LES OEUVRES
Messieurs,
Charité et solidarité, ce sont là peut-être les deux mots qui reviennent le plus souvent aujourd'hui sur les lèvres des orateurs, ou sous la plume des écrivains, que préoccupe la question sociale. Malheureusement la plupart d'entre ces sociologues ne les prononcent, ou ne les écrivent, que pour les opposer l'un à l'autre, et déclarer incompatibles les idées qu'ils symbolisent. Je voudrais. Messieurs, consacrer notre dernière instruction à dissiper ce regrettable malentendu. A cet effet, nous commencerons par préciser les liens qui rattachent la iustice sociale à la charité. Puis nous dirons un mot des œuvres de justice et de charité qui, de ce chef, s'imposent à l'activité chrétienne.
On peut ramener à trois les principaux griefs que font valoir contre la charité les partisans exclusifs de la solidarité (1). A les entendre, la solidarité est un sentiment inné de justice, que la science peut accroître et renforcer. La charité n'y peut rien. Surtout elle est impuissante à le remplacer.
Tout d'abord les chrétiens, s'ils possèdent une solidarité, connaissent surtout la solidarité dans le mal, la communication des crimes, et la répercussion des fautes. I/idée de la chute, qui ne cesse de les préoccuper, étouffe chez eux tout optimisme, leur fait considérer la terre comme la sombre vallée du péché, les amène à se représenter la misère comme un châtiment, — un châtiment providentiel, — ^t par conséquent les incite peu à travailler au progrès social, à l'amélioration d'iin état de choses voulu par Dieu à la fois comme une punition, et une source de mérites (2).
I. Dans un livre récent, ^tf.Wtya;;x/«i?( Paris, (liard et Prière, i^oj"), M.BonoLÉ ad îveloppélonguement cette ihèse. Nous en empruntons Panalyse très objective à la foisettrèsfine, à un article de M.Caktif.r, publiédansla Rivw.praliqueifapolof^Uiqut; Février 1908, pp. 658-668. "2. B07GLÉ, OHV. cité, pp. 13, 15.
De plus, la charité chrétienne, alors même qu'elle serait autre chose qu'un placement en vue de l'éternité, un acte accompli plus par calcul que par amour, ne saurait nous lier très étroitement au prochain. Aimer le prochain pour l'amour de Dieu, c'est l'ahner trop impersonnellement, c'est tendre à un mysticisme où l'on ne connaît plus que Dieu et soi-même (1). Il est vrai que le sentiment d une origine commune et d'une commune destinée est bien fait pour inviter les chrétiens à se traiter en frères ; mais, leur vraie patrie étant dans le ciel, la terre n'étant qu'un lieu d'exil, ce système provoque dans les âmes logiques le détachement absolu, l'appétit de la mort, l'indifférence suprême à Tégard des intérêts humains (2).
Enfin, la charité chrétienne travaille non pas à élargir la sphère do la justice, mais à panser les plaies que le fonctionnement même de la justice produit nécessairement. Justice et charité ne communiquent point. Il y a des devoirs stricts et des devoirs larges : aux premiers préside la justice, aux seconds la charité. Mais entre les deux règnes s'élève une cloison étanche ;