JK SUIS L'IMMACULÉE CONCEPTION
sauf les petits enfants et ceux qui leur ressemblent , nos justices imparfaites se mêlent trop souvent de dédain et d'orgueil.
Vous la toute pure, vous êtes aussi ^. toute simple :i/; <c vous vous approchez )^, € vous vous inclinez yi/ ; vous êtes la tendresse sans bornes^ parce que vous êtes la pureté sans ombres.
Nous le voyons^ nous le croyons...
Vierge pure et tendre, vous êtes venue, et vous avez souri.,.
Vierge compatissante, nous ne somynes pas seulement des pauvres de vertu et des indigents d'amour.
La vie, assombrie par nos chutes, est pour chacun de nous, comme elle
le fut pour vous^ pleine de douleurs.
Il le savait^ celui qui vint porter tous nos fardeaux, et II a pleuré sur nos peines et sur nos deuils ;
L'un de ces fardeaux, le plus lourd peut-être^ est de ne connaître Vlnvisible que de loin^ ignorant ce qui s'y passe, et comment l'on y voit la terre;
N'oubliez-vous pas que l'on y souffre vous qui habitez depuis des siècles la patrie où Von ne souffre plus? Ou, parce que vous voyez leur fin, ne jugez vous pas ces souffrances trop légères 1
Vous êtes venue, et vous avez pleuré.. .
Vierge souriante et douce. Vierge compatissante et proche des larmes, « simple comme Vun de nous », « qui
JE SUIS L'IMMACULÉE COiNCEPTION loi
nous regardez tous avec affection /> noies tous, les pécheurs, les pauvres, les malheureux ;
Vous venez vers nous, nous le savons, pour nous rapprocher de Dieu;
Vous n'apparaissez que pour Lui, vous ne nous appelez que pour Lui, vous le reflet de la hunier e éternelle et r image de sa bonté ;
Puisque vous lui êtes si proche, estce que vous ne redirez pas à la terre, distraite et refroidie, quelqu'une des paroles qu'il y jetait et qui levaient sur ses pas, e7i moissons heureuses comme un champ d^épis blonds?
Vierge si tendre dont les regards, et les sourires et les mains ouvertes appellent les hommes, n avez-vous pour eux aucune prière, aucun désir?
Vous êtes venue, et vous avez parlé...
Vous nous quittez; mais derrière vous, nous le verrons, le miracle fleurira, comme le geste habituel de votre pitié.
Vous nous quittez; mais ceux que vous ne pourrez pas guérir, vous les consolerez par des secrets connus seulement d'eux et de vous...
Vous vous effacez, mais dans V ombre de Celui qui revient, votre grand don, comme aux jours de sa vie ici-bas.
Nous le trouvons plus intimement près de vous, salué par les cris ininterrompus de confiance et d'amour qui retentissaient en Judée et en Galilée.
Il y soulève ces appels passionnés au
JE SUIS L'IMMACULÉE CONCEPTION io3
Fils de Vhomme qtce, depuis deux mille ans, la terre n entendait plus...
Vierge bénie entre toutes les/em?nes, faites que nous allions à Lui, tout le long « maintenant » de la vie, avec un fidèle amour ;
Et accueillez-nous, à la mort, au seuil des parvis célestes que vous aviez quittés pour nous, ^ comme une mère accueille son enfant », « comme un ami accueille son ami », Vierge pure, Vierge douce. Vierge immortelle.
Ainsi soit-iL
Tandis que Lourdes exultait à la grande nouvelle, le maire et le commissaire de police écrivaient au préfet, le 25 Mars, pour lui faire part de l'effervescence de la ville et demander des instructions. Le préfet répondit courrier par courrier, ordonnant qu'un jury médical examinât Bernadette. Le plus simple, pour couper court à ces pèlerinages incessants vers la Grotte, ornée de lumières et de fleurs, était de faire passer la petite voyante pour folle. Trois méde-
CE QUE LA VISION FIT DE BERNADETTE io5
cins, choisis par le maire, se rendirent donc à l'hospice pour interroger l'enfant devant la Supérieure. Elle leur répondit simplement, avec sa candeur heureuse. Mais tout en mettant sa sincérité hors de doute, par cela seul qu'ils n'étaient pas croyants et écartaient le surnaturel, les médecins la déclarèrent peut-être dans un état extatique (?) peut-être hallucinée {i). Un' en fallaitpas plus pour que Bernadette « fût conduite àTarbes et traitée aux frais du gouvernement ( 2) . » Et le maire et le procureur général se rendirent ensemble chez le curé Pevramaie pour lui faire part de ce projet. Mais si celui-ci avait reçu les pre-
CO Rapports des médecins.
(2) Alloc. du préfet Massy au Maire de la commune.
io6 LA VISION DE BERNADETrii
mières révélations de Bernadette en faisant tout au monde pour décourai^er l'illusion ou la supercherie, il n'en était que mieux armé pour défendre l'enfant qu'il savait sincère ; et il y retrouva une des plus belles et saintes colères de sa
vie :
— « Cette enfant est innocente,
s'écriait-il... Ce serait la plus odieuse des persécutions de l'interner dans un hôpital. Vous reconnaissez tous sa sincérité ; tous admirent la lucidité de son intelligence et son bon sens... Vos médecins eux-mêmes n'osent conclure que par une hypothèse... »
Et le saint homme achevait « avec ces éclats de voix qui faisaient trembler » :
« Si je voyais un homme attaquer un enfant, je sais mon devoir, je le défen-
CE QUE LA VISION FIT DE BERiNADETTE 107
cirais au péril de ma vie !... Allez donc dire au préfet que ses pi^endarmes nie trouveront sur le seuil de la porte de cette pauvre famille, et ils passeront sur mon corps, avant de toucher à un cheveu de la tête de cette petite fille (i)... :^ On connaissait ce beau caractère : les mots seraient des actes : et le peuple dont il était adoré pour sa sincérité et sa charité se lèverait à sa suite. Il était prudent de capituler. On capitula. On dépouilla seulement la Grotte de ses lumières et de ses Heurs. Le bon Pasteur avait sauvé la centième brebis de son troupeau.
XVI I'" Apparition.
Mercredi 7 avril.
Et cette petite brebis heureuse repre-
(i) Dépos. Henri Lasserre.
io8 LA VISION DE BERNADETTE
nait, le 7 avril, le chemin accoutumé.
C'était le mercredi de Pâques ; ce même mercredi, vingt et un ans plus tard, Bernadette devait partir pour le ciel. On raconta, le jour de cette dix-septième apparition, qu'un cierge sur lequel elle tenait les deux mains brûla près d'un quart d'heure entre ses doigts sans que l'épiderme fût atteint (i). Ne peut-on y voir un symbole de l'âme blanche de Bernadette passant, sans souffrance et sans atteinte, de cette terre triste à la terre de la promesse où sa Vision « allait la faire heureuse » ?
N'oublions pas que l'enfant, à quatorze ans, n'avait pas fait sa première Communion, en grande partie à cause de son ignorance... Elle s'y préparait
(i) Docteur Dozous.
CE QUE LA VISIOiN FIT DE BERNADETTE 109
avec soin ; un de ses grands soucis était de trouver quelques péchés à dire pour sa confession générale. Ne nous en étonnons pas. Plus tard, bien plus tard, elle montrait une grande joie à Nevers, après avoir entendu un sermon sur le péché. Et comme on lui en demandait la raison : « N'avez-vous pas entendu ? 0 nne fait de péché que quand on lèvent .. . el je n ai jamais voulu (i)... » On comprend cette àme et son histoire à des mots pareils.
« Bernadette a fait hier sa première communion », écrivait, le .4 juin iu58, le saint curé à son cvéque Mgr Laurence.
« Pendant la retraite elle a été d'une tenue, d'un recueillement et d'une attention qui ne laissaient rien à dési-
(i) Déposition.
iio LA VISION DE BERNADETTE
rer. Tout se développe en elle d'une manière étonnante. On lui demandait :
« Si M . le curé te défend d'aller à la grotte « et si la Sainte Vierge t'ordonnait d'y « aller, que ferais-tu ? » Elle répondit sans hésitation, sans embarras : « Je « viendrais demander la permission à « M. le curé (i). »
XVIIP Apparition.
Vendredi i6 juillet.
Elle dut donc la demander le vendredi i6 juillet, puisque ce jour-là, le soir, nous la retrouvons dans la prairie au delà du Gave.
Les barrages de la police encore debout empêchaient d'arriver plus près.
Qu'importe : « Elle est là ! Elle est là !
(0 Mgr Peyramale, H. Lasserre.
Elle nous regarde, elle nous sourit à travers les barrières i^, s'écria Bernadette, Y3iYiedc']oie...« Jamais je n'avais vu la Dame aussi belle », dira-t-elle encore. Quelles paroles prononça la Vision, quelle impression laissa-t-elle au cœur de l'enfant, pour que la joie de la pauvre petite restât entière? «Tu ne la vois plus », lui disait-on plus tar.î, <l et tu n'es pas moins contente qu'avant r > Elle répondait avec son rire d'enfant : ^ xMais elle ne m'a pas dit que je ne la verrais plus 1 »
C'était la dernière fois, cependant, qu'elle la contemplait sur la terre. Feu de jours avant sa mort elle dictait :
'*' Depuis je ne l'ai pas revue, h Mais peut-être la Vision lui avait-elle appris que les jours de la terre sont courts.
Elleluiavait appris encore autre chose.
La formation de cette âme par l'Immaculée, soit dans ces longs tête-à-tête et ces conversations de quinze jours, dont quelques mots à'peine nous sont parvenus, soit plus spécialement dans les « secrets pour elle seule >, est quelque chose de ravissant. Nous connaissons déjà cette candeur, cette pureté qui s'ignorait, comme le lys, comme la fraîcheur des sources. Rien ne paraît l'avoir jamais ternie. Les sœurs qui rélevaient la regardaient comme « inaccessible au mal », « impeccable »(i). Cela c'était sa nature même, ce qui fixa sur elle, sans doute, leregarcldela Vierge très pure. Joignonsy cette simplicité que nous constations tout àl'heure en voyant l'enfant reprendre,
(i) Dépos.
CE QUE LA VISION FIT DE BERNADETTE ii3
au sortir de Textase, le chemin de l'école. Nous en jugerons encore mieux au milieu des enthousiasmes fous, des adulations, des supplications qui s'élevaient autour d'elle. C'était une procession interminable dans le pauvre réduit des Soubirous, quelquefois un déiilé de plusieurs heures, où se mêlaient des élans de tendresse, de vénération, des demandes inconsidérées propres à troubler Tàme la plus humble. On s'agenouillait devant elle ; on lui faisait toucher des chapelets ; on réclamait des souvenirs; on implorait les conseils de cette enfant de quinze ans. Quelquefois, sur le chemin de la Grotte, on essayait de couper des morceaux de son capulet, de son petit tablier. « Quels imbéciles», murmuraitelle... « Ces gens sont fous. »
A rhospice, même affluence, mêmes demandes d'audiences que les sœurs n'osaient et ne pouvaient refuser. ^^ Je Tai vue pleurer de fatigue et d'ennui devant la porte du parloir, rapporte une sœur. Nous lui disions : « Allons, courage ! C'est pour la Sainte Vierge. » Elle s'essuyait les yeux, et elle entrait avec son joli sourire. Elle répondait à tout ce qu'on voulait, autant qu'on le voulait, sans recherche, sans aucun apprêt ; mais jamais, qu'on pèse bien ce mot, pour une enfant sans expérience, et pour la durée d'une vie, jamais d'elle-même elle ne parlait des apparitions, jamais elle ne racontait ce qu'elle venait de dire, ou ce qu'on lui avait demandé (i). » Sans doute, fidèle à une
(i) Dépos.
CE QUE LA VISION FIT DE BERNADETTE ii5
consigne mystérieuse et sacrée, elle rendait témoignage à sa Vision, et puis, cela fait, elle rentrait dans le silence. On ne la vit pas davantage manifesterl'ombre d'une suffisance, «d'une vanité satisfaite », pas même la joie d'avoir été choisie : «c'est parce que la Sainte Vierge ne pouvait pas en trouver de plus ignorante (i) », disait-elle : oui, de plus ignorante d'elle-même, et des préférences mystérieuses de Dieu.
Toute son attitude répondait à ses paroles, d'ailleurs très rares. Car même pour s'humilier elle ne parlait pas d'elle. Elle s'oubliait. Au sortir de ces parloirs, où des évêques demandaient d'échanger leur chapelet avec le sien; (gentiment elle repoussait l'objet pré-
(O^Dépos.
ii6 LA VISION DE BERNADETTE
cieux : « Qu'en ferais-je?» et donnait son pauvre petit chapelet) ; lorsque, encore, des dames venaient, de s'agenouiller devant elle, Bernadette retournait en récréation et tendait ses petites mains pour recommencer la ronde. Les sœurs, de leur côté, repoussaient tant qu'elles le pouvaient ces souffles redoutables d'orgueil ; elles rapportaient publiquement les saillies d'humeur de la petite, ses vivacités, ses entêtements, défauts de paysanne ou d'enfant dont elle garda des traces jusqu'à la fin de sa vie. Et si l'on parlait de miracle : « Il y en a un qu'elle ne fait pas, disait la supérieure, c'est de se convertir. » L'enfant baissait la tête et répondait naïvement : « C'est bien vrai. »
Sa tranquillité n'en était pas trou-
blée, ni sa joie, -r Ce qui me regarde ne me regarde plus », écrira-t-elle plus tard, dans ses rares notes intimes. Dès le moment des Apparitions, on eût dit qu'elle avait fait l'abandon heureux d'elle-même, dans des mains toutespuissantes et qui prenaient soin d'elle. Nous l'avons vue devant les autorités civiles, devant Mgr Peyramale ou les médecins, ou les étrangers, plus tard nous la verrons devant ceux qui, pour son bien, ou par malice, cherchaient à l'humilier, à la confondre... Elle ne se défend jamais ; elle ne discute pas. Elle montre la tranquillité d'àme des saints ou d'un enfant au berceau. Son visage, lorsqu'elle ne souffre pas, a l'expression sereine d'un être qui se sent protégé, à l'abri de tout mal, comme si le
ii8 LA VISION DE BERNADETTE
sourire de la Vision l'entourait, à travers les accidents de la vie, ainsi qu'un rayon de soleil au milieu des ombres.
Et enfin, chez cette petite paysanne si naturelle, si bien elle-même, nous trouvons un désintéressement étranger, en général, aux moeurs des paysans, « On a voulu avec insistance lui faire accepter de l'argent ; elle l'a toujours refusé avec le sentiment de sa dignité blessée. Dans l'ordre moral c'est le plus grand des phénomènes de voir cette fille du peuple, pauvre à manquer souvent de pain, refuser avec tant de dignité des offres qu'on lui fait (i). »
Certes nous savons quelle était la
(i) Mgr Peyramale. Lettre à Mgr Laurence.
CE QUE LA VISION FIT DE BERNADETTE i 19
qualité de ce cœur, candide et fier ; mais enfin il y avait les siens ; et les siens l'imitèrent comme sur un mot d'ordre.
Or, retenez ce qu écrit Mgr Peyramale : « Ils manquaient de pain. » « L'état de dénùment du malheureux ménage inspirait déjà la compassion ; mais les figures hâves qui s'y montraient inspiraient un sentiment plus pénible (i). »
Pleins de pitié, pleins aussi d'un enthousiasme qui cherchait à se manifester de quelque façon, les visiteurs essayaient par tous les moyens de leur venir en aide. Peine perdue : ils refusaient, ou ils rendaient. Une dame, un jour, glissa un rouleau d'or sous le ta-
( I ) Estrade. Le frère de Bernadette me ditcependant : « C'est vrai. Nous étions bien pauvres. Mais nous avions toujours du pain ». C'est, je crois, la note juste.
blier de Bernadette ; <^d'un mouvement brusque elle se leva et le jeta par terre, comme si cet argent la brûlait >, s'excusant ensuite, toute rougissante, de ce geste involontaire; une autre fois elle administra un rude soufflet au plus petit pour l'obliger à rendre quarante sous, acceptés pour une commission.
Lui-même nous a redit la jolie histoire avec ses détails familiers : sa joie devant la petite pièce, l'ordre de sa mère d'aller la rendre, et le soufflet de Bernadette, pourtant si douce, pour l'y décider. « Je n'osais pas, et tout le long du chemin j'aurais voulu la jeter sous quelque pierre, mais je pensais que Bernadette m'interrogerait au retour. Je n'osais pas entrer, et puis les gens ne voulaient pas reprendre la pièce. Alors
je la jetai devant eux, et je m'enfuis, ce qui n'empêcha pas Bernadette de me fouiller au retour... »
Bien plus, les riches paysans des environs arrivaient avec des paniers chargés de victuailles. Les Soubirous remerciaient, mais ils refusaient, ne sachant pas quelquefois comment ils dîneraient le soir...
N'est-ce pas impressionnant et n'estce pas exquis de trouver dans ce désintéressement héroïque une des leçons de la Vierge ? Et la même voix qui a dû dire « : Ne craignez rien , je vous garde. . . » n'a-t-elle pas ajouté : «N'acceptez rien. Votre Père céleste vous nourrit... />
Regardons un instant Bernadette, telle que la Vierge l'a formée. Elle est pure. Elle est simple, silencieuse,
humble et d'un désintéressement magnifique. Elle semble ignorer, elle ignore peut-être que le choix de l'Immaculée rélève au-dessus des autres ; elle est bonne et douce pour tous.
« Jamais elle ne haussait la voix, me dit encore son frère; elle était toujours pareille ; son regard était très doux. » Elle est si enfant qu'à Nevers même elle saute et court dans le jardin. Elle est partout la plus joyeuse et la plus paisible, la plus volontairement effacée, aussi.
N'est-ce pas qu'elle n'est qu'un reflet? N'est-ce pas que dans son cristal nous retrouvons l'image de la Servante du Seigneur, de la Vierge de Nazareth, celle qui porta du cœur le plus humble les dons les plus grands? Ah !
sans doute, à une distance infinie, sans doute avec des imperfections... Caria petite Bernadette n'est point sans défauts. Elle s'impatiente un peu.
quelquefois, elle tient à ses idées, en libre petite paysanne qu'elle est. Elle garde assez d'ombres légères pour y cacher son âme, pour dire avec conviction : « Je ne puis rien ! Je ne suis bonne à rien ! >> Elle laisse transparaître assez de clartés, jusque dans l'expression céleste de son regard, pour que sur son passage, à cette traînée lumineuse, éclate le cri : « La Sainte !
Voilà la Sainte ! »
L'Eglise se préparait à intervenir.
Jusque-là ni un prêtre, ni un religieux, sauf un seul, de passage à Lourdes, n'avait assisté aux apparitions
et n'avait prié à la Grotte. Mais Mgr Laurence, évêque de Tarbes, était tenu au courant, jour par jour, par M. Peyramale ; et TEvèque nomma bientôt une commission chargée d'ouvrir une enquête et d'interroger Bernadette.
La jeune fille comparut devant les prêtres soit à l'hospice, soit à la Grotte pour mieux marquer les différents gestes de la Vision; elle s'exprima avec tant de naturel, de candeur, une assurance si humble et si tranquille qu'ils furent tous gagnés. Et cependant, avec sa sagesse et sa lenteur ordinaires l'Eglise poursuivit pendant quatre ans, avant de se prononcer, une étude sur les faits miraculeux qui commençaient à surgir ici et là.
La séance de clôture fut présidée
par Mgr Laurence. Fils d'humbles artisans, sachant à peine lire et écrire à vingt ans, l'Evoque de Tarbes était devenu, grâce à son intelligence supérieure et à sa ténacité au travail, le modèle et l'admiration du diocèse qu'il gouvernait. On n'avait à craindre de Mgr Laurence ni uti entraînement d'enthousiasme, ni un écart d'imagination.
Mais lorsque devant ce prêtre si froid et si maître cie lui, Bernadette reproduisit la Vision du 25 Mars ; lorsqu'il la vit joindre les mains et lever les yeux au ciel, avec cette expression céleste que sa Dame lui avait révélée, l'Evêque sentit le frisson dont les témoins nous parlent encore, et deux larmes coulèrent sur le vieux visage.
L'Eglise ne cachait pas sa bien-
veillance. L'empereur, d'un mot, faisait cesser toute tracasserie policière.
L'exode reprit librement entre la Grotte et la rue des Petits-Fossés.
A certains jours, les voitures se rangeaient en longue file devant la porte de la pauvre demeure, on s'emparait de Bernadette; « on l'empêchait de manger », « on la questionnait jusque dans son lit où la retenait son asthme », « on l'aurait tuée ». Des visiteurs de marque obtenaient des parents, qui n'osaient pas refuser, d'emmener Bernadette à Pau, à Barèges. Le digne pasteur s'émut d'un état de choses qui, en se prolongeant, pouvait offrir des dangers. La candeur de <^ cette âme de cristal » (i), ainsi qu'il l'appelait, lui
(i) Henri Lasserre.
tenait à cœur plus que tout le reste ; elle s'était révélée à lui, lorsque levant ses grands yeux limpides, elle répondait à ses feintes colères : « Je vous dis ce que j'ai vu »; lorsque le 25 Mars, elle lui répétait, sans le comprendre, ce mot d'Immaculée Conception, nouveau pour elle. Il demeurait confondu de voir porter avec une telle simplicité des grâces aussi magnifiques. Les sœurs ont déposé, et m*ont raconté qu'un jour, peu avant la dernière Apparition, le curé absorbé dans ses pensées, pris à la fois entre l'abstention très sage que recommandait Mgr Laurence et une évidence qui triomphait de tout, demandait au Seigneur un signe. Et tandis qu'il distribuait la communion aux fidèles, le pasteur vit l'humble
128 LA VISION DE BERiNADETTE
visage de Bernadette entouré d'une lumière de Paradis. Depuis longtemps il jugeait ainsi cette âme pure, distinguée des autres par un nimbe céleste quelle seule ne voyait pas. Ce signe de Dieu le ravit, sans le surprendre. Il fallait la préserver à tout prix.
D'accord avec le maire, le curé proposa de faire admettre la jeune fille à l'hospice, chez ces soeurs de Nevers qu'elle aimait et dont elle était aimée. « Ma mère objecta notre pauvreté », m'explique Jean-Marie. L'excellentcuré eut vite fait de répondre. A peu de jours de là, Bernadette fut donc installée chez les chères sœurs, couchant dans leur dortoir, avec quatre ou cinq autres pensionnaires, surveillée, soignée, gardée par les religieuses (1860).
La famille Soubirous habitait une nouvelle demeure louée pour elle ; elle devint plus tard propriétaire du moulin Lacadé, grâce aux mêmes mains bienfaisantes. Mg-r Peyramale n'obligeait pas des ingrats ; à quarante ans de distance Jean-Marie ne le nomme pas sans émotion. Quant à Bernadette, « lorsqu'elle apprit à Nevers la mort de ce curé admirable, raconte une des sœurs, pour ne pas éclater en sanglots devant toutes, elle me tira vivement par la manche. Nous sortîmes ensemble. Ses larmes coulaient : << Lui et le P. Sempé, me dit-elle, sont les deux personnes que j'ai le plus aimées sur la terre (i). »
(i) Dépos.
i3o LA VISION DE BERNADETTE
Si l'entrée à l'hôâpîce ne parvint pas à endiguer le flot des Visiteurs^ du moins la jeune fille avait-elle toujours une sœUr auprès d'elle pour la défendire dès questions trop indiscrètes ou trop déplacées. Par une sorte de privilège, elle ne s'arrêtait à rien de ce qui aurait pu là troubler^ se bornant à dire : « il faut prier :». Souvent fatiguée, épuisée, elle répondait aussi brièVèftientque possible, sans émotion, sans détails. Mais les femmes surtout étaient d'une insistance et d'une ténacité incroyables : cette froideur ne les déconcertait pas. Elles demandaient quand même des miracles ; Bernadette ne paraissait pas comprendre ; peut-être elle ne comprenait pas.
CE QUE LA VISION FIT DE BERNADETTE i3i
Elles imploraientau moins « sa béncdiction ». «Je ne sais pas bénir >^/, répondaitelle simplement. « Comme elle était audessus du trouble, elle paraissait inaccessible à Tamour-propre au sujet des grâces extraordinaires qu'elle avait reçues ou des marques de vénération ou de respect qu'on lui prodiguait. Les procédés méprisants, les paroles peu bienveillantes ne l'impressionnaient pas plus que les marques d'admiration (i). > « Je ne suis pas chargée de vous faire croire, mais de vous le dire. » « Je ne sais pas expliquer. » «Je ne suis pas une savante »,disait'clle en souriant. Elle se sentait, elle demeurait le témoin de la Sainte Vierge. Jusqu'à son entrée au noviciat de Nevers, de quatorze àvingt-
(i) Enquête. Dépos.
i32 LA VISION DE BERNADETTE
deux ans ( 1 858- 1 866) elle ne fut que cela . Pour se vanter elle-même, pour attirer l'attention, l'intérêt, etc., elle ne disait pas un mot. Les sœurs qui rélevèrent poursuivent :
« La foule qui voulait la voir était parfois si grande que nous mettions Bernadette à une fenêtre pour la leur montrer. Elle obéissait quoique cela Tennuyât fort. « On me montre comme une bête curieuse », disait-elle.
A la hâte nous glanons quelques traits. C'est une jeune poitrinaire arrêtée en voiture à la porte ; sa mère implore un miracle de Bernadette. La Supérieure appelle la jeune fille : « Tiensla pendant que j'arrange les coussins », dit-elle. Et dans les bras de cette petite amie de la Sainte Vierge la
CE QUE LA VISION FIT DE BERNADETTE i33
malade se sent guérie, et heureuse.
C 'est un prêtre qui la trouve suffoquée par son asthme : « Pourquoi la Sainte Vierge ne vous guérit-elle pas ?» — On connaît son délicieux sourire : « Elle veut peut-être que je souffre ! »
Un autre tente de la ramener vers le passé :
« On vous a bien tracassée ? — Je ne me souviens plus.
« On changeait vos réponses ? — Je ne sais pas...
« Et les miracles, les avez-vous vus? — Onditqu'ilyena. Jen'enai vuaucun...»
Un homme du monde insistait sur sa qualité de pécheur, sachant la pitié de Tenfant pour eux, afin d'avoir mille détails : « Mais enfin, montre-moi
(i)'Enquète. Dépos.
i34 LA VISION DE BERNADKTTK
au moins comment elle souriait ? — « On ne la verra qu'au ciel... Mais, ajouta-t-elle en se recueillant, puisque vous êtes un pécheur, je vais essayer. » Elle joignit les mains et elle sourit.
Ce sourire saisit cet homme, l'éblouit comme une vision de Paradis et le convertit.
Je me suis promenée sur la petite terrasse, d'où, en groupe, on venait la voir. Cette terrasse domine la ville, le Gave, la Grotte. Là-bas, les montao^-nes lointaines s'estompent en un bleu léger... Des petites filles de tout âge chantent en faisant une ronde. «Vous voyez une scène de la vie de chaque jour, me dit la sœur qui m'accompagne ; si l'on insistait pour voir Bernadette de plus près, nous l'appelions. Elle se détachait de la ronde
CK QUE LA VISION FIT DE BERNADETTE i35
(jusqu'à son départ, elle joua comme une enfant) et elle venait ofentiment, très simple, très polie. C'était une des plus petites et des plus chétives. j^ On me montre à l'appui son manteau de première communion si court, si étroit qu'il semble convenir à une enfant de huit ans. Dans les années qu'elle passa à l'hospice elle ne grandit pas beaucoup et fut souvent malade, et quelle énumération de maux: « rhumatisme, vomissement de sang, oppression, palpitations et des crises d'asthme si violentes qu'on la portait à la fenêtre pour la faire respirer et qu'elle disait dans son angoisse :
« Ouvrez-moi la poitrine (i).» La pauvre Bernadette ne passait presque pas de jour sans soutfrances.
(i) Enquête. Estrade.
i36 LA VISION DE BERNADETTE
Le docteur Balencie, médecin de rhospice, un des trois signataires du rapport où on la déclarait « peut-être en état d'hallucination et d'extase », était devenu l'un de ses plus chauds amis.
A la voir si calme, si pleine de bon sens, il reprenait ses observations, les désarouait. « Il ne cessait de faire l'éloge des qualités morales et du jugement de Bernadette (i). » Ce fut un de ses plus fermes défenseurs devant Zola (2).
Il apportait son témoignage à une cause que l'Eglise, par la voix de Mgr Laurence, faisait sienne définitivement. Le mandement de Tévèque de Tarbes, couronnant les travaux de la
(i) Dép. Docteur Boissarie.
(2) Id.
CE QUE LA VISION FIT DE BERNADETTE iS;
commission d'enquête. paraissait enfin le i8 janvier 1862. Il disait.
Article r'. — Notes jugeons que F Immaculée Marie, Mère de Dieu, a réellement apparu à Bernadette Soubirous le 1 1 février i858 et fours suivants, au nombre de dix-huit fois, dans la Grotte de Massabielle^près la ville de Lourdes ; que cette apparition revêt tous les caractères de la vérité, et que les fidèles sont fondés à la croire certaine.
Article 3. — Pour nous conformer à la volonté de la Sainte Vierge, plusieurs fois exprimée lors de V Apparition, nous nous proposons de bâtir un sanctuaire sur le terrain de la Grotte qui est devenu la propriété des évéques de Tarbes.
Ce fut une explosion de joie pareille
i38 LA VISION DR BEBNADETTK
à celle du 25 Mars. C'était Elle la Vierge bénie, la mère de tous ! L'instinct du peuple ne l'avait pas trompé. On s'arrêtait dans les rues pour se féliciter comme d'un événement heureux, arrivé à chacun. Tous voulaient prier à la Grotte ; tous voulaient contribuer à l'érection du sanctuaire. L'évêqueetson vaillant curé se mirent tout de suite à rœuvre,Et,débutantàsamode,Mg-rPeyramale jeta les plans primitifs au Gave, devant Tarchitecte stupéfait : «: Nous voulons plus vaste, nous voulons plus beau, s'écriait-il, une église, une grande église ( I ) ! » Pendant qu'elle s'élevait, la statue pour laquelle Bernadette avait donné les plus minutieux détails fut placée dans la niche le 4 avril 1864, au
(i) Henri Lasserre.
CE QUK LA VISION FIT DE BERNADETTE iSg
milieu d'une des premières grandes foules de Lourdes. Bernadette, malade, n'assista pas à cette grande fête. Le docteur Dozous nous dit que la première fois où elle vint à la Grotte dans la suite et vit une statue insensible à la place de la Vision qui lui remplissait encore l'àme de splendeurs, elle s'enfuit... 11 serait injusted'en conclure à une critique spéciale à cette image : c'est lu diftérence du ciel à la terre qui navrait la petite voyante. Sa joie, au contraire, fut grande à l'inauguration de la crypte (21 mai 1866). Elle se trouvait modestement parmi des Enfants de Marie :
« Quandj'arrivai à l'hospice, nous dit J.'M. Védère, Bernadette était déjà revêtue de son costume d'enfant de Marie ; elle était belle comme un ange: depuis
la rue jusqu'à l'entrée de l'hospice et même dans la cour, on ne pouvait pas circuler, tant il y avait foule. Quand on l'aperçut, on criait : « La jolie sainte ! » « La jolie Vierge ! » ^< Qu'elle est heureuse ! » La pauvre Bernadette ne semblait faire aucune attention à tout cela... »
Son cœur cependant débordait de joie. Elle avait rempli sa mission. Elle avait donné à sa Dame une église, des processions. Son oeuvre était accomplie.
Et elle ne savait pas que la beauté tranquille de son âme était comme le sceau posé à cette oeuvre divine. Elle ne savait pas, mais ceux qui me lisent, il me semble, le diraient après un pasteur protestant: «que la plus belle preuvedel'Ap paritionde Lourdes,c'est Bernadette. . . »