime pas de façon à s'abstenir pour eux d'aller en soirée, au théâtre, ou en voyage ! Il les aime pour les montrer, mais sans tenir lui-même plus que cela à les voir.

En dehors de son épouse, de ses enfants, qu'il aime à rebours, qui aime-t-il encore cet homme, ou plutôt qui a-t-il l'air d'aimer? Les pauvres,

peut-être? Oui, mais pour aulanl qu'il y a du plaisir, de la vanité, et pour tout dire du <( chic » à cire charitable, à quêter pour eux, ou à organiser les fêtes bruyantes et mondaines en leur faveur. Mais les aimer pour eux-mêmes, leur donner de son argent, de son cœur, de son intelligence, pour les secourir, les réchauffer, les éclairer, et, par tous ces moyens, atteindre leur âme, leur inspirer une haute idée de la vertu, leur faire aimer Dieu, allons donc ! Il s'agit bien de cela.

Mais s'il a lair d'aimer les pauvres, il aime réellement les riches, leurs sociétés, leurs plaisirs. Riche lui-même, jeune, beau, choyé par le monde, il passe pour un grand cœur, un cœur large, parce qu'il permet à tout le monde d'y pénétrer. El ceux-là même qui le visitent, et ont ses faveurs, ne s'aperçoivent pas qu'ils sont dupes de son égoïsme. Oui, il aime le monde, mais comme tout le reste, pour le plaisir qu'il en retire. Sa charité n'est qu'une charité d'apparat, qui a ses charlatans comme la vraie charité a ses apôtres. C'est la charité du frelon à l'égard de l'abeille, celle-là même qui tend de plus en plus à s'implanter dans nos sociélés actuelles, sous couleur d'amour libre, d'altruisme, de solidarité, et qui, en dépit des apparences, n'est qu'un égoïsme honteux.

J'aurais voulu, Messieurs, terminer sur un tableau plus consolant, celui de la vraie charité dans les âmes qui la pratiquent. Le temps ne me le permet pas. Ce sera donc pour la prochaine fois. Mais d'ici là, faites un retour sur vous-mêmes, et voyez où vous en êtes de l'exercice de la charité. Etes-vous, et dan& quelle mesure, de ces jeunes gens dont le cercle des relations de cœur se rétrécit à proportion de leur amour-propre ? Etes-vous des hommes de devoir, ou des hommes de plaisir? Et si l'amour du devoir prime en vous celui de la jouissance; allez-vous jusqu'à l'aimer pour Dieu, de façon à vous aimer vous-même en Dieu, et le prochain comme vous-même pour l'amour de Dieu ? Je laisse à chacun d'entre vous le soin de répondre personnellement à cette' question.

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